Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

année A : 7ème Dimanche de Pâques

Année A : 7ème Dimanche de Pâques

Sommaire

Actualité

Evangile : Jean 17/ 1-11

Précisions de vocabulaire : glorifier, connaître, nom 

Contexte des versets retenus par la liturgie : structure en chiasme de l’ensemble

Remarques sur Jean 17 : un texte difficile

Piste de réflexion : l'actualité de saint Jean concernant le "visage de Dieu"

Actualité

Il faut l'avouer, le texte de ce dimanche est particulièrement difficile. Spontanément, il semble évoquer un monde divin étranger au nôtre et dont nous savons qu'il nous échappe. Il nous rappelle le style des "formules théologiques" qu'il nous a fallu apprendre sans trop les comprendre et qui paraissent fort éloignées des conditions de vie et de foi que nous affrontons tous les jours.

Evangile

Evangile selon saint Jean 17/1-11

Entretiens de Jésus avec ses disciples au soir du jeudi-saint - dernier entretien

Ayant levé les yeux au ciel, Jésus dit :

Premier développement : la mission du Fils en rapport au Père

A. Père, l'heure est venue. Glorifie ton Fils

B. afin que le Fils te glorifie

C. et que, selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.

Or, telle est la vie éternelle: qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ

B'. Je t'ai glorifié sur la terre, ayant parfait l'oeuvre que tu m'avais donné à faire.

A'. Et maintenant, glorifie-moi, toi, Père, auprès de toi, de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.

Deuxième développement : la mission du Fils en rapport aux disciples - cinq groupes d'idées, chaque groupe est composé en chiasme et l'ensemble est disposé lui-même en chiasme

A. la première action historique de Jésus a été la Parole

a) J'ai rendu manifeste ton Nom aux hommes que tu m'as donnés du monde. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole.

b) Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi,

c) parce que les paroles que tu m'as données, je les leur ai données et ils les ont reçues.

b') Et ils ont vraiment connu que je suis sorti de toi et ils ont cru que tu m'as envoyé.

a') Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont à toi: et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux.

B. la deuxième action historique de Jésus a été l'unité des disciples

a) Et je ne suis plus dans le monde et eux sont dans le monde et je viens à toi.

= = = = = = = = le découpage liturgique intervient au début du deuxième groupe avant que ne soit abordée l'idée d'unité qu'il développe ensuite.

Précision de vocabulaire

Le mot "glorifier" et le mot "gloire" ont perdu la référence religieuse qu'ils avaient dans le vocabulaire ancien. Actuellement ils évoquent l'idée de renommée, sollicitant des marques d'honneur et d'admiration qui se concentrent sur la personne et la valeur de son activité. En langage biblique, seul Dieu est gloire. Les richesses, la réussite sociale, la puissance ne sont que des dons de Dieu qui manifestent sa présence auprès de quelqu'un ou dans quelqu'un. "Rendre gloire" signifie reconnaître la présence, l'activité, le "poids" (sens étymologique du mot) de Dieu dans l'existence de quelqu'un.

Le mot "connaître" a également une résonance différente. Il se réduit aujourd'hui à un acte d'intelligence concernant un objet ou une personne. Le souci analytique reste prédominant, même lorsqu'il s'agit du domaine de la vie. La faible information technique amenait le passé à insister sur la rencontre, l'établissement du dialogue, la relation intime entre les êtres. C'est ainsi que le mot était appliqué aux relations conjugales. En raison des formes et des degrés divers qui caractérisent les rapports mutuels, le mot est susceptible de toute une gamme de sens.

Le "Nom" est devenu pour nous une désignation conventionnelle. Pour les anciens, il exprimait la personne elle-même. Nous trouvons là quelques restes de magie. Connaître le nom, le prononcer d'une façon juste, c'est pouvoir exercer une puissance sur l'être ou sur l'objet. Ceci concerne en priorité le nom divin, il exprime l'essence même de la divinité, ses prérogatives, ses attributs, ses qualités.

Contexte des versets retenus par la liturgie

Il est essentiel de percevoir la perspective de l'ensemble du chapitre 17 en tenant compte de la symétrie des différents groupes. Il comporte deux développements dont l'orientation est nettement différenciée. Le premier concerne "la mission du Fils en rapport au Père"… Le deuxième concerne "la mission du Fils en rapport aux disciples". Il comporte cinq groupes d'idées, chaque groupe est composé en chiasme et l'ensemble est disposé lui-même en chiasme. Vous pouvez prêter une attention particulière au dernier groupe A', symétrique de A. Selon la technique habituelle du chiasme, il reprend les idées de A en accentuant l'implication pratique que privilégie l'auteur

Voici l'essentiel de la pensée développée dans chacun des groupes.

A. la première action historique de Jésus a été la Parole

J'ai rendu manifeste ton Nom aux hommes que tu m'as donnés du monde. Ils ont gardé ta parole.

Les paroles que tu m'as données, je les leur ai données et ils les ont reçues.

Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi, et je suis glorifié en eux.

B. la deuxième action historique de Jésus a été l'unité des disciples

Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton Nom ...

Je ne suis plus dans le monde et eux sont dans le monde et je viens à toi.

Père saint, garde-les en ton Nom que tu m'as donné afin qu'ils soient un comme nous.

C - la Parole a été et restera le point sensible de l'opposition qui émane du monde...

Je leur ai donné ta Parole et le monde les a pris en haine.

Je ne prie pas afin que tu les retires du monde, mais afin que tu les gardes du Mauvais.

Sanctifie-les dans la vérité ; ta Parole est la vérité.

B' - l'unité devra toujours prédominer entre les communautés qui construiront la marche de l'Eglise

Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi-aussi je les ai envoyés dans le monde.

Qu'ils soient parfaits dans l'un afin que le monde connaisse que tu m'as envoyé et que je les ai aimés comme tu m'as aimé.

Et moi, la gloire que tu m'as donnée, je la leur ai donnée.

inclusion concernant les futures communautés (selon un vocabulaire identique à celui qui décrira ensuite l'unité de la première communauté)

Je prie encore pour ceux qui croiront en moi grâce à leur Parole afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé

A' - l'unité finale en contemplation-partage de l'unité entre le Fils et le Père

a) Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que, là où je suis, eux-aussi soient avec moi afin qu'ils contemplent ma gloire, celle que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant la fondation du monde.

b) Père juste, le monde ne t'a pas connu, mais moi je t'ai connu et ceux-ci ont reconnu que tu m'as envoyé.

a') Je leur ai fait connaître ton Nom et je le ferai connaître encore, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et moi en eux."

Quelques remarques concernant le chapitre 17 de Jean

* L'ensemble du "Discours après la Cène" est un texte difficile et le dernier entretien qui y prend place l'est particulièrement. Avant toute chose, il convient de repérer les difficultés pour les dominer une à une.

Le genre littéraire de cet ensemble est à la fois semblable et différent de celui des autres "discours" que nous trouvons dans le quatrième évangile. Le vocabulaire est typiquement juif et  nous expose à de nombreux faux-sens. Nous en avons donné quelques exemples en présentant le passage de ce dimanche. Enfin, la composition de l'ensemble risque de nous échapper; l'intervention probable de plusieurs auteurs l'a sans doute perturbée et elle se trouve également renforcée par la lecture fractionnée que nous en faisons.

* La structure littéraire. Il suffit d'un peu d'attention pour en percevoir la simplicité. Des coupures très nettes (14/31 et 17/1) permettent d'isoler trois éléments:

1. Le premier élément est facilement repérable car il correspond au mode de composition habituel au quatrième évangéliste: un "signe" et un enseignement s'éclairent l'un l'autre. Le signe est celui du lavement des pieds, le septième des "signes" que l'évangéliste a répartis au long de son œuvre "pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son Nom" (20/31).

Ce signe concerne particulièrement les apôtres, mais l'explication qui en est donnée est bien plus large et anticipe le passage d'aujourd'hui. L'auteur précise deux temps au sujet de la "glorification" du Fils de l'homme. Le premier temps est achevé par l'accomplissement du septième signe, celui du lavement des pieds: "Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui"… Un deuxième temps est proche: "Dieu aussi le glorifiera en lui-même et c'est bientôt qu'il le glorifiera."

Bien entendu nous devons prendre un dictionnaire sémite pour ne pas nous tromper sur le sens du mot "glorifier". En pensée juive, il s'agit de reconnaître en tel événement ou en telle personne l'action ou le visage de Dieu. Le lavement des pieds, dernier signe, achève la "révélation de Dieu" en Jésus. Le "maintenant" renvoie à l'ensemble du témoignage passé et l'évangéliste voit le dernier signe comme le plus expressif du "Dieu de Jésus Christ". Nous sommes donc loin de la résonance plus ou moins triomphaliste qui a marqué l'évolution de l'expression "glorifier".

A l'évidence, le deuxième temps concerne la résurrection. D'une mention à l'autre, il n'y a aucune raison pour que le mot "glorifier" perde sa simplicité "historique". Il nous faut donc rectifier les faux-sens en commentaires. Sous l'influence des écrits de Paul, la résurrection a été affectée d'une perspective de "triomphe" qui s'est trouvée renforcée par les siècles suivants marqués d'un fort "déisme". Il suffit pourtant de repérer "l'originalité" du quatrième évangile lorsqu'il rapporte les événements de Pâques. Jésus rejoint ses amis en toute discrétion. Les doutes de Thomas surgissent de la simplicité des rapports à Jésus ressuscité et non d'un triomphe fracassant.

2. Après le verset de "rupture": "Levez-vous! Partons d'ici" (14/31), l'évangéliste revient sur certaines idées qui ont été précédemment abordées. Elles illustrent l'importance des disciples dans la construction de l'Eglise et, en même temps, elles soulignent le lien profond qui existe entre cette nouvelle "aventure" et ce qui a été vécu auparavant. .

L'allégorie de la vigne et des sarments parle d'elle-même. L'évangéliste envisage ensuite les persécutions; elles ne devront pas surprendre. "Si le monde vous hait, sachez que moi, il m'a pris en haine avant vous. Puis il insiste sur le soutien de l'Esprit; il permettra d'approfondir le témoignage de Jésus et de poursuivre son rayonnement dans des conditions difficiles. Enfin, l'annonce d'un prompt retour anticipe le choc de la passion et situe Jésus au cœur de la marche de l'Eglise.

3. Nous en arrivons ainsi au dernier entretien Il importe de l'aborder comme l'évangéliste nous invitait à aborder le prologue, avec une  vision globale. La complémentarité de certains thèmes permet d'ailleurs de mieux saisir le "mouvement" qui va de l'un à l'autre. Ainsi apparaissent plus nettement les "lignes de force" qui ont animé "l'œuvre intermédiaire", autrement dit l'essentiel du témoignage.

"Au commencement, le Verbe était avec Dieu"… puis il s'est fait chair et il a habité parmi nous"… C'est ainsi que "ce Dieu que nul n'a jamais vu", "le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l'a fait connaître"… Il l'a fait connaître en menant à sa plénitude "l'œuvre qui lui avait été donné à faire"… Au terme de cet engagement historique, "le Père a bien été révélé (sens juif du mot glorifié) par le Fils" mais la personnalité du Fils a été également révélée. En sa résurrection, nous percevons le lien mystérieux qui l'enracinait dans le monde divin de toute éternité…

Nous pouvons hésiter à aborder ce passage en "symétrie complémentaire" du prologue du fait qu'il se situe avant la passion-résurrection. Pour lever cette appréhension, il faudrait parler de l'originalité du quatrième évangile au sujet de ces derniers événements. Il est évident qu'au chapitre 17 Jésus s'exprime déjà en ressuscité, accompagnant la marche de l'Eglise en relations personnelles avec ses disciples. .

* Nous venons d'évoquer la question du vocabulaire. Pour nous, la difficulté est double. Certaines expressions ont nettement changé de sens ou ont été orientées vers un sens voisin qu'il nous est très difficile de soupçonner. Malheureusement, c'est ce sens voisin qui a servi aux "définitions dogmatiques" dont les siècles passés ont été très friands et c'est en s'appuyant sur ce premier "décalage" que les commentaires ont souvent orienté la pensée commune.

En outre, les mentalités anciennes donnaient à certains mots une portée beaucoup plus vaste que nous ne le faisons. Le choix des mots n'émanait pas de définitions figées dans un dictionnaire. L'auteur ne visait pas à une "démonstration" selon nos catégories modernes d'abstraction. Ce qui importait, c'était la force d'évocation ou de représentation qui invitait à "contempler" une réalité religieuse vivante, s'exprimant concrètement. Jean ne raisonne pas, il témoigne… d'où le style affirmatif qu'il emploie fréquemment. Ainsi l'expression "garder la Parole" ne peut être restreinte à l'observance de prescriptions, il s'agissait tout autant de la retenir, de la comprendre, de l'appliquer et de la divulguer.

* Cette soirée est marquée d'une ambiance particulière. Elle est le reflet de ce qui avait été vécu auparavant, et, lorsque Jean écrit, elle est également le reflet des relations personnelles qui ont continué après la résurrection. Jésus exprime une grande confiance envers les disciples qui ont partagé son aventure "historique" et il projette la même confiance envers ceux qui construiront l'avenir. Il est cependant possible de référer plus profondément cette ambiance à une vision du salut qui se trouve fort altérée dans la présentation habituelle de la foi chrétienne.

" Si nous comparons la pensée de saint Jean sur le salut chrétien avec celle des Synoptiques et de saint Paul, ce qui nous frappe avant tout c'est qu'il insiste beaucoup moins que les autres sur l'élément négatif de la Rédemption, autrement dit sur la rémission des péchés. Pour lui, Jésus est beaucoup plus le Sauveur que le Rédempteur; la "vie" est une plénitude positive et, de cette plénitude nous avons tous reçu (1/16)… Saint Jean ne méconnaît pas que Jésus nous délivre du péché, il le dit lui-même explicitement en d'autres chapitres de son oeuvre. Mais, de façon générale, il met l'accent ailleurs… Chez lui, tout est plus serein, tout apparaît comme une paisible possession." (Pour mieux comprendre saint Jean - W Grossouw) et c'est en cette perspective qu'il oriente la mission chrétienne.

Piste possible de réflexion: l'actualité de saint Jean concernant le "visage de Dieu"

1er point : l'ambiance…

Avant de percevoir l'actualité du problème qu'évoque l'évangéliste, il peut être bon de remarquer l'ambiance qui sous-tend les deux parties qui composent ce passage. Que ce soit la manière dont Jésus s'adresse au Père à titre personnel ou que ce soit le bilan qu'il dresse au sujet de l'engagement de ses disciples, le ton est celui d'une grande confiance.

Pourtant, nous sommes à la veille du vendredi saint, Judas est sorti au début du repas et est en train de convaincre les responsables juifs… le reniement de Pierre a été évoqué quelques versets auparavant… En nous souvenant des textes de Paul lorsqu'il aborde le drame de la croix, nous admettrions que Jésus évoque des oppositions qui vont atteindre leur point culminant. Et, puisqu'il s'agit d'un horizon théorique, nous ne serions pas choqués par une vision du salut qui mette en cause le péché des hommes…

Tel n'est pas l'accent que Jean donne à sa présentation. Ici, tout est plus serein, tout apparaît comme une paisible possession. Certes, nous savons que l'auteur tient à insister sur la densité d'amitié qui a été vécue au long de l'engagement public de Jésus et s'est concentrée en cette soirée. Mais nous percevons qu'il y a plus. En premier, il insinue que la même ambiance devra se prolonger au delà des perturbations imminentes… qu'il s'agisse de ceux qui continueront l'aventure "historique" ou de ceux qui prendront le relais pour construire l'avenir… Et, par ailleurs, le caractère particulier de cette soirée ouvre la vision du salut qui fait l'originalité du quatrième évangile: il s'agit moins de vie à sauver que de vie à apporter en plénitude positive.

2ème point: le problème "réel" que Jean nous invite à percevoir…

C'est dans cette ambiance que l'évangéliste soulève un "vrai" problème qu'il importe de bien percevoir en foi chrétienne, car il redevient d'actualité. Il s'agit du "sens de Dieu" sur lequel se détermine l'accueil ou le refus de Jésus.

….au temps de la rédaction du quatrième évangile (fin du premier siècle)

Pour plusieurs raisons, Jean percevait cette difficulté avec plus d'acuité que les auteurs précédents.

1. Lorsqu'il écrivait, il disposait de recul par rapport à la triple source d'événements qui avaient bousculé le cours de son existence. Il y avait eu les années de vie commune avec Jésus en un contact direct et personnel. Aucun apôtre n'en était sorti indemne et Jean encore moins que les autres… Il y avait eu le choc du refus qui avait abouti à la condamnation et à l'exécution. L'apôtre n'avait pas vécu ce rejet de façon théorique comme un débat rabbinique. Il avait été mêlé à l'ambiance étrange qui avait plané sur ces événements et qui se retrouve dans la présentation qu'il fait de la passion… Il y avait eu la joie de la résurrection. Au sein des fidèles qui s'étaient regroupés au matin de Pâques, il avait été parmi les premiers "à voir et à croire", sans trop se poser de questions "théologiques"…

Au temps de la rédaction, ce "capital" resté intact s'était enrichi d'une longue réflexion. Les souvenirs s'étaient quelque peu décantés du cadre juif dans lequel les événements avaient été vécus. La pensée s'était ainsi libérée de certains modèles de pensée et s'était orientée de façon  différente de ce que nous trouvons en des écrits antérieurs, ceux de Paul en particulier. C'est ainsi que la vision d'un salut universel est commune aux deux auteurs, mais Jean l'analyse moins dramatiquement sans pour autant sous-estimer les oppositions qu'elle rencontrera. Il s'ensuit un "calme" de perspective qui lui permet de percevoir encore plus profondément la "plénitude de lumière et de vie" qui constitue le cœur de la foi.

2. Cependant, les conditions nouvelles de l'expansion chrétienne n'étaient pas sans créer bien des soucis. Nous pouvons les soupçonner en prenant connaissance des trois lettres qui prennent place dans les écrits apostoliques sous le nom de Jean, mais des études récentes ont permis de mieux préciser la nature des oppositions ou des craintes que visaient les enseignements du quatrième évangile.

En schématisant, il est possible d'avancer que Jean se trouvait "coincé" entre deux groupes qui peuvent se définir comme se référant à deux sens de Dieu nettement différents.

Hors de la Palestine, les missionnaires étaient affrontés au monde païen. La "paix romaine" maintenait une certaine unité dans l'empire, mais gardons-nous de penser à une unité religieuse sous le couvert d'unité politique. Gardons-nous également d'assimiler la pensée des multiples groupes païens à ce que nous livrent les écrits de la civilisation grecque. Or, nombre de néophytes étaient issus de ces religions et étaient loin d'avoir "convertis" leurs convictions tout comme leurs habitudes religieuses. Leur culture religieuse "de base" était des plus sommaires et s'accommodait du sens passe-partout que nous ne connaissons que trop.

A l'opposé, certains milieux chrétiens cédaient à la tendance de l'élitisme ou de la fausse spiritualisation. Le mouvement, appelé "gnose", a pris de l'amplitude et a diversifié ses écrits au cours des siècles ultérieurs, mais nous pouvons être assurés de ses racines au temps où Jean rédige son évangile. Selon cette tendance, le cadre religieux devait être réservé à des initiés qui étaient censés bénéficier d'une révélation particulière. Celle-ci donnait connaissance de vérités cachées concernant Dieu, l'homme, le monde. Par ailleurs, une vision pessimiste des êtres et des choses invitait à se libérer de la condition humaine actuelle pour accéder à l'être spirituel d'essence divine.

3. Jusque là le dynamisme initial avait permis de neutraliser ces deux pesanteurs. Le "terreau juif" avait également fourni une base "évoluée" pour présenter Jésus et la foi chrétienne. Certaines de ses "assises religieuses" ayant été confirmées par Jésus, elles avaient permis de mieux situer les évolutions et les différences qu'apportait le nouveau message. En particulier, malgré bien des dérives, la valeur humaniste de la pensée juive avait toujours fait ressortir un "sens de Dieu" qui la différenciait de son environnement. En 70, la ruine de Jérusalem avait entraîné une perte d'influence du judaïsme dans les milieux méditerranéens. La contamination du paganisme en devenait d'autant plus menaçante.

visage actuel de ce problème "réel"…

Tout comme Jean, en tant que chrétiens, nous sommes actuellement "coincés" entre deux groupes qui peuvent se définir comme se référant à deux sens de Dieu nettement différents. Cette question étant encore mal perçue, il est nécessaire d'en préciser les signes.

* Nous nous réjouissons de voir les mentalités ambiantes sortir de l'athéisme matérialiste qui a marqué les derniers siècles. Autour de nous, le "religieux" n'est plus considéré comme un vestige du passé. Le monde scientifique et technique a précisé ses frontières de façon autonome et ne se présente plus en défi à l'encontre de la pensée religieuse. De son côté, celle-ci a beaucoup réfléchi à ses propres limites et, malgré un vocabulaire encore très imprégné des anciens modèles de pensée, elle n'émet plus les interdits abusifs qui condamnaient tout "modernisme".

Mais ne soyons pas dupes de ce qui constitue un "progrès" incontestable. Nous ne pouvons ignorer les conséquences de la mondialisation dans le domaine de la "conception de Dieu". Nos contemporains sont mieux informés de la diversité des cultures et des civilisations sur ce point mais cette multiplicité tend à diluer la réflexion qui inviterait à un choix d'intelligence en vue d'un choix de vie.

Il est normal que les présentations n'entrent pas dans les débats théologiques et simplifient ce qu'on appelle communément les croyances particulières. Il est normal que la "noirceur" qui enveloppait autrefois le monde païen s'estompe au bénéfice d'une "sympathie" générale en raison des "valeurs " que beaucoup de croyants s'efforcent de vivre personnellement et de rayonner.

Il n'en demeure pas moins que les "racines" des différents engagements religieux sont différentes. Le sens de Dieu dont vit un bouddhiste ne peut être assimilé au sens de Dieu dont vit un musulman. Et celui-ci est différent du sens évangélique. Malgré les efforts légitimes pour une paix durable entre les différents groupes religieux, cette diversité demeurera toujours et ses implications pratiques ne doivent pas être sous-estimées, car qui dit sens de Dieu dit également sens de la personne, sens de la vie, sens de l'histoire, conception de la société et des rapports mutuels.

En nos pays, cette "dilution" du sens de Dieu s'est amorcée bien avant l'influence de la mondialisation. Il est indéniable qu'à certaines époques, la pensée chrétienne a bénéficié de l'apport d'une "théologie d'en haut" héritée du monde grec. A longue échéance, la persistance de cette référence a largement contribué à l'attitude floue et contradictoire que les mentalités contemporaines assimilent à la "foi chrétienne". Pascal percevait déjà le danger au milieu du 17ème siècle: "Dieu de Jésus-Christ et non pas Dieu des philosophes et des savants"…

Face à la situation actuelle, nous pouvons facilement ajouter: "et non pas Dieu de l'imaginaire religieux habituel". Car; c'est ce "sens de Dieu" dont beaucoup ont hérité en première formation. Faute de connaître les évangiles, les meilleurs d'entre eux ne soupçonnent pas que les textes ont abordé dès l'origine les "faiblesses" qu'ils perçoivent à l'écoute de l'opinion commune.

* A l'opposé, nous voyons progresser l'intégrisme et le faux traditionalisme après les avancées incontestables du Concile. La multiplication des Sectes résulte du même phénomène. Les constantes que nous analysions dans le gnosticisme ressortent sous d'autres formes.

La prétention à l'élitisme engendre toujours un repli en groupes séparés, ancrés sur leurs particularités. Le prétendu recours à la tradition ne tient pas et les références fondamentalistes servent d'alibis pour entretenir la vision d'un passé prétendument idyllique en raison de sa référence "spirituelle". Au delà du rideau des critiques contre les formes nouvelles, nous retrouvons sans surprise les anciennes perspectives d'interprétation concernant le sens de Dieu, le sens de l'homme, le sens du monde.

3ème point: la "réponse" apportée par le quatrième évangile : "Dieu de Jésus-Christ"

Il nous suffit de lire le texte d'aujourd'hui pour saisir la "solution" que Jean objecte à cette double tendance. .

* Il nous faut d'abord préciser le vrai sens du vocabulaire qu'il emploie. Il parlait le langage de son temps, mieux connu aujourd'hui par les études qui lui ont été consacrées.

Or, deux des expressions qui reviennent constamment dans ce texte ont changé de sens. Il s'agit du mot "glorifier". Et du mot "gloire" qui lui est attaché. Actuellement ces mots évoquent l'idée de renommée, sollicitant des marques d'honneur et d'admiration qui se concentrent sur la personne concernée et la valeur de son activité. Ils ont totalement perdu la référence religieuse qu'ils avaient dans le vocabulaire ancien. En langage biblique, seul Dieu est gloire. Les richesses, la réussite sociale, la puissance ne sont que des dons de Dieu qui manifestent par là sa présence auprès de quelqu'un ou dans quelqu'un. "Rendre gloire" signifie reconnaître la présence, l'activité, le "poids" (sens étymologique du mot) de Dieu dans l'existence de quelqu'un.

Dire que Jésus glorifie le Père équivaut donc à affirmer qu'il révèle l'action ou le visage de Dieu en sa personne. Dans cette optique, Jean a ordonné son évangile autour de sept signes. Le dernier est révélateur du sens qu'il convient de respecter lorsque nous abordons ce passage. Il s'agit du lavement des pieds. Jean le dit nettement: ce geste "glorifie le Père, il achève la "révélation de Dieu" amorcée par l'ensemble du témoignage antérieur. Nous sommes donc loin de la résonance plus ou moins triomphaliste que nous aurions tendance à donner à l'expression "glorifier".

* Pour en revenir aux versets de ce dimanche, il est relativement facile de les ordonner selon notre modèle de pensée habituelle.

1. Toute personne humaine sent en elle une aspiration profonde à vivre. Mais l'expérience courante lui donne conscience que, dans l'ordre humain, à la différence de l'ordre animal, cette accession à la vie en appelle à son intelligence. La "connaissance" qui vise à orienter positivement ses choix porte sur les secteurs les plus immédiats de son environnement, mais elle porte également sur des problèmes plus "mystérieux" et parmi ceux-ci, la question du monde inconnu dans lequel baignent son passé, son présent et son avenir.

2. Contrairement aux assertions de l'athéisme, la difficulté ne réside pas dans l'existence de ce monde inconnu, mais dans le visage qu'il convient de lui donner. Son caractère "inconnu" ne permet pas une "analyse expérimentale" et pourtant nous sentons bien qu'il s'agit là d'une référence qui permet d'ancrer plus sûrement dans la vérité notre réflexion, notre volonté, notre activité. Les hypothèses sont multiples, de même que les propositions avancées dans le cadre des civilisations différentes qui ont marqué la pensée des hommes. Cette dispersion contribue à la complexité du choix qui s'impose. Le désir profond de chacun aspire à "connaître" le véritable visage de Dieu.

3. Comme beaucoup d'autres religions, la pensée chrétienne reconnaît la valeur de cette aspiration et en fait le centre de son message. Mais la voie qu'elle propose à la réflexion de ses fidèles est tout à fait originale.

a) La connaissance du monde divin passe d'abord par la connaissance progressive d'un homme bien précis, au caractère défini, aux réactions bien enregistrées par ses compagnons, Jésus de Nazareth

b) Durant les courtes années d'un témoignage sans détour dans le cadre culturel et religieux de la Palestine, il est apparu que se réalisait en lui une unité surprenante. D'une part, sans que son engagement en paroles et en actions ne l'arrache à l'ordinaire de notre humanité, il se présentait en témoignage d'une rare densité en humanité et en universalité. Partant de là, à la source de ce dynamisme se laissait deviner un lien étroit avec ce monde divin qui pose tant de questions aux hommes et suscite tant de réponses…

c) En cette "aventure" se sont conjuguées deux "révélations".

Il nous a été "révélé" un nouveau visage de Dieu. Il nous faut constamment le redire en raison des clichés spontanés que suscite l'imaginaire de nos esprits lorsque nous abordons l'inconnu qui nous entoure. Nous pensons Dieu en rêves d'infiniment grand, d'infiniment puissant, de totale indépendance par rapport à nos contingences. Or, en Jésus, il nous apparaît "à l'aise" dans notre humanité, actif dans le sens d'une création dont les virtualités n'ont pas été condamnées mais réorientées.

Mais, de ce fait, se précise un nouveau visage de Jésus lorsqu'on l'observe dans le cadre de son incarnation. Plus qu'un simple porte-parole, plus qu'un messie au sens courant de ce mot, il nous faut "l'intégrer" au monde divin. Il est "Dieu avec nous". Ses amis pressentaient déjà cette réalité inexprimable au contact du premier temps de son témoignage. Mais ce furent la passion et la résurrection qui confirmèrent ce lien, sans pour autant permettre d'en préciser plus de détails. Alors, pour ses amis comme pour nous, se précisa sans doute possible le "visage de Dieu en Jésus" et le "visage de Jésus en Dieu".

d) Cette "nouveauté" pourrait être assimilée à une utopie si quelques témoins n'étaient entrés dans ce cheminement, ne l'avaient réussi et s'ils n'en avaient fourni les éléments à la suite des siècles. La deuxième partie de notre passage insiste beaucoup sur ce point et en appelle ainsi à notre engagement actuel.

Nous pensons facilement aux déficiences des apôtres et elles furent réelles. Mais l'évangéliste insiste bien davantage sur leur réussite. Car c'est bien elle qui nous permet d'être chrétiens aujourd'hui de même que notre réussite permettra à d'autres générations d'être séduites par l'originalité de la foi chrétienne.

Au départ, ils en eurent l'intuition plus que la démonstration. Ils l'enrichirent progressivement en assimilant les paroles et les actions qui structuraient le témoignage. Ils surent dominer les épreuves qui parsemèrent une route où se mêlaient ombres et lumières: le drame de la croix, le choc de la résurrection, l'organisation d'une communauté, le mûrissement des souvenirs et leur présentation à de nouveaux auditoires, enfin la diffusion universelle …

La route est ainsi tracée en pleine confiance. Comme eux, recevons "la Parole" que nous transmettent les évangiles. Sachons la "garder" en sa plénitude d'humanité. Et osons "glorifier" Jésus, c'est-à-dire révéler son vrai visage et sa place centrale à un monde qui ne les soupçonne plus…

 
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