Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 3ème Dimanche de Pâques  

 

Actualité

 

A la lecture de l'évangile de ce dimanche, nous pouvons être déçus du choix que propose la liturgie. Nous nous souvenons du récit que Jean nous présentait, voici huit jours, en y insérant l'épisode de Thomas… Par ailleurs, le premier verset nous rappelle la manière, discrète et chaleureuse, dont Jésus a accompagné et soutenu le cheminement des disciples sur la route d'Emmaüs…. D'emblée ces textes étaient suggestifs et leur transposition symbolique à nos existences facile… Nous nous sentons moins concernés par les versets d'aujourd'hui avec leurs multiples  références aux Ecritures.

Malgré tout, la présentation de Luc n'est pas dénuée d'intérêt. Bien entendu, il nous faut transposer à notre niveau la préoccupation qui le guide. Il suffit de penser aux difficultés que nous rencontrons lorsque nous voulons convaincre nos contemporains de la richesse qu'apporte notre foi. La résurrection de Jésus se présente souvent en pierre d'achoppement.  

Déjà l'apôtre Paul avait été bien déçu lorsqu'il s'était adressé aux Athéniens (Actes 17/32). "En l'entendant parler de résurrection des morts, les uns s'étaient moqués, les autres avaient reporté à plus tard la suite de l'entretien: "nous t'entendrons là-dessus une autre fois… Ce sont exactement les réflexions que nous risquons de recueillir auprès de nos contemporains. D'une certaine façon, nous n'avons pas à nous en étonner…

 

Evangile

Evangile selon saint Luc 24/35-48

a) mise en commun des témoignages  

Les disciples qui rentraient d'Emmaüs exposaient en détail (aux Onze et à leurs compagnons) ce qui s'était passé sur le chemin

et comment il avait été reconnu d'eux à la fraction du pain.

b) apparition de Jésus et première réaction

Comme ils parlaient de ceci, lui se tint debout, au milieu d'eux et il leur dit : "paix à vous".

Frappés de stupeur et saisis de crainte, ils pensaient observer un esprit

c) triple "purification"  

= Il leur dit : " Pourquoi êtes-vous troublés et pourquoi des doutes montent-ils dans votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds : c'est moi-même! Touchez-moi et voyez, un esprit n'a pas de chair et d'os et vous voyez que j'en ai.

Ayant dit ceci, il leur montra ses mains et ses pieds

= Et comme ils ne croyaient pas encore à cause de leur joie et qu'ils étaient étonnés, il leur dit : " Avez-vous ici quelque chose à manger ? ". Ils lui donnèrent une part de poisson grillé.

Et l'ayant prise, il mangea en leur présence.

= Puis il leur dit : " Voici les paroles que je vous ai dites quand j'étais encore avec vous : "Il fallait que soit accompli tout ce qui était écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes."

Alors il ouvrit grande leur intelligence pour comprendre les Ecritures.

d) portée universelle de la résurrection et mission des apôtres

Et il leur dit : "Ainsi se trouve-t-il écrit que le Christ souffrirait et qu'il se dresserait hors des morts le troisième jour, et que seraient proclamées en son Nom conversion et pardon des péchés, vers toutes les nations, en commençant par Jérusalem.

C'est vous qui en êtes les témoins.

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

Cette année, à part les récits de naissance qui sont d'un genre littéraire particulier, nous n'avons pas encore rencontré de textes de Luc. Il peut être utile de rappeler quelques particularités de la composition de son évangile en "survolant" le dernier chapitre.

Luc unifie "les événements de la résurrection" en les répartissant sur un seul jour, "jour le plus long" qui va du matin de Pâques à l'Ascension. Il en précisera la durée de quarante jours au début des Actes des apôtres.

Il centre sa présentation sur trois événements selon un ordre d'entrée en scène significatif :

1. Au départ, les femmes constatent la disparition du corps, deux hommes en habits éblouissants présentent Jésus comme le Vivant en se référant à l'annonce qu'il avait faite lui-même: "Il faut que le Fils de l'homme soit livré, soit crucifié et ressuscite". Cette annonce n'est pas prise au sérieux par les apôtres; la visite de Pierre au tombeau n'est pas plus concluante.

