Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A: 4ème Dimanche de Pâques

Année A : 4ème Dimanche de Pâques

Sommaire

Actualité : Jésus, porte de la bergerie

Evangile : Jean 10/1-10

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion : la mouche sur la vitre…

Actualité

Le thème du Christ - Berger conduisant son troupeau - a fait l'objet de nombreux commentaires. La liturgie l'a retenu pour orienter la réflexion du 4ème dimanche de Pâques et elle emprunte à Jean les passages qu'elle propose en "découpant" un même ensemble.

En cette année A, nous lisons la double parabole de Jésus porte de la bergerie. C'est par lui qu'il faut passer. La première mention interpelle les responsables dans leur manière de conduire la communauté, la seconde interpelle les chrétiens eux-mêmes dans le choix de ceux qu'ils doivent suivre. L'opposition entre mauvais bergers et bons pasteurs est soulignée en polémique à l'encontre des pharisiens. Elle est fortement influencée par le chapitre 34 du prophète Ezekiel. L'occasion de relire ce prophète!

Evangile

Evangile selon saint Jean 10/1-10

1. Parabole de la porte comme invitation aux responsables de communauté: leur attitude doit "passer" par celle du Christ 

Jésus parlait ainsi aux pharisiens:

Amen, amen, je vous le dis: celui qui entre dans la bergerie sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un brigand.

Celui qui entre par la porte, c'est lui le pasteur, le berger des brebis :

Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix.

Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom et il les fait sortir.

Quand il a conduit dehors toutes ses brebis, il marche à leur tête et elles le suivent car elles connaissent sa voix.

Jamais elles ne suivront un inconnu, elles s' enfuiront loin de lui, car elles ne reconnaissent pas la voix des inconnus.

2. Parabole de la porte comme invitation aux brebis de ne pas suivre n'importe qui

Jésus employa cette parabole en s'adressant aux pharisiens, mais ils ne comprirent pas ce qu'il voulait leur dire. C'est pourquoi Jésus reprit la parole:

Amen, amen, je vous le dis, je suis la porte des brebis.

Ceux qui sont intervenus avant moi sont tous des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés.

Moi, je suis la porte.

Si quelqu'un entre en passant par moi, il sera sauvé; il pourra aller et venir et il trouvera un pâturage.

Le voleur ne vient que pour voler, égorger et détruire.

Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu'ils l'aient en abondance.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Le thème du Christ - Berger conduisant son troupeau - a fait l'objet de nombreux commentaires qui ont fortement  réduit la diversité de réflexion qui émane des textes évangéliques. La liturgie l'a retenu pour orienter la réflexion du 4ème dimanche de Pâques et elle emprunte à Jean les passages qu'elle propose en "découpant" un même ensemble.

En cette année A, nous lisons la double parabole de Jésus porte de la bergerie. C'est par lui qu'il faut passer. La première mention interpelle les responsables dans leur manière de conduire la communauté, la seconde interpelle les chrétiens eux-mêmes dans le choix de ceux qu'ils doivent suivre. L'opposition entre mauvais bergers et bons pasteurs est soulignée en polémique à l'encontre des pharisiens. Elle est fortement influencée par le chapitre 34 du prophète Ezekiel.

En année B, nous lisons la parabole du bon berger, celle dont le détail prédomine dans les mémoires. Elle est construite sur la différence entre le "bon" pasteur et le mercenaire qui est payé pour son emploi. Le point essentiel apparaît dans le fait que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; ceci crée un lien radical entre lui et elles : il "connaît" ses brebis et ses brebis le "connaissent", au sens fort de "naître avec" ... En annexe, l'évangéliste y ajoute une deuxième idée : d'autres brebis restent en dehors de l'enclos et il faut travailler à ce qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau comme il n'y a qu'un seul pasteur.

En année C, la présentation est plus complexe car elle se fait l'écho du "signe" qui ouvrait le développement, à savoir la guérison de l'aveugle de naissance dans le cadre de la fête de "la restauration du Temple". Il s'en suivait une controverse concernant la messianité de Jésus, autrement dit son lien avec le Père. Pour Jean, cette unité ressort de deux éléments : la Parole de Jésus et son efficacité dans les œuvres qu'il accomplit. La troisième parabole, celle des brebis, apparaît alors comme la réponse à cette question. Mais, à la place qu'elle occupe actuellement, elle se trouve isolée des précédentes.

* Il importe de  clarifier la présentation de Jean dans le "cadre" du passage de ce dimanche. Au premier abord, la chose ne semble pas facile en raison de la répétition d'un même vocabulaire. Un imbroglio apparent risque de décourager cet effort. Sans doute s'agit-il d'un texte "travaillé" par des auteurs successifs, à moins que les traditions qui y sont rassemblées n'aient été empruntées à différents documents. Mais, ce qui doit nous importer, c'est de trouver le fil conducteur de la composition actuelle. Quelques remarques de simple observation peuvent nous guider et nous éviter de prendre de fausses pistes.

Première remarque : Il est clair qu'au chapitre 10, l'évangéliste aborde successivement deux thèmes: "Je suis la porte" et "Je suis le bon pasteur". Il en traite à tour de rôle et les commentaires doivent se garder de les "télescoper". En ce dimanche, l'évangile ne nous invite pas à réfléchir sur "Jésus bon pasteur", mais sur "Jésus porte" pour entrer dans la bergerie.

