Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 5ème Dimanche de Pâques

Année A : 5ème Dimanche de Pâques

Sommaire

Actualité : les difficultés pour comprendre certains passages de Jean

Evangile : Jean 14/ 1-12

Contexte des versets retenus par la liturgie :

Piste de réflexion : ne pas s’engager à contre sens dans la foi.

Actualité

Dimanche dernier, nous évoquions les soucis de compréhension que nous rencontrons lorsque nous entendons certains passages de Jean et notre souci de ne pas les survoler. A l'écoute des versets d'aujourd'hui, nous ne sommes pas en meilleure situation. Il ne sert à rien de désespérer, il est préférable de percevoir l'obstacle pour mieux le franchir.

Evangile

Evangile selon saint Jean 14/1-12

Conclusion d'un 1er développement autour de l'affirmation: "où je vais, vous, vous ne pouvez pas venir" (13/33), précisée à Pierre: "vous ne pouvez pas venir maintenant" (13/37)

Que votre coeur ne se trouble pas! Croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures; sinon je vous l'aurais dit.

Je pars vous préparer une place. Et si je pars et vous prépare une place, je viendrai de nouveau et vous prendrai près de moi, afin que, où je suis, vous soyez vous aussi.

Un 2ème développement rattache le "départ de Jésus" au thème "Jésus est le chemin".

Et où je vais, vous le savez et vous en connaissez le chemin? "

Thomas lui dit: " Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment connaîtrions-nous le chemin?"

a) Je suis le chemin

Jésus lui dit : " Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie

Nul ne vient au Père sinon par moi.

Si vous m'avez connu, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu.

(reprise du point précédent, le plus délicat à admettre)

Philippe lui dit: "Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit "

Jésus lui répond: "Depuis si longtemps je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu, Philippe! Qui m'a vu, a vu le Père. Comment dis-tu: Montre-nous le Père? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi?

(trois témoignages: la Parole, les "œuvres" de Jésus, les "œuvres des apôtres) 

- Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même,

- mais le Père qui demeure en moi fait ses œuvres. Croyez-moi lorsque je vous dis: je suis dans le Père et le Père est en moi; sinon, croyez-le à cause des oeuvres.

- Amen, amen, je vous le dis: celui qui croit en moi, les oeuvres que je fais, lui aussi les fera et il en fera de plus grandes, parce que je pars vers le Père et ce que vous demanderez en mon nom je le ferai afin que le Père soit glorifié dans le Fils."

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Tel quel, ce passage est difficilement compréhensible dans toute son ampleur. Il importe donc de bien repérer sa composition ou plus exactement la composition de l'ensemble dont il est extrait.

1. Les premiers versets se présentent en conclusion d'un développement. Il faut "remonter" jusqu'au verset 33 pour en éclairer le thème. Jésus tient à alerter les apôtres sur l'imminence de son départ. "C'est pour peu de temps que je suis encore avec vous". Il désire également couper court à toute fausse interprétation; ce départ ne sera pas un déplacement à la manière de ceux qui avaient parsemé le ministère public: "où je vais, vous ne pouvez venir!"

Dans l'esprit de ses amis, cette évocation assez floue ne peut que susciter les questions. Il est facile d'imaginer la plus "logique": "où vas-tu"?… Jésus y répond en parlant de "la maison du Père", expression bien vague à ce moment dans l'esprit de ses amis et expression susceptible de plusieurs interprétations sur lesquelles il faudra revenir… Autre question spontanée: "cette séparation est-elle définitive?" Etant donné que le ton général du dialogue ne va pas dans ce sens, une question subsidiaire intervient: "Pourquoi n'est-il pas possible de te suivre maintenant ?

L'évangéliste part d'une réponse à Pierre et l'approfondit en l'élargissant à tous. Il était en effet possible de limiter au cas personnel de l'apôtre la portée de l'affirmation: "Tu me suivras plus tard". La formulation des versets suivants englobe la communauté sans restriction possible. Ce sont ces versets que la liturgie reprend en première section du passage d'aujourd'hui.

2. Le rapport avec le développement suivant mérite une attention particulière. Le nouveau thème "Jésus est le chemin" n'est pas étranger à celui de son départ. Mais il risque d'orienter sa propre interprétation vers ce seul départ et en appeler à tous les clichés que l'imaginaire humain suscite lorsqu’est mentionnée 'la maison du Père".

Il faut noter la rupture que traduisent certaines "contradictions". Thomas prétend ne pas savoir où va Jésus alors que celui-ci vient de le préciser. Le problème de savoir quelle route prendre pour rejoindre Jésus n'a guère de sens puisque Jésus doit venir chercher ses amis pour les mener auprès de lui.

3. Nous sommes donc en présence d'un nouvel ensemble à approfondir comme tel. D'ailleurs nous retrouvons le mode de composition qu'adopte souvent le quatrième évangéliste pour synthétiser certains enseignements de Jésus. Il s'agit de l'alternance entre questions et réponses, des questions nouvelles relancent un apparent débat et permettent de faire avancer la pensée. Ne prêtons pas à Thomas et à Philippe un esprit obtus. Ils sont les "faire-valoir" qui formulent les questions que nous serions amenés à nous poser. Il faut situer la réflexion qui leur est proposée comme un appel à notre propre compréhension.

Thomas relie vaguement à ce qui précède et "cible" le nouveau sujet. Philippe permet de préciser le "point sensible" qui risque de nous échapper ou sur lequel nous risquons de buter, à savoir la référence essentielle : "qui a vu Jésus a vu le Père"… Le témoignage de Jésus a été "vu" puisqu'il a été pétri de pâte humaine, les apôtres ont été les premiers à le "connaître", c'est-à-dire à le partager… et pourtant, de leur part comme de la nôtre, demeure une hésitation permanente à le relier étroitement au visage créateur de Dieu.

L'évangéliste poursuit en précisant les indices de cette unité. Il s'agit de la densité de la Parole de Jésus… il s'agit des "oeuvres" parmi lesquelles l'auteur a privilégié antérieurement celles qui lui paraissaient avoir davantage valeur de "signes", se rapportant à la "gloire", c'est-à-dire à la présence divine, en Jésus… enfin, au temps de l'auteur, il s'agit du rayonnement de la première communauté…

4. Il faut également remarquer que le développement va plus loin que la question qui l'introduit. Seule, la mention de la route s'imposait. Nous sommes habitués à la présentation : "Je suis le Chemin, et la Vérité et la Vie"… "phrase aussi difficile à interpréter qu'elle est magnifique" (G. Stemberger). Pour cette raison sans doute, nous sommes moins curieux de l'enchaînement et de "l'interactivité" qui concernent le rapport de ces trois symboles.

Il n'en est pas de même pour l'évangéliste qui, après notre passage, aborde rapidement ces questions.

Les versets 15 à 17 correspondent à l'affirmation "Je suis la vérité". Ils seront proposés à notre réflexion dimanche prochain, au 6ème dimanche de Pâques. Pour l'évangéliste, cette vérité ressort de la réflexion que suscitent les "signes" dont les apôtres conservent la mémoire. C'est pourquoi elle est de l'ordre de l'Esprit selon la mission qui est confiée à ce dernier."Il vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit" (14/25).

Les versets 18 à 23 correspondent à l'affirmation "Je suis la vie". "Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens à vous"… "en ce jour-là vous connaîtrez que je suis dans mon Père et vous en moi et moi en vous." "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole, mon Père l'aimera; nous viendrons à lui et nous ferons demeure chez lui."

* Il est  facile de faire le bilan des confusions spontanées que le texte risque de réveiller dans l'esprit de nombreux chrétiens. Il est plus difficile de les dissiper ensuite, mais autant ne pas se faire d'illusion. Les responsabilités sont d'ailleurs amplement partagées. La rédaction de ces versets est complexe (vocabulaire et  forme littéraire). Il est inévitable que les "explications" d'autrefois aient cherché à les "simplifier".

Nous nous heurtons d'abord au flou qui concerne le "Père". La majorité des esprits n'ont pas "digéré la Trinité". La plus grande prudence devrait être observée quand on en parle. L'intrusion du mot "personne" dans la "définition" n'a pas été pour simplifier les choses puisque le sens effectif donné à ce mot a évolué au cours des siècles. Il y a eu progressivement assimilation "totale" du Père à Dieu et réciproquement. A l'origine, la notion de création constitue l'angle particulier sous lequel nous évoquons Dieu lorsque nous parlons du Père… or elle s'est estompée, entraînant une "divinité au rabais" pour Jésus et une désaffection pour la valeur créatrice de son témoignage humain.

De ce fait, nous nous heurtons à l'inversion du mouvement central de ce passage : "Qui m'a vu, a vu le Père". Logiquement, étant donné que "personne n'a jamais vu Dieu", il conviendrait de nous centrer sur le témoignage de Jésus pour rassembler les quelques éclairages que nous pouvons y recueillir sur ce "monde inconnu", car nous disposons de plusieurs éléments dans l'enseignement et le comportement de celui qui s'est voulu "Dieu parmi nous".

C'est l'inverse qui se produit, souvent inconsciemment comme en témoignent nombre de commentaires "de bonne volonté". Schématiquement, ils cherchent à "prouver que Jésus est Dieu sans savoir qui est Dieu". Ils tiennent pour acquit "l'imaginaire hasardeux" que suscite l'esprit humain, sans percevoir que le témoignage de Jésus est la plus vive critique des pesanteurs qu'il véhicule. Ils neutralisent ainsi tout effort pour retrouver l'apport créateur des évangiles et ils entretiennent le refus chez ceux qui ont perçu les lacunes du sens commun.

Il est à craindre que l'imaginaire règne également en maître lorsqu’on évoque la montée vers le Père et la maison où Jésus nous prépare une place. La lecture de ce passage aux obsèques n'est pas pour orienter vers sa juste interprétation Il s'avère si simple d'y voir la fin de la vie terrestre, celle de Jésus comme la nôtre. Bien entendu, dans cette optique, le retour vers les disciples ne peut être que rejeté à la fin du monde.

Il faut bien comprendre que ces versets traitent de la résurrection et qu'il est nécessaire de penser celle-ci autrement qu'en absence ou en distance de Jésus par rapport à nous. L'évangéliste supposait une bonne assimilation des derniers chapitres de son œuvre. Malheureusement celle-ci manque à nombre de fidèles en raison de la "simplification" qui a marqué leur première formation.

* Le texte en appelle à la densité vécue historiquement par Jésus. "Qui m'a vu, a vu le Père". Au 3ème dimanche ordinaire de cette année, ce thème a été abordé par un autre biais. Le Baptiste témoignait qu'il avait vu "l'Esprit descendre sur Jésus" et que cette plénitude de son témoignage avait été pour lui un "signe".

Piste possible de réflexion :  ne pas s'engager à contresens sur une autoroute

1er point : admettre que l'évangéliste, tout le premier, affrontait certaines difficultés

Nous sommes souvent piégés par une tendance très naturelle qui est le désir de clarté. Elle se trouve renforcée par le contexte moderne. Lorsque nous nous trouvons en face d'une explication qui nous paraît comporter certaines obscurités, soit nous abandonnons, soit nous en rendons responsable l'auteur ou le conférencier. Beaucoup optent pour une troisième possibilité, encore plus dommageable, elle consiste à se limiter à des raccourcis réducteurs et à prétendre que, grâce à eux, on domine le sujet.

Cette dernière solution a souvent été  adoptée par les enseignants religieux. L'appel au "mystère" a maintes fois esquivé l'examen lucide de "vraies" questions. Pourtant nous devrions être convaincus d'une chose: si les sujets que l'évangéliste aborde étaient si simples, nul doute qu'il les aurait exposés simplement. S'il ne le fait pas, c'est que lui-même est conscient de la complexité du domaine dans lequel il s'aventure et tient à nous mettre en garde contre certaines "fausses clartés".

Nous n'avons donc pas à déplorer l'esprit obtus de Thomas et de Philippe. Par un truchement fictif, l'évangéliste remet à notre niveau des questions qui sont les nôtres ou devraient l'être. Les réponses tout comme les non-réponses de Jésus remettent en cause les solutions que nous aurions tendance à avancer trop rapidement. Evidemment, cette loyauté alourdit parfois la forme de la présentation, mais elle nous prémunit contre toutes les déviations que nous déplorons à juste raison.

2ème point : quelques-uns des "sujets sensibles" évoqués dans ce passage

Faute de place, nous ne pouvons pas aborder tous les sujets que nuance l'évangéliste dans notre passage. Mais il est  facile de nous laisser éclairer par lui sur quelques points sensibles.

1. Prenons un premier exemple. Nous aimerions que le texte soit clair lorsqu'il est question du "départ de Jésus", de la place qu'il nous prépare dans la "maison du Père" et de la manière dont il reviendra pour "nous prendre près de lui"… Or, il ne l'est pas.

Il ne l'était pas non plus, à l'origine, dans l'esprit des disciples et pourtant, ils avaient été en contact direct avec l'enseignement du Maître. Les lettres de Paul et les Actes des Apôtres témoignent des hésitations qui furent les leurs en ce qui concernait l'interprétation qu'il fallait donner à la parole de Jésus concernant son retour. Peu à peu ressortit l'évidence qu'il ne s'agissait pas d'une fin du monde éventuelle et que ce retour devait être entendu de la résurrection. C'est bien ainsi que le texte d'aujourd'hui trouve son vrai sens.

L'évangéliste respecte les hésitations éventuelles et le cheminement qui permet de les dépasser. Il se garde bien d'asséner sur ce point quelque vérité théologique. Il renvoie son lecteur à l'expérience que tout chrétien fait de la présence de Jésus ressuscité à ses côtés. Et il nous dit selon une expression qui revient souvent dans ce passage: "Ne cherchez pas midi à quatorze heures, vous le savez".

Or, sans se soucier de cette réserve de l'évangéliste, beaucoup avancent des "réponses" qui, toutes, convergent vers une même interprétation: il s'agirait du ciel où nous espérons entrer un jour. Moyennant quoi, ils illustrent cette réponse bien vague en recourant à un certain nombre de clichés suggestifs qui visent à l'incruster dans les esprits. Or les progrès de nos connaissances les remettent en cause et nous confirment leur lien avec l'imaginaire changeant d'une époque. Faute d'avoir émis dès l'origine leur relativité, l'édifice semble s'écrouler. C'est ainsi qu'aujourd'hui "l'imaginaire du monde des morts" handicape ce qui doit ressortir de notre foi en la résurrection, à savoir la certitude que Jésus marche à nos côtés et qu'il est là où nous sommes comme nous sommes déjà là où il est.

2. Autre exemple, la remarque de Thomas. Elle se trouve enchâssée entre deux phrases importantes dont la concentration risque de fausser la portée.

"Là où je vais, vous le savez"… Insérée au soir du jeudi-saint, cette première phrase est explicite. En raison de ce que les apôtres ont vécu avec Jésus et de ce qui ressort concrètement de ce partage, ils connaissent l'essentiel de la situation nouvelle que va déterminer la résurrection de Jésus vis-à-vis d'eux. Cette phrase oriente la référence que doit garder notre réflexion. Il est évident qu'une multitude d'éléments nous échappent, mais il importe qu'ils ne nous voilent pas un essentiel. L'évangéliste rappelle que la résurrection doit être pensée en relation étroite avec ce que Jésus a révélé antérieurement de lui-même, de son mode d'action, de sa pensée. Après Pâques, le "connu" ne doit pas céder la place à l'inconnu. La continuité doit prévaloir sur la rupture. Point n'est besoin de s'égarer dans les sables mouvants de l'imaginaire.

En lui-même, le mot "ressuscité" concentre l'idée d'un retour et de l'émergence d'un passé. Or, habituellement, dès qu'il est parlé de la résurrection de Jésus, beaucoup en appellent à quelque révélation concernant un autre monde et ne se privent pas pour "habiller" Jésus de prétendus pouvoirs répondant à leurs rêves.

3. "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie". La réponse de Jésus à Thomas nous est bien connue. En quelques mots, elle rappelle ce qui fait la richesse de notre foi. Nous penserions facilement qu'elle se suffit à elle-même. Pourtant, l'évangéliste estime nécessaire, dans le développement qui suit, de préciser le "fonctionnement" du chemin. Il n'a pas tort. Si facilement, dans le domaine religieux, de belles "formules mystérieuses" sont mises en avant, ouvrant aux commentaires les plus flous faute d'un minimum de précision. Les trois éléments qui insistent sur le thème du chemin font plus que l'illustrer.

a) D'emblée, le "Je" de "Je suis le Chemin" déplace le plan sur lequel se situait la question. Il était demandé un "descriptif" du chemin, et c'était là un souci légitime. Il est répondu par la référence à une personne. Il ne s'agit pas d'un faux fuyant ou d'une subtilité d'enseignement, il s'agit d'une mise en garde.

Effectivement une menace plane sur l'approfondissement du témoignage de Jésus, à savoir la tendance à en faire une théorie. Il est normal d’en dégager la valeur exemplaire. Dans ce but, nous sommes amenés à préciser les lignes de force que Jésus y a insufflées et la manière dont il les a mises en œuvre. Mais, ce faisant, nécessairement, nous le situons en objet d'étude et nous dressons un "catalogue" susceptible de nous "tracer la route".

La valeur et l'utilité de cet approfondissement ne sont pas en cause, mais nous risquons de ne pas mettre assez en évidence ce qui fait l'originalité de la foi chrétienne. Une "personne" constitue le centre de gravité de cette foi et priorité doit être donnée au dialogue avec elle. Tout comme Thomas, nous ne devons pas l'oublier.

b) Par ailleurs, notre dialogue avec Jésus risque de se diluer dans le flou habituel du "religieux". Il nous faut donc garder à l'esprit l'orientation précise que Jésus tient à lui donner. L'évangéliste traduit cette préoccupation dans le deuxième élément de son développement. La relation actuelle que Jésus poursuit avec chacun de nous a un sens, il s'agit de "venir au Père".

Malheureusement, pour beaucoup, l'expression "venir au Père" a perdu sa particularité, elle est le plus souvent assimilée à "venir à Dieu" sans autre précision. Il faut avouer que souvent nous sommes quelque peu "en panne" sur le thème de la Trinité. L'intrusion du mot "personne" dans la "définition" a fortement brouillé cette perception du fait de l'évolution de sens qu'a subi le mot par la suite. Le déisme du 18ème siècle n'a fait qu'ajouter à la confusion. Le monde divin nous étant inconnu, il semble ni possible ni nécessaire d'entrer plus avant dans les précisions. Moyennant quoi prédomine une conception "naïve" de Dieu, selon le modèle des communautés humaines personnelles. L'imaginaire s'en donne alors à cœur joie dans les présentations.

La mention du "Père" introduit une précision loin d'être négligeable. Bien entendu, l'intimité divine demeure "impensable" pour l’intelligence humaine et il n'est pas question de la décrire. Mais, parler du Père, c'est "sélectionner", parmi les relations fondamentales entre Dieu et l'humanité, celles qui affectent la création. Dieu est Père en tant que principe premier de tout ce qui existe, en tant qu'il donne l'être et la vie; en tant qu'il soutient discrètement les fruits de cette activité. "Venir au Père" précise donc une orientation… Cette mention en appelle au passé mystérieux des origines, elle aide à lire le "présent" vécu par Jésus et elle éclaire l'apport dont nous bénéficions pour construire notre avenir.

L'évangéliste nous met en garde contre la conception spontanée qui se limite à une divinisation globale de l'engagement de Jésus en son témoignage et en sa résurrection. Cette conception devait sévir en son temps comme elle sévit aujourd'hui. Elle fausse notre rapport actuel à Jésus. Il n'est pas douteux "qu'il vient nous sauver"… il n'est pas douteux qu'il le fait en nous éclairant de son témoignage historique, mais celui-ci avait une valeur créatrice, il visait l'épanouissement de notre humanité. La résurrection ne change ni cet objectif, ni la manière de l'atteindre. Son orientation reste celle de la création.

4. La troisième partie de la réponse à Thomas est reprise par la question de Philippe. Nous pouvons donc assimiler les deux passages. L'évangéliste se limitera ensuite à préciser les trois éclairages dont nous disposons sur ce point.

"Philippe, qui m'a vu, a vu le Père". Cette affirmation paraît aller de soi. Effectivement, parmi nos contemporains, beaucoup admettent le lien étroit entre le témoignage visible de Jésus et la connaissance du monde divin. Mais dans quel sens le font-ils fonctionner?

a) En effet, la composition de cette phrase détermine un sens qu'il convient de respecter. Dès le prologue de son oeuvre, l'évangéliste rappelait ce qui apparaît comme une certitude: "Dieu, personne ne l'a jamais vu". D'emblée, il soulignait ainsi la difficulté d'en dire quelque chose et donc la prudence qu'il convient d'adopter dans tout enseignement à ce sujet. Il ne suffit pas de donner un nom à celui qui n'a pas de nom et croire ainsi le connaître. Que met-on derrière ce nom ?

De nombreux discours religieux ne perçoivent pas la faiblesse des clichés qu'ils proposent pour évoquer un monde qui nous reste inconnu bien que nous en dépendions étroitement. Sous couvert de sentiment religieux, ils mettent en valeur quelques idées "plausibles" en raison de leur généralité. S'y ajoute bien souvent un inconscient de peurs, de rêves, d'imaginaire propre à l'époque. Par leur transmission, ces clichés acquièrent le poids d'une tradition alors que les changements de civilisation accentuent leur relativité.

b) L'évangéliste ne se limitait pas à admettre cette incertitude, il précisait aussitôt l'option que choisissent les chrétiens: Certes, "Dieu, personne ne l'a jamais vu, mais le Fils unique, lui, nous l'a fait connaître". Moyennant quoi il consacrait tout son évangile à présenter un témoignage, celui d'un homme précis, au caractère défini, aux réactions bien enregistrées par ses compagnons. Une même expression sous-tendait son œuvre: "Venez et voyez". Car tel est le cheminement chrétien en ce qui concerne la connaissance du monde divin: prendre le temps de mesurer la densité de ce témoignage, poursuivre les pistes qui jettent quelque lueur sur ce "mystère" et, au terme, accueillir une "image de Dieu".

Priorité est donc donnée à "qui me voit", mais il importe d'en tirer les conséquences. Et elles se présentent pour certains sous un jour imprévu. Car si, de par notre foi, nous disons que Jésus est "vrai homme et vrai dieu", nous devons en conclure que Dieu n'est pas celui que présentent nombre de schémas pseudo traditionnels. Ceci est particulièrement sensible en contre-point de la vision pessimiste qui a marqué le discours des générations passées quand elles parlaient de l'homme et en contre-point de la vision "merveilleuse" dont elles rendaient compte de l'action de Dieu.

c) "Qui m'a vu, a vu le Père". Cette simple phrase dénonce la double inversion qui a contaminé la présentation chrétienne habituelle.

La querelle catholiques-protestants a ouvert la porte à un déisme qui tentait de surmonter la virulence des oppositions concernant Jésus. Il n'est que d'entendre les réflexions des uns et des autres pour en mesurer les conséquences. Prédomine la mention de "Dieu" avec tout l'imaginaire qui y est attaché: "Etre suprême" que l'on situe "au dessus de nos têtes", dont on admet l'action au début du monde et dont on craint quelque peu la réaction au moment de notre mort… Les quelques bribes retenues d'un lointain catéchisme portent rarement sur la densité d'humanité de Jésus et le rôle actif qu'il poursuit en sa résurrection.

Une deuxième inversion, plus sournoise, a accentué la première. Sous la pression des clichés que fixaient dans les esprits les approximations du déisme, on en est arrivé à fausser la lecture-même des évangiles. Il ne s'est plus agi de lire les textes pour retrouver un sens chrétien de Dieu, oublié par l'enlisement superstitieux du passé. Quitte à ignorer l'évolution des genres littéraires qu'avaient adoptés les auteurs, il s'est agi de justifier le sens commun qui s'était peu à peu généralisé en forme de "merveilleux".

5. Heureusement pour nous, l'évangéliste n'a pas craint de nous indiquer les trois angles de vision dont nous bénéficions pour cheminer selon cette  perspective de création.

Nous pensons facilement aux deux premiers et, actuellement, nous les faisons "fonctionner" de mieux en mieux grâce à notre approfondissement des évangiles. Nous percevons en effet la richesse qui ressort de la complémentarité des "paroles" et des "œuvres".

Nous avons encore quelque timidité à admettre la valeur que l'évangéliste confère à nos propres œuvres. Le ton assuré de ce passage doit nous soutenir sans nous dispenser de notre réflexion. La densité humaine qui vibrait dans la personnalité de Jésus ne l'empêchait pas de vivre son unité avec le Père. En ses paroles comme en ses œuvres, il se sentait "dans le Père" comme il sentait que "le Père était en lui".

Pourquoi l'humanité actuelle de ses disciples empêcherait-elle la même unité entre ces derniers et un ressuscité qui leur communique son dynamisme de création? Il ne faut jamais oublier qu'en Jésus, historiquement, le lien Père-Fils s'est exprimé dans le quotidien et non dans des manifestations grandioses qui auraient forcé la liberté et l'intelligence de ses proches.

Mise à jour le Vendredi, 16 Mai 2014 07:51
 
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