2. "Ce même jour", Jésus rejoint deux disciples qui font route vers Emmaüs, il ne s'agit pas d'apôtres et "leurs yeux sont empêchés de le reconnaître". Il provoque en leur mémoire une continuité de réflexion à son sujet : le souvenir des "œuvres et paroles" au temps du ministère passé, le drame final dont la responsabilité doit être attribuée "aux grands prêtres et aux chefs", enfin l'annonce étonnante des femmes confirmée déjà par quelques membres de la communauté.

Les deux disciples bénéficient ensuite d'une interprétation des Ecritures, longue interprétation "commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes". Alors qu'ils approchent du village vers lequel ils font route, "comme le soir tombe et le jour touche à son terme", à leur demande, Jésus prend place à leur table et se fait reconnaître par la "fraction du pain".

3. "A cette heure même", ils reviennent à Jérusalem. Leur témoignage conforte la foi du groupe des Onze, déjà en évolution grâce à une apparition à Pierre, juste mentionnée mais qui semble avoir été influente.

C'est alors que l'évangéliste situe le temps fort d'apparition au groupe des apôtres et disciples réunis. Il aborde successivement trois signes de natures différentes qui doivent lever les "doutes": les mains et les pieds de Jésus ressuscité - le partage d'un morceau de poisson grillé - le rappel de l'interprétation que Jésus avait donnée autrefois des textes de l'Ecriture en ce qui le concernait.

De cette troisième mention des Ecritures émerge une perspective nouvelle, celle de la mission confiée aux apôtres en tant que témoins. Elle aussi est inscrite dans les Ecritures après la passion et la résurrection. Il leur faut "proclamer au Nom de Jésus conversion et pardon des péchés".

Ce temps fort d'apparition débouchera sans transition sur l'Ascension. Luc présentera l'événement de façon légèrement différente au début des Actes.

Repérage de la composition

Le découpage liturgique rend le commentaire difficile car il ne tient pas compte de la composition de l'évangéliste. Il  faut bien clarifier cette composition à partir de ce que nous venons d'esquisser du développement général, tout en y ajoutant quelques remarques.

Le premier verset se rattache à ce qui a précédé : un rassemblement autour d'une foi commune en la présence ressuscitée de Jésus. Les itinéraires ont été variés.  A l'origine, les femmes ont cru à partir d'un tombeau vide qui renvoyait à ce que Jésus avait dit auparavant. Une conclusion s'imposait: "ne pas chercher le Vivant parmi les morts". Le cheminement des disciples d'Emmaüs se présente ensuite comme un itinéraire assez complet qui ajoute au cheminement l'étape du repas partagé et le retour vers la communauté. L'évolution de Pierre est analysée de façon plus rapide. Suscitée par l'étonnement, son influence n'en apparaît pas moins comme décisive pour le groupe réuni à Jérusalem.

Les faits sont présentés sobrement, y compris en ce qui concerne les disciples. Il en est de même des sentiments.

Le corps de notre passage aborde donc un autre sujet : celui des doutes concernant "l'état du ressuscité" plus que le fait de sa résurrection. Il faut donner au mot "cœur" son sens ancien qui déborde le seul aspect sentimental auquel le réduit le sens actuel. La rapidité des adhésions précédentes ne se comprendrait pas si nous mettions en doute la spontanéité des sentiments.

Nous sommes dans une situation assez semblable à celle qu'abordaient Matthieu et Marc à propos de la profession de foi de Pierre. A la vue du premier engagement de Jésus, sans hésitation, Pierre a proclamé que Jésus était le Messie. Mais, à l'annonce de la passion-résurrection, sa réaction a manifesté qu'il n'échappait pas à une ambiguïté universelle: que met-on derrière les mots?… Le souci dominant que porte Luc est le même: Il ne suffit pas de proclamer: "Jésus est ressuscité". Même si le mot "doutes" n'est pas appliqué aux déformations, les conséquences sont du même ordre.

La composition de Luc est assez claire. Les "doutes" sont répartis en trois groupes et la "réponse" est esquissée pour chacun, avant que ne soit abordé le suivant. .

La fin du passage aborde un autre sujet, celui de la mission. L'insistance de l'auteur sur la référence aux Ecritures risque de voiler la différence des sujets évoqués. Une lecture rapide donne l'impression de doublets. Or il n'en est rien. Pour les femmes, il était question "de ce que Jésus avait dit lors de sa prédication en Galilée". Pour les disciples, l'éclairage était plus ample: "ce qui concernait le Messie, particulièrement ses souffrances pour entrer dans sa gloire". Pour la communauté réunie, deux temps sont envisagés. En premier, il s'agit de "ce qui a été accompli, donc mené à sa réalisation dans la mort et la résurrection de Jésus". Cette compréhension exige que soit "ouverte toute grande l'intelligence". Ensuite, en découle la proclamation du témoignage.

Symbolisme des images et du vocabulaire

* Pour comprendre le vocabulaire et les images de ce passage, il est nécessaire de mentionner le danger (pour nous) que présente l'utilisation d'une même tradition par deux auteurs différents. Il n'y a pas opposition entre les auteurs, mais, après avoir bien réfléchi à la portée que lui donne un auteur, il est souvent difficile de s’ouvrir à une vision complémentaire.

Nous gardons en mémoire la présentation de l'évangéliste Jean, dimanche dernier. L'intervention soudaine de Jésus "au milieu d'eux" et le salut de paix sont semblables. Nous pensons donc aux doutes de Thomas. Il s'agissait de doutes "francs", d'ordre matériel: "la marque des clous", "la plaie du côté". La réponse de Jésus était du même ordre et rejaillissait sur la nature des "signes" de la résurrection. Or, chez Luc ce sont "les mains et les pieds" qui sont évoqués en référence à leur humanité "de chair et d'os". Le symbolisme est-il nécessairement le même?

Le rapprochement avec le dernier chapitre de Jean (chap. 21) permet également de saisir la portée de détails qui paraissent "bizarres". Ainsi le "morceau de poisson grillé". Selon le quatrième évangile, à l'issue de la pêche abondante, les apôtres "aperçoivent, disposés là, un feu de braise, avec du poisson dessus et du pain. Jésus leur dit: "apportez de ces poissons que vous venez de prendre… Puis il leur dit: Venez déjeuner… Il prend alors le pain et le leur donne, de même le poisson".

Il est certain que la mention du "poisson grillé" comme signe de résurrection devient plus compréhensible, d'autant que dans la tradition de Jean, il s'agit de poisson extrait du filet universel que Pierre a tiré à terre sur la demande de Jésus. Au premier abord, le lien avec la réussite de la pêche n'est pas évident pour nous.

* On peut également compléter ce tour d'horizon en rapprochant ces versets de ce que Luc  dit, dans les Actes des Apôtres, du temps entre résurrection et ascension. L'auteur mentionne que Jésus s'est "présenté vivant en leur donnant de nombreuses preuves". Mais il précise que son enseignement a surtout porté sur "le Royaume de Dieu". Cette précision apparaît d'autant plus importante que, aussitôt après, les amis de Jésus lui demandent "si c'est maintenant qu'il va restaurer la royauté en Israël". Les confusions restent donc grandes sur la mission du ressuscité et donc sur sa nouvelle personnalité.

Les soucis de l'évangéliste concernant la foi dans le ressuscité

A l'évidence, le passage retenu aujourd'hui ne peut être reçu comme un compte-rendu descriptif des faits. L'évangéliste a rassemblé un certain nombre d'éléments et les a ordonnés selon une visée personnelle. En étudiant le texte, nous percevons l'impact qu'il cherche à leur donner.

Il est normal qu’une même réflexion débouche, pour nous,  sur un "classement" différent de ces éléments. Pourtant, la situation de Luc, en  80, est à rapprocher de nos soucis actuels. En parlant de l'engagement historique de Jésus, Luc doit opérer la jonction de deux cultures, la culture juive et la culture grecque. Sur des thèmes comme la mort et  la résurrection, les études actuelles témoignent de différences importantes, difficiles à imaginer. Luc doit exprimer à des grecs familiers des modèles de pensée grecs un témoignage vécu dans un cadre typiquement juif et qui a suscité la foi à partir de sa richesse juive. Qui plus est, ce témoignage s'inscrit dans l'histoire d'un peuple marqué par des évolutions et des perturbations. Les témoins se sont exprimés en ayant conscience que les événements donnaient la clé de cette histoire et ne pouvaient donc être isolés de son intériorité.

Le génie de Luc consiste en sa réussite d'universalité. Il ne s'est pas enlisé dans un judaïsme encore influent à son époque malgré la chute de Jérusalem. Il en a dégagé le profond humanisme qui le différenciait des civilisations environnantes. Par ailleurs, à la différence de certains courants ultérieurs de la pensée chrétienne, il ne s'est pas enlisé dans les schémas de la pensée grecque.

Cet équilibre est nécessaire actuellement. Le thème de la résurrection n'en est qu'un exemple, mais c’est un sujet de discussion qui permet d'aller beaucoup plus loin qu'un simple énoncé doctrinal. "Autre est le donné de la foi, autre est son expression dans le langage et les modèles de pensée de notre temps". Comme au temps de Luc, les "doutes" de nos contemporains permettent de préciser le contenu de notre foi.

 

Piste possible de réflexion : nos difficultés pour présenter le Ressuscité  

1er apport de Luc : une présentation clarifiée

En prenant un peu de distance par rapport à ce passage, il est facile de repérer la manière dont Luc "dispose" les récits concernant la résurrection. Pas plus que les autres auteurs, il ne se limite à un compte-rendu journalistique. Sans exclure les autres témoignages, il insiste sur certains d'entre eux et il les ordonne pour préparer une réflexion approfondie sur le cœur  de la question.

Trois événements sont ainsi rapportés selon une perception progressive de témoins qui se retrouvent finalement dans une même communauté d'expression.

a) Au départ, les femmes constatent le vide du tombeau. Elles donnent l'alerte en insistant sur la disparition du corps de Jésus. "Elles tournent leur regard vers le sol", réagissant selon les conceptions de l'époque qui situaient les défunts au séjour des morts, c'est-à-dire sous la terre. Elles sont renvoyées aux paroles de Jésus "lorsqu'il était encore en Galilée" et qu'il précisait la résurrection du Fils de l'homme au terme de l'épreuve. Ce souvenir fonde leur conviction, même si celle-ci trouve peu d'écho…ce témoignage paraît "pur radotage"…

b) C'est alors que deux disciples - qui ne sont pas apôtres - vivent une expérience personnelle privilégiée. Bien que leurs yeux soient empêchés de reconnaître Jésus, ils l'accueillent comme un ami qui marche à leurs côtés, dialogue avec eux et les enrichit d'une nouvelle compréhension des événements avant de se faire "reconnaître" dans la fraction du pain…

c) Tout comme les femmes, ils tiennent à partager cette expérience avec la communauté, "les Onze et leurs compagnons". Cette fois, ils sont pris au sérieux en raison d'une évolution parallèle au sein du groupe. Après avoir "vu" de façon personnelle le Seigneur, Pierre a su convaincre ses compagnons. Une communauté diverse se trouve ainsi unifiée.

Mais cette unité risquerait d'être une unité de façade ou de pur vocabulaire. Il ne suffit pas de proclamer solennellement: "Alléluia! Jésus est ressuscité au printemps de l'Eglise!" Que met-on derrière les mots ? Sur la question de la résurrection, Luc partage le souci qui guidait Matthieu et Marc lors de la profession de foi de Pierre. Rappelons-nous cet épisode. Lorsque Jésus avait posé à ses amis la question: "Pour vous, qui suis-je ?" Pierre avait répondu spontanément: "Tu es le Messie !" Mais il avait suffi que soit évoquée la passion pour que ressorte la fragilité de cette proclamation.

Ainsi en est-il des doutes "qui montent dans le cœur", c'est-à-dire dans l'intelligence selon le sens que les juifs donnaient à ce mot. Aujourd'hui nous pensons surtout à des résonances affectives. Pour les anciens, le cœur évoquait toute l'intériorité d'une personne, sentiments, souvenirs et idées, projets et décisions…

A notre époque, nous savons que l'unanimité d'un groupe ne préjuge pas de la justesse de la cause qu'il prétend défendre. Nous savons que ce poids est loin d'être négligeable au départ, mais nous cherchons à dégager la réflexion d'une pression moutonnante pour l'établir sur la base d'une intelligence plus personnelle. C'est justement ce que l'évangéliste propose après avoir mentionné au sujet de la résurrection la conjonction de routes diverses.

2ème apport de Luc : trois points de "fragilité"

Luc perçoit trois points de fragilité dans l'esprit des chrétiens de sa communauté. A nous de juger si nos contemporains réagissent semblablement ou s'il nous faut compléter cette liste. Sur chaque point, l'auteur  suggère une méthode en deux temps pour traduire notre foi.

a) Les doutes peuvent porter sur "l'humanité" du ressuscité. Mais n’assimilons pas ce passage à celui de dimanche dernier sur Thomas. Luc s'attaque ici à un travers plus subtil qui se niche dans une fausse conception de Jésus ressuscité. Il est une manière de parler de lui comme d'un "esprit", au sens courant de celui qui appartient à un autre monde, de celui qui interviendrait de façon extra-ordinaire et non perceptible.

Aujourd'hui encore, dans l'esprit de beaucoup, la résurrection situe Jésus hors de notre monde, et comme n'ayant plus rien de commun avec nous et avec notre histoire. Il faut dire que certaines expressions favorisent cet imaginaire. Au premier siècle, parler d'un esprit renvoyait au séjour des morts, lieu d'oubli et d'impuissance en attente d'une libération à la fin des temps. Aujourd'hui nos contemporains renvoient à un monde mystérieux, mais il s'agit toujours d'une rupture avec le quotidien.

Bien entendu, il nous appartient de ne pas matérialiser le symbolisme de "la chair et des os". L'interprétation en est facile. Le témoignage historique reste le lieu où une présence invisible s'est rendue visible, autrement dit la référence qu'il importe de ne jamais oublier. C'est ce témoignage dont il est question lorsqu'est évoquée la manière dont nous pouvons "voir les mains et les pieds" de Jésus. Car l'évangile réalise de façon privilégiée notre lien avec lui. Jésus vit autrement avec nous, mais il n'est pas autre en ses sentiments à notre égard et encore moins autre dans la densité de ses rapports avec notre humanité. A la différence de Jean, Luc ne fait pas des mains les souvenirs de la passion, il ne parle pas de mains transpercées. Le symbolisme est beaucoup plus vaste.

b) Les doutes peuvent porter sur l'activité présente du ressuscité. Luc la suggère dans le symbolisme du "poisson grillé"… Pour comprendre cette image, il faut nous référer à un épisode que Jean présente : après la résurrection (21/9). Les deux évangélistes recourent à une même tradition. Au terme d'une pêche abondante orientée selon les conseils de Jésus, ses amis, "descendus à terre, voient là un feu de braises, avec du poisson placé dessus et du pain. Jésus leur demande "d'apporter de ces poissons qu'ils viennent de prendre" Les invitant à déjeuner, "Il prend alors le pain et le leur donne, de même le poisson".

En raison du filet qu'il faut jeter pour le recueillir, le poisson est symbole de l'action apostolique missionnaire … Quant au feu qui le grille, Jésus en avait parlé en 12/49 : "je suis venu jeter un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il fut déjà allumé… Jésus reste donc actif dans l'activité de l'Eglise. Et il le manifeste dans la fraction du pain.

Il reste beaucoup à expliquer pour que ce concret de la résurrection soit présent à l'esprit de nos contemporains, particulièrement en rapport avec la messe. De façon habituelle, l'attention se concentre plus sur l'aspect mystérieux d'une présence réelle que sur l'intimité personnelle que renforcent les signes du pain et du vin. Or si Jésus a choisi ces signes, c'est à l'évidence comme expression de la densité d'humanité qui rayonne de sa résurrection. Au terme de la route d'Emmaüs, les disciples ne l'ont-ils pas reconnu "à la fraction du pain"?

c) Les doutes peuvent enfin porter sur la place de la résurrection de Jésus dans la continuité de l'histoire humaine. La présentation de l'évangéliste suppose un milieu familier des Ecritures et de la vision historique qui en était tirée dans l'enseignement rabbinique. Nous éprouvons donc quelque difficulté à transposer les réponses qu'il suggère. Nos modèles de pensée sont différents et les perturbations des dernières guerres ont amplifié les doutes plus qu'elles n'ont contribué à imposer une vision apaisée de l'histoire. La mondialisation actuelle achève de relativiser la marche de l'humanité vers la paix et l'épanouissement de tous les hommes.

Quoi qu'il en soit, il  est possible de repérer les deux temps que Luc dégage de cette référence. L'un concerne l'histoire juive, l'autre l'histoire de l'Eglise. Cette  présentation de Luc peut nous inspirer.

La résurrection de Jésus n'est pas intervenue du dehors de l'histoire des hommes. Elle se situe en une civilisation précise, celle du peuple juif, et, dans le cadre de cette civilisation, elle vient en continuité de l'évolution positive qui caractérise la pensée juive au long des derniers siècles avant notre ère. La Loi de Moïse, les écrits des prophètes, les psaumes sont autant de jalons qui témoignent d'un "capital humaniste" dont les grandes lignes se sont précisées peu à peu. La résurrection l'a "accompli" au sens ancien du mot, c'est-à-dire qu'elle en a épanoui au maximum les virtualités.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée au jour de Pâques. La résurrection ne supprime donc pas la progression, la recherche, l'espérance dont le petit "créneau juif"  a donné l'exemple. Elle n'installe pas dans un modèle unifié, elle relance dans un travail semblable pour jaillir en tous temps et en tous lieux. De son propre mouvement, elle engendre donc la mission. Elle sollicite l'engagement missionnaire de ceux qui en seront les relais nécessaires.

Ainsi, la marche de l'Eglise apparaît-elle sous son vrai jour. Elle propose l'humanité de la résurrection, mais, en cohérence avec cette humanité, elle ne peut qu'inviter à la conversion et à la lutte contre les pesanteurs communes à toutes les civilisations. Elle n’en est d’ailleurs pas elle-même n'est est pas dispensée. Au début des Actes, Luc mentionnera comme dernière parole des apôtres une question qui nous paraît déconcertante. "Seigneur, est-ce maintenant où tu vas restaurer le Royaume pour Israël?" (1/6). Les fausses conceptions concernant la mission de l'Eglise ne sont donc pas d'aujourd'hui.

3ème apport de Luc : face aux doutes actuels ?

Dans ce passage, Luc aborde la question des doutes à l'intérieur de la communauté chrétienne dont il avait responsabilité. Ce souci, naturel  aux origines de l'Eglise, n’est-il pas valable pour tous les temps. Par rapport à la situation actuelle, quelques lumières sont à recueillir, concernant la forme et le fond.

= Nous pouvons reconnaître à l'évangéliste un certain courage, car il n'avait pas fait partie des premiers témoins et il ne semble pas avoir occupé une quelconque place hiérarchique. Depuis plusieurs années, l'enseignement des apôtres s'était précisé et structuré. De nouveaux penseurs comme Paul avaient approfondi la compréhension des événements et en avaient fait émerger une vision globale. Et voici que Luc ose aborder la question des doutes personnels qui peuvent surgir dans l'esprit de convertis de langue grecque qui n'ont pas la culture juive initiale.

= Il ne remet pas en cause la valeur des différents cheminements d'où est jaillie la foi de la première communauté. Il en souligne au contraire le point d'unité, tout en rappelant que ce point d'unité est une personne, Jésus, rayonnant désormais une double richesse, la richesse d'un témoignage historique et la richesse d'une présence ressuscitée.

= Luc ne propose pas une "révision de vie", mais un approfondissement des bases. Nous pourrions en être étonnés si nous ne connaissions pas sa situation et la situation de sa communauté au carrefour de deux cultures, la culture grecque et la culture juive. Les études actuelles témoignent de différences importantes, difficiles à imaginer. Luc doit donc exprimer à des grecs familiers de modèles de pensée grecs un témoignage qui s'est vécu dans un cadre typiquement juif et qui a suscité la foi à partir de sa richesse juive. Qui plus est, les premiers témoins s'étaient exprimés en ayant conscience que les événements donnaient la clé de leur histoire et ne pouvaient donc être isolés de son intériorité.

Nous pouvons donc discerner l'arrière-plan qui l'amène à donner priorité à certains "doutes" et à ne pas les dramatiser. Le génie de Luc a consisté en sa réussite d'universalité. Il ne s'est pas enlisé dans un judaïsme encore influent à son époque. Il en a dégagé le profond humanisme qui le différenciait des civilisations environnantes. Par ailleurs, à la différence de certains courants ultérieurs de la pensée chrétienne, il ne s'est pas enlisé dans les schémas de la pensée grecque. Il y a beaucoup à tirer de son exemple.

 

Conclusion

Nous avons pu remarquer que les évangélistes ont du affronter, eux aussi, la variété des situations. Dimanche dernier, les doutes que dénonçait Jean en la personne de Thomas étaient différents de ceux que Luc aborde aujourd'hui. Il nous faut donc faire preuve de lucidité et tenir compte du fait que nos communautés assument heureusement une grande diversité.

Nous pouvons cependant sentir deux exigences principales.

L'évolution des connaissances a rendu la pensée actuelle plus exigeante sur les points d'histoire et sur une certaine rigueur d'analyse. De ce fait, surtout lorsque nous parlons avec des jeunes, nous pouvons nous inspirer du texte qui intégrait les objections de Thomas. Actuellement la science ose s'attaquer à la profondeur du réel sans avoir la prétention d'éliminer son mystère. Nous n'avons pas à craindre une telle orientation en ce qui concerne la résurrection.

Quant à Luc, sans s'exprimer de cette façon, il soulève une question sur laquelle notre foi butte continuellement : Que met-on derrière les mots ?… Les formules dogmatiques ont leur valeur et elles ont certainement joué un rôle bénéfique au temps de leur précision. Mais le sens des mots changent au cours des siècles, les images qu'ils évoquent ne sont pas nécessairement les mêmes sous une phonétique semblable.

Actuellement, les doutes qu'envisageait Luc s'appliqueraient ainsi davantage aux milieux chrétiens. Les siècles passés ont renforcé la tendance naturelle à creuser le fossé entre religieux et profane. La fausse querelle entre catholiques et protestants a éloigné les modèles de pensée courants de l'équilibre humaniste que recelaient l'Ancien comme le Nouveau Testament. Nous cherchons souvent à "prouver" la résurrection, Luc invite à une étape intermédiaire qui ne remet pas en cause notre rapport à Jésus mais nous contraint à mieux nous le formuler avant de le formuler aux autres.

Après 2.000 ans et une multitude de commentaires, il est certain que la réalité de la résurrection reste délicate à assimiler. Il faut sans cesse renouveler sur ce point notre dialogue avec ceux et celles qui l'abordent "de l'extérieur". Mais c'est "nous qui en sommes témoins" et c'est là l'intérêt de ce passage.

 
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