Deuxième remarque : Ce premier effort de clarté est contrarié par le dédoublement qu'opère l'évangéliste à propos de la première parabole, celle de la porte. En effet, deux perspectives se trouvent "dissociées". En témoignent la reprise de l'expression "Amen, amen, je vous le dis", de même que la similitude des reproches : voleur et brigand.

La première perspective est assez nette, elle concerne un berger "qui entre par la porte", est reconnu par ses brebis et les fait sortir. La deuxième l'est beaucoup moins en raison des sens différents qu'il est possible de donner à l'expression "porte des brebis".

Celle-ci peut être interprétée comme désignant la porte qui donne accès aux brebis, autrement dit la porte d'entrée dans le monde des hommes. Nous sommes alors en cohérence avec ce qui a précédé, "celui qui entre en passant par Jésus" peut ensuite sortir à la tête de son propre troupeau et trouver un pâturage en sa faveur. Cette interprétation est adoptée par la Bible de Jérusalem et nous la privilégions pour les raisons que nous allons préciser.

Mais une autre interprétation est possible. C'est elle qui est le plus souvent développée par les commentaires : il s'agirait de la porte par laquelle les brebis doivent passer pour être sauvées et accéder aux dons divins. Il ne serait donc plus question des responsables de communauté, il s'agirait d'un autre sujet exposant la manière individuelle de parvenir à la vie. Au sens strict des mots, les deux interprétations sont possibles mais il est évident qu'elles suscitent des pistes de réflexion différentes.

Il est loyal de considérercette possibilité de divergence. Pourtant, la première interprétation est la plus assurée. 1. Le contexte ne justifie aucune rupture d'idée entre les deux sections. Au contraire, Jean mentionne l'incompréhension des pharisiens et situe la suite de l'enseignement en "reprise de la parole" pour éclaircissement. 2. Celui-ci est manifeste lorsqu'on se réfère au livre d'Ezekiel (chap.34) où les mêmes mots se retrouvent. Un tel rapprochement ne pouvait échapper aux pharisiens, parfaits connaisseurs des Ecritures. Il y est question de la condamnation des "mauvais bergers d'Israël, et de l'intervention ultérieure de Dieu par l'activité d'un nouveau pasteur. Dieu les fera alors "sortir" du lieu de leur exil, il rassemblera le troupeau dispersé et le conduira vers de gras pâturages. 3. Le mouvement qui amorce la deuxième section est celui d'une "entrée" dans la bergerie et il est mis en regard de "voleurs et brigands" qui se situaient en bergers puisque "les brebis ne les ont pas écoutés"… 4. Seul, le fait que "celui qui entre par Jésus" sera sauvé pourrait prêter à doute, sauf si l'on se réfère à l'exclusion dont le prophète menaçait les "mauvais bergers" de son peuple.

Troisième remarque : Ce passage fait immédiatement suite à l'ensemble que nous lisions au 4ème dimanche de carême et qui présentait la guérison de l'aveugle de naissance. Il comportait plusieurs temps: 1. la guérison proprement dite s'opérait en deux gestes, Jésus appliquait sur les yeux la boue créatrice, symbole de son humanité, et l'aveugle devait compléter par une démarche personnelle à la fontaine de Siloé… 2. il s'ensuivait un témoignage de l'aveugle guéri en faveur de Jésus… 3. s'ouvrait alors une discussion avec les pharisiens, discussion amorcée par l'aveugle et amplifiée par une controverse entre les pharisiens et Jésus.

Le découpage liturgique risque de nous piéger en estompant la continuité de la composition. Car, dans ce qui précède, nous avons la parfaite illustration des deux questions que pose le passage d'aujourd'hui. Comment Jésus se présente-t-il en "porte" du monde des hommes? La réponse nous est apportée dans la présentation des deux éléments de guérison. Comment "passer par cette porte" pour entrer dans la bergerie et entraîner les brebis vers de nouveaux pâturages? La réponse nous est apportée par le style que l'aveugle guéri donne à son témoignage.

Quatrième remarque en détail de la réponse à la première question.

Pour présenter le "signe" de l'aveugle guéri, Jean est loin d'adopter le "type religieux classique" que choisissent la plupart des narrateurs lorsqu'ils veulent rendre compte d'un miracle. Habituellement, celui-ci est situé en intervention divine brutale qui répond à la prière d'un ami de Dieu. La constatation du fait miraculeux confirme cette amitié. C'est bien sous cet angle que s'amorce la première discussion entre aveugle et pharisien: "cet homme-là ne vient pas de Dieu puisqu'il ne respecte pas le sabbat, pourtant le signe est là" (9/16) "Dieu n'écoute pas les pécheurs, mais si quelqu'un est religieux et fait sa volonté, celui-là, il l'écoute!" (9/31)

Mais auparavant l'évangéliste a précisé, en langage symbolique, le "mode opératoire". Et il a ainsi orienté de façon radicalement différente l'ensemble de sa présentation.

Jésus ne redonne pas la vue comme un bienfait mystérieux qui émanerait "d'ailleurs". Les deux composantes de la guérison ont pour trait commun leur "humanité". L'humanité de Jésus est première et sa densité est référée au mode créateur du livre de la Genèse. La "boue" pétrie avec la Parole de Jésus évoque un témoignage bien précis, révélateur du nouveau "type d'humanité" qu'il a créé et exprimé. Quant au geste de cette boue sur les yeux, il rappelle de façon imagée qu'il ne s'est pas agi d'une initiation secrète en faveur de quelques amis, il s'est agi d'un engagement public dont les évangélistