Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 6ème Dimanche de Pâques

 

Année A : 6ème Dimanche de Pâques

Sommaire

Actualité

Evangile : Jean 14/15-21 

Précision de vocabulaire : commandement ; paraclet

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : un Chemin, éclairé par la Vérité, en vue d'épanouir la Vie


Actualité

Dimanche dernier, nous entendions Jésus répondre à Thomas: "Je suis le Chemin et la Vérité et la Vie". Ensemble nous avons réfléchi au premier thème, celui du Chemin. Les versets d'aujourd'hui font directement suite et nous permettent de poursuivre sans rupture le même approfondissement concernant la manière dont Jésus est la Vérité et la manière dont il est la Vie.

 

Evangile

Evangile selon saint Jean 14/15-21

Développement des trois thèmes annoncés par la phrase: "Je suis le Chemin et la Vérité et la Vie". 

b) Je suis la Vérité

Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements

Moi, Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet afin qu'il soit avec vous pour toujours: l'Esprit de vérité

que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure chez vous et qu'il sera en vous.

c) Je suis la Vie

Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviens à vous. Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez parce que je vis et vous, vous vivrez

en ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous.

Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime et celui qui m'aime sera aimé par mon Père et moi je l'aimerai et je me manifesterai à lui.


Précisions de vocabulaire

Le mot "commandement" : dans le quatrième évangile, ce mot n'est pas à prendre dans le sens restrictif qui sous-tend son emploi moderne. Aujourd'hui, il est perçu comme une prescription émanant d'une volonté extérieure, plus ou moins menaçante. La mentalité juive, théoriquement, l'orientait autrement.

La Loi était censée exprimer les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir en Dieu. Pour connaître ces "mœurs de Dieu", une révélation est nécessaire, tout gratuite de la part de Dieu. En Ancien Testament, ce fut la Torah donnée à Moïse. Dans le  Nouveau Testament, la perfection de cette connaissance ressort des "moeurs de Jésus", incarnant explicitement les moeurs de Dieu.

Aucune traduction ne peut rendre cette nuance. Le mot "recommandation" atténue l'aspect autoritaire, mais il ne renvoie pas pour autant à l'épanouissement qui émane de la source. "garder les commandements" de Jésus ne se limite donc pas à une observance mais à un partage de vie beaucoup plus étendu. La multiplicité des traditions que reprend le quatrième évangile fait que certains versets, très rares, emploient le pluriel et que d'autres concentrent la référence à Jésus sur le commandement nouveau, le commandement d'amour mutuel. L'idée est la même.

Le mot "Paraclet": traduit souvent par "Défenseur", il recouvre de nombreuses nuances que les traductions laissent échapper. Emprunté au vocabulaire juridique, il désigne celui qui est "appelé à côté de", jouant un rôle actif d'assistant, de défenseur, de soutien. Pour les disciples de l'évangéliste, le rapprochement se faisait assez naturellement avec le mot "paraclèse" qui désignait la prédication courante dans la primitive Eglise; il s'agissait d'un ensemble d'exhortations pastorales, d'aide et d'encouragement à tenir bon dans la foi. 

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Il importe de situer ces deux passages dans la suite immédiate des textes de dimanche dernier. Le quatrième évangéliste a rassemblé au soir du jeudi-saint des enseignements qui lui paraissent constituer comme le "testament" de Jésus… Couramment on désigne cette synthèse par "discours après la Cène".

Une phrase très concise en donne le plan "Je suis le chemin, la vérité et la vie". Dimanche dernier nous avons lu ce qui concernait le premier thème, "Jésus est le chemin". Nous avons en mémoire les trois affirmations essentielles qui soulignaient la dynamique de création apportée par Jésus ressuscité. Nul ne vient au Pète sinon par moi… Si vous m'avez connu, vous connaîtrez aussi mon Père… Dés maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu…

Le texte d'aujourd'hui se proposent d'orienter notre réflexion en ce qui concerne les autres thèmes: "Jésus est la Vérité" et "Jésus est la Vie"…

* Une série de rapprochements peut permettre de saisir le sens que leur donne le quatrième évangéliste. La composition du discours après la Cène est très complexe, les mêmes sujets sont repris ou approfondis dans le souci de préciser leur juste signification.

Le rôle de l'Esprit, sous la mention de la Vérité associée à Jésus, est précisé par deux références successives et progressives.

14/26 "le Défenseur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon Nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit" ou: "il vous enseignera tout en vous rappelant tout ce que je vous ai dit"

16/13 "quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière; car il ne parlera pas de lui-même… Lui, me glorifiera (au sens juif de ce mot = traduire la présence divine en une personne ou en un événement) car c'est de mon bien qu'il prendra et il vous le communiquera".

(rappel des mentions de l'Esprit dans le discours après la Cène: 14/15-17 14/25-26 15/26-27 16/4b-11 16/12/15)

Le thème de la Vie émanant d'un nouveau mode de présence de Jésus auprès des siens est plus amplement développé dans les versets qui suivent notre passage. Selon le mode de composition du quatrième évangéliste, la question de Jude suscite une réponse qui appartient à la pensée précédente.

Celle-ci précisait: "Celui qui m'aime… je me manifesterai à lui". Jude enchaîne: "Seigneur, qu'est-il arrivé, que tu ailles te manifester à nous et non pas au monde?… Pour nous qui connaissons les événements de la résurrection, la suite de la réponse est beaucoup moins énigmatique: "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure"…

Pour les apôtres, cette perspective future restait bien obscure et nous pouvons comprendre leur désarroi. Dans les versets suivants, l'évangéliste témoigne du souci d'amitié de Jésus pour eux; il ne peut tout expliquer, mais il veut prévenir une référence par trop négative.

14/27 premier point: Je vous laisse la paix, (mais) c'est ma paix que je vous donne, je ne vous la donne pas comme le monde la donnedeuxième point: Vous avez entendu que je vous ai dit: je m'en vais" mais vous avez également entendu que je vous ai dit: Je reviendrai vers vous… troisième point: : Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père…

Nombre d'exégètes admettent qu'il y a eu, à cette place, coupure dans le déroulement "explicite" de la pensée et que nous retrouvons la suite "logique" du développement au début du chapitre 16. quatrième point: "parce que je vous ai dit cela la tristesse a rempli vos cœurs. Pourtant je vous dis la vérité: il vaut mieux pour vous que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous, mais si je pars, je vous l'enverrai.

* En arrière-plan des pistes que nous proposons, vous pourrez discerner une orientation générale qu'il est peut-être utile de justifier plus précisément. Cette mise en garde se rapportant à l'inconscient qui pèse sur les mentalités, elle affecte indirectement les amis de nos communautés. En raison de l'incidence de cette fluctuation sur "l'approche" de la foi chrétienne, c'est leur rendre service que de les éclairer discrètement. Dimanche dernier nous avons évoqué les pesanteurs concernant "l'imaginaire" qui tient lieu de connaissance du monde divin et a faussé la lecture symbolique des évangiles. Mais le partage de quelques remarques complémentaires peut vous aider à mieux saisir l'amplitude de cette question. Bien entendu, ces remarques ne peuvent pas entrer dans le détail…

1. Nous saisissons l'originalité de la conception sémitique concernant la personne humaine. Nous savons que cette civilisation a été celle de Jésus et a marqué profondément les premiers témoins, bien que la notion grecque dont leur pensée se différenciait remonte au IVe siècle avant notre ère.

Chez les sémites, dans les récits comme dans les esprits, priorité est donnée à l'homme en tant que personne et il est toujours parlé de l'homme comme d'un tout qui ne se laisse pas diviser. Les différents mots "techniques" qui sont employés à son sujet ne tendent qu'à exprimer les divers aspects d'expression de ce tout unitaire. Nous nous tromperions en y voyant des composantes. Le sémite n'ignore pas que l'homme est formé d'éléments variés et divers, fragiles et destructibles. Mais chaque élément réfère au tout, suggéré ainsi en ses multiples facettes à partir de l'une d'entre elles. L'homme n'a pas un corps, il est corps… l'homme n'a pas un esprit, il est esprit…

Ce modèle de pensée amplifie la portée de certaines expressions évangéliques. Jésus ne nous montre pas le chemin, il est le chemin. Il ne nous enseigne pas la vérité, il est la vérité. Il ne nous apporte pas la vie, il est la Vie. Dimanche dernier, nous présentions les conséquences de cette tournure d'esprit à propos du chemin, nous pouvons tout aussi concrètement saisir celles qui affectent la vérité et la vie.

2. Il est certain que nous avons bien du mal à entrer dans cette résonance en raison de la mutation qui a marqué le monde occidental après le premier siècle. La culture grecque s'est imposée et a imprégné les mentalités occidentales de modèles de pensée qui étaient différents. Nous en sommes majoritairement héritiers. A l'opposé, la culture juive perdait toute influence et se réfugiait dans des groupes restreints en raison des épreuves que subissait ce peuple.

Nous reviendrons sur les conséquences qui en ont résulté pour l'évolution de la pensée profane. Mais nous ne pouvons ignorer celles qui ont marqué la pensée chrétienne. Les premiers penseurs étaient encore assez proches du "milieu juif natif". Même si certains de leurs écrits s'exprimaient déjà en modèles de pensée grecs, ils modulaient leurs commentaires et conservaient les nuances d'interprétation qu'impose la richesse de la pensée sémitique. Il n'en fut pas de même par la suite. La distance ne fit que s'accentuer entre des enseignements de plus en plus "dogmatiques" selon l'esprit d'analyse grec et des écrits de moins en moins soulignés "selon l'esprit de leurs auteurs" et donc selon le genre littéraire sémitique qu'ils avaient adopté spontanément.

3. Pendant ce temps, une autre orientation de la pensée grecque poursuivait un destin bénéfique dans le domaine profane et l'incrustait plus intimement. Il s'agissait de sa tournure analytique. Nous lui devons les progrès dans la recherche et le formidable essor des techniques. Tous les domaines se sont trouvés enrichis, y compris les domaines humains considérés comme les plus "mystérieux" et les plus personnels. Il n'est donc pas étonnant que ce modèle de pensée ait peu à peu acquis la densité d'un "réflexe" qui marque l'esprit moderne jusque dans son inconscient.

Au plan chrétien, les heurts furent nombreux mais, malgré leur virulence, ils en restèrent à un niveau "superficiel". Les oppositions portaient sur les formes, forme liturgique, forme politique, forme sociologique… Il faut attendre une période récente pour qu'elles aillent plus profondément jusqu'aux "racines" de la foi. C'est alors que se découvrent deux pesanteurs.

Le premier décalage résulte de la stagnation des "expressions religieuses" exprimées en tournures grecques au cours des premiers siècles. L'aspect de rupture n'a rien à voir avec la foi, ce n'est pas d'aujourd'hui que le cours de l'histoire et le progrès des connaissances entraînent des évolutions et des mutations qui affectent le vocabulaire, les modèles de pensée et un grand nombre d'autres impondérables…

Mais s'ajoute aujourd'hui le décalage entre les deux cultures grecques et juives. A juste titre, on pourrait estimer que ce décalage est un phénomène "interne" à la foi chrétienne. Mais il rejaillit dans l'attitude complexe de nos contemporains vis-à-vis de cette foi. Ils s'intéressent parfois aux évangiles, mais ils en "approchent" alors le sens selon leurs "habitudes grecques" et ils en ressortent déçus. Il est difficile de parler de contradictions absolues introduites par la tendance dogmatique grecque. Celle-ci était sans doute exigée par la "pastorale" dans les milieux méditerranéens des premiers siècles Par la suite, d'autres apports grecs comme celui de la philosophie n'ont pas été pour compenser ce qui était. Mais il est certain que nombre de commentaires actuels sont plus grecs qu'évangéliques.

4. Exprimer ces nuances permet de préciser certains atouts dont dispose la pensée chrétienne si elle sait les jouer à bon escient.

Tout d'abord, au plan concret, tout en continuant à faire "fonctionner" l'esprit analytique, beaucoup de nos amis ont conscience de ses limites d'application. Les analyses habituelles ne sont pas ne cause et, pour certaines, elles sont même essentielles, mais par elles-mêmes elles débouchent sur des domaines qui échappent à leurs possibilités d'investigation. De plus en plus les "impondérables" sont admis et c'est alors que l'évocation d'un domaine inconnu ne "choque" plus et que le recours au mot "mystère" est de moins en moins perçu comme un faux-fuyant.

Par ailleurs, les conséquences dramatiques et absurdes des dernières guerres ont mis en garde contre les "systèmes" et les idéologies qui prétendaient sauver l'humanité et n'ont contribué qu'à écraser ceux et celles qui la constituent. Après un temps d'euphorie matérialiste, s'impose peu à peu la nécessité d'une réflexion de "type" différent. Par ce biais, dans nos sociétés occidentales, l'importance de la "personne" reprend ses droits.

Bien entendu, nous n'avons pas à nous lancer dans des exposés sur les bienfaits de la culture juive à ce sujet, il nous suffit de rester proches des textes évangéliques et de ne pas tomber dans le panneau grec de leur commentaire. Sous l'angle du "style personnel" qu'il a adopté, Jésus a vécu un témoignage typiquement juif; les adhésions qu'il a entraînées comme les oppositions qu'il a suscitées se sont déterminées d'abord envers sa personne. Les Actes des Apôtres témoignent que sa résurrection a été accueillie comme une résurrection manifestement personnelle. Les apôtres, les premiers prédicateurs et les évangélistes n'en ont été que davantage portés à conserver et à exprimer leurs souvenirs selon l'équilibre juif.

Nous bénéficions donc de la longue expérience humaine qui a pris peu à peu le visage de la culture juive et sur laquelle Jésus n'a pas craint de s'appuyer pour vivre son témoignage. Nous bénéficions en outre de la forme littéraire qui en a émergé. Lorsque nous cherchons à rendre compte à nos contemporains de Celui qui est au centre de notre foi, il n'est donc point besoin d'obscurcir cet apport direct de formulations doctrinales ou d'évoquer l'autorité de l'Eglise. A certaines époques, il est possible que ces références s'imposaient. Aujourd'hui, libérons la personnalisation et la singularité dont nous disposons dans les textes eux-mêmes.

* Cette exigence d'une référence personnelle fait plus qu'influer sur l'exposé des différentes facettes de l'enseignement ou du témoignage. Pour parler le langage actuel, elle oblige à insister sur "l'interactivité" des secteurs concernés. C'est ainsi qu'après avoir commenté les thèmes "Chemin", "Vérité" et "Vie" il est nécessaire d'ajouter quelques mots sur leur interactivité.

Une fois de plus, la chose est très facile si nous nous situons dans l'ambiance de création que l'évangéliste évoque tout au long de son développement. Jésus a d'abord cherché à éclairer le monde des hommes. Avant d'être des "thèmes" abordés par l'enseignement évangélique, Chemin, Vérité et Vie sont d'abord des questions que tout un chacun se pose pour son propre épanouissement. Nous aspirons à vivre, mais cela implique que nous tenions compte de ce que nous sommes nous-mêmes comme de ce que sont les autres. Notre engagement doit donc s'éclairer d'une certaine vérité. Tant de domaines très concrets ont rapport à nos vies et, en même temps, échappent à notre perception. Et, quand bien même nous les percevons, il nous faut ensuite déterminer le chemin qui nous évite les pièges ou les sables mouvants.

Au nom de la Vie, il nous faut donc préciser la Vérité; sans la Vérité, c'est la Vie elle-même qui serait menacée. Mais la Vérité ne fonctionne pas en vase clos… elle lance sur le chemin. Se présente alors une multiplicité d'options qui oblige à un choix pour que la Vie ne sombre pas dans les ornières… Nous sommes ainsi renvoyés à la Vérité pour épanouir la Vie… et ainsi de suite …

 

Piste de réflexion : un Chemin, éclairé par la Vérité, en vue d'épanouir la Vie

1er point : le caractère "ordinaire" de ces trois thèmes

Avant d'entendre ce que Jésus nous en dit, il est peut-être nécessaire d'attirer l'attention sur le caractère "ordinaire" de ces trois thèmes. En matière religieuse, nous avons souvent tendance à partir au ciel alors que Jésus nous rejoint sur la terre. Certes, nous n'utilisons pas le même vocabulaire que l'évangéliste, mais il s'agit bien de trois questions qui surgissent spontanément dans nos esprits.

Chacun de nous a conscience de l'importance de "la Vie". Depuis notre plus jeune âge, cette aspiration profonde à vivre domine notre pensée et oriente notre activité. Et ceci d'autant plus que, rapidement, l'expérience nous a dévoilé les multiples paramètres qui intervenaient dans l'exercice de cet épanouissement. Les uns sont personnels en besoins immédiats, en capacités et aussi en limites. D'autres sont collectifs; on ne choisit ni le temps, ni le lieu, ni le plus souvent le cadre de sa vie. Enfin, d'autres sont interpersonnels, le rapport aux autres fait partie de la vie et conditionne son déroulement pratique.

Pour vivre, nous sommes ainsi amenés à naviguer en nous aidant des courants porteurs et en cherchant à éviter les écueils. Naturellement nous prenons un peu de hauteur et nous abordons le plan de la Vérité concernant les personnes et les choses…vérité sur nous-mêmes et nos propres aspirations… vérité sur les autres, sur le "mystère" de leur personnalité, sur nos relations avec eux et leur influence sur nous… vérité sur le monde qui nous entoure, sur le mouvement de son histoire, sur notre participation à sa marche actuelle… Pour nous, il ne s'agit pas d'une simple curiosité. De façon diffuse, il en va de la Vie elle-même.

Ce même désir de vivre nous amène ensuite à investir cette Vérité dans le Chemin concret où se joue notre destinée. D'une part plusieurs chemins sont possibles et ne sont pas équivalents… et d'autre part, la vie n'est pas un tapis roulant qui nous entraînerait sans notre participation… le moteur et la vitesse sont remis à notre engagement, nous nous réalisons en vivant.

C'est ainsi que, même si nous n'en faisons pas une théorie, ces trois éléments nous préoccupent. Et ils nous préoccupent dans une perspective de création incessante où ils s'entremêlent spontanément en raison de leur incidence personnelle.

2ème point: l'apport de Jésus à ce cadre ordinaire

Il est certain que nous sommes un peu déconcertés par le vocabulaire et la tournure littéraire qu'adopte le quatrième évangéliste au long de ces versets. Nous avons déjà parlé de ces difficultés. Mais elles ne doivent pas nous masquer l'ambiance première qui caractérise la manière dont Jésus rejoint ce cadre ordinaire.

1. Jésus nous certifie sa présence et ce n'est pas rien. Beaucoup de chrétiens restent dépendants d'une fausse conception de la résurrection. Ils restent dépendants d'une formation qui situait Jésus dans un ciel lointain et réduisait le dialogue avec lui à la demande de quelques bienfaits susceptibles de soulager notre humanité. La certitude que Jésus marche sur nos routes est souvent assimilée à une "pieuse" illusion.

Le témoignage de l'évangéliste est pourtant clair. "Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviens à vous". Il ne peut s'agir que de la résurrection et cette proximité évoque une continuité entre l'intimité qui a enrichi le témoignage historique et notre vie actuelle. Comme s'il pressentait nos hésitations, Jésus va au plus loin de cette proximité: "Je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous" Cette phrase n'évoque pas notre éternité, elle se rapporte à notre présent.

2. Jésus  exprime également sa confiance. Il est facile de remarquer comment, en ce passage, il n'est pas question de morale, ni de péché à propos des disciples. Pourtant nous savons que les choses n'avaient pas toujours été positives. Or Jésus les ramène constamment à ce qu'ils ont déjà réussi historiquement.

Certes, c'est là une bonne pédagogie, mais pourquoi imaginer que Jésus procède différemment avec nous? Pas plus qu'eux, nous n'avons à être des ordinateurs qui enregistreraient passivement ce qui concerne le Chemin, la Vérité et la Vie. Les parents savent bien le temps et la patience qui sont nécessaires pour que mûrissent en leurs enfants les germes qu'ils ont déposés ou proposés. Jésus le sait tout autant.

3. Nous en arrivons ainsi aux qualités dont nous avons parlé dimanche dernier et qui sont communes à la manière dont Jésus incarne les trois thèmes du "Chemin", de la "Vérité" et de la "Vie".

a) Nous remarquions d'abord le "Je" de "Je suis le Chemin". Il s'étend à "Je suis la Vérité" et "Je suis la vie". Comme Thomas, il nous faut déplacer le plan sur lequel nous posons nos questions ou, plus exactement, le plan sur lequel elles se posent assez spontanément à nous.

Le "je" nous enrichit d'une double référence. La première concerne notre rapport au témoignage historique de Jésus. Bien entendu, nous savons que c'est en le reprenant et en le creusant davantage que nous percevrons l'apport des évangiles en Chemin, Vérité et Vie. Mais nous ne devons pas oublier la spontanéité du présent. Jésus n'est pas simplement chemin en raison de l'exemple qu'il a donné dans le passé… il n'est pas simplement Vérité en raison des enseignements qui ont éclairé son époque… il n'est pas simplement Vie en raison de l'engagement positif qui a soulagé les malheureux de Palestine. C'est aujourd'hui qu'il s'engage de façon différente mais dans une  même perspective. Sous peine de rompre celle qui était la sienne, la visibilité du passé doit servir à "personnaliser" la discrétion du présent.

Par ailleurs, le présent est, par nature, évolutif, même si une certaine permanence est repérable dans le mouvement profond qui l'anime. Le "je" est donc important. Jésus se veut chemin pour aujourd'hui, ce qui implique qu'il n'est pas possible de copier servilement le chemin qu'il a été hier mais ce qui implique qu'il nous aide de son Esprit pour "construire du neuf" comme d'autres croyants avant nous ont construit ce qui est devenu ancien.

Jésus reste Vérité pour aujourd'hui, ce qui implique qu'une même lumière rayonne selon des modèles de pensée différents. Dans les évangiles, nous disposons d'une première clarté sur les personnes et les événements. Cependant, malgré l'universalité que nous pouvons tirer de ce témoignage, un décalage risque d'affecter la Vérité du présent. Et il n'est pas facile de discerner la Vérité du futur.

Dans la suite du discours après la Cène, l'évangéliste ne situe pas autrement la mission de l'Esprit. "quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière"… "lui vous enseignera tout en vous rappelant tout ce que je vous ai dit". Ne limitons pas ces versets à la seule exigence qui s'imposait aux premières communautés pour coordonner leurs souvenirs.

De même Jésus est Vie pour aujourd'hui. La loi de transmission inscrite au cœur de toute vie en appelle à des terrains nouveaux pour s'épanouir. Nous ne devons jamais l'oublier.

b) Un deuxième élément ressort de la présentation de Jean lorsqu'il développe chacun des thèmes. Tous en appellent à un "rapport au Père", c'est-à-dire au Créateur.

Nous avons précisé, dimanche dernier, les faux-sens qui affectaient l'imaginaire actuel à ce sujet. L'intrusion du mot "personne" dans la "définition" de la Trinité a fortement brouillé cette perception. Le Père est le plus souvent assimilé à "Dieu" sans autre précision. Or la mention du "Père" introduit une précision qui est loin d'être négligeable, celle de la création.

Ainsi, dire que l'Esprit de vérité est envoyé par le Père détermine l'orientation qui est la sienne lorsqu'il "travaille" nos propres esprits. Au départ, il les travaille à partir du témoignage historique de Jésus. Tout comme ses premiers amis, il nous ouvre à une intelligence plus profonde de ses gestes, de ses paroles. Mais notre travail de mémoire n'a pas à s'égarer en des domaines "mystiques"; la mention du Père nous invite à garder à l'incarnation son optique de création. L'intimité divine demeurera toujours "impensable" pour l’intelligence humaine.

C'est à ce niveau que nous sommes assurés que l'Esprit, aujourd'hui encore, est en nous. La "Vérité" qui ressort de son influence n'a rien à voir avec des manifestations spectaculaires. Il reste l'Esprit donné par le Père, son orientation est toujours celle d'une construction qui édifie le monde des hommes selon les temps et les lieux.

Ce qui concerne la Vie est tout aussi explicite. Pour mesurer la portée du dernier verset, il est nécessaire de poursuivre l'explication très claire que l'évangéliste donne ensuite: "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure"

Nous sommes souvent victimes d'une mauvaise conception de la paternité  de Dieu. Les clichés présentant l'Etre suprême, dominant le monde de sa volonté et de sa puissance ont laissé bien des traces. Outre que, dans nos civilisations, la paternité humaine a été longtemps conçue de façon dominatrice et conservatrice.

3ème point: notes complémentaires concernant la Vérité et la Vie

Voici quelques temps, nous évoquions les difficultés que certaines éprouvent pour interpréter les expressions auxquelles l'évangéliste Jean recourt parfois. Mais, n'est-ce pas nous qui compliquons souvent les choses en hésitant à accueillir la "simplicité" de certaines formules?… C'est d'ailleurs là une tendance généralisée dès qu'on parle de religion, quelle que soit celle qui se trouve concernée.

Jetons un dernier coup d'œil sur le passage d'aujourd'hui.

Je suis la Vérité… Cette parole ne se présente pas en termes de promesse, elle se présente en actualité et nous pouvons très bien en constater déjà le réalisme. De même que M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous bénéficions d'un profond apport humaniste lorsque nous fréquentons l'évangile avec sérieux. "Jésus fait le poids" y compris dans la lumière qu'il apporte à notre lecture des comportements et des événements ambiants. D'ailleurs, rien ne nous empêche d'aller plus loin pour enrichir notre regard lorsqu'il s'agit des personnes et de la marche de l'histoire. Il est rare que nous soyons déçus.

Nous pouvons remarquer la petite difficulté qu'a rencontrée l'évangéliste pour exprimer le moment où l'Esprit a commencé son travail dans l'esprit des apôtres. Officiellement, il situera le don de l'Esprit au soir de Pâques mais il doit convenir que, dès les temps historiques, "il demeurait dans les amis de Jésus" et nous pouvons supposer qu'il ne restait pas inactif.

Je suis la Vie… Nous le savons, notre foi chrétienne ne nous libère pas de nos problèmes immédiats et certains se présentent sous un jour complexe. Ce n'est pas que nous doutions de l'amitié de Jésus et de sa vie en nous. Mais nous nous laissons souvent piéger par certaines expressions dont l'évangéliste ne pouvait pas supposer qu'elles changeraient de sens au cours des siècles, ainsi en est-il du mot "commandement".

En son temps, le mot commandement n'avait pas le sens restrictif qui sous-tend son emploi moderne. Aujourd'hui, il est perçu comme une prescription émanant d'une volonté extérieure, plus ou moins menaçante. La mentalité juive l'orientait autrement. La Loi était censée exprimer les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir en Dieu. Il s'agissait donc d'une ambiance, d'un cadre de vie libérateur.

Telle est la pensée concernant "celui qui aime Jésus et garde ses commandements". En un autre passage, nous trouvons la phrase équivalente: "garder la Parole", autrement dit se plonger dans l'ambiance d'un témoignage qui a exprimé les "moeurs de Jésus", incarnant explicitement les moeurs de Dieu. Il est certain qu'aucune traduction ne peut traduire cette nuance.

Nous risquons également de déraper en entendant la certitude "qu'il se manifestera à ceux qui l'aiment"… Si souvent, au nom d'une fausse conception de la divinité, nous privons cette manifestation de son humanité.

Saint Jean de la Croix (1542-1591) dénonçait déjà cette tendance. Il écrivait : "Celui qui demanderait maintenant à Dieu ou qui voudrait quelque vision ou révélation, non seulement ferait une grande sottise, mais il ferait injure à la majesté divine, ne jetant pas entièrement les yeux sur le Christ…

Car Dieu lui répondrait alors peut-être de cette manière, s'il parlait, disant: Si je t'ai tout dit en ma Parole qui est mon Fils, je n'en au point d'autre que je puisse maintenant répondre ou révéler davantage que cela.

Regarde-le seulement parce que je t'ai tout dit et révélé en lui et tu y trouveras encore plus que tu ne demandes et plus que tu ne saurais souhaiter… Si tu le regardes bien, tu y trouveras tout, parce qu'il a été toute ma Parole, ma révélation, ma réponse…que je vous ai manifestée et révélée en vous le donnant pour Frère, pour Maître et pour compagnon.

Je lui ai tout remis, écoutez-le, car je n'ai plus rien à vous dire, plus de foi à vous révéler, plus de choses à vous manifester… Si je vous parlais auparavant, c'était en promettant le Christ et si l'on m'interrogeait, ce n'était que pour demander et espérer le Christ…".

 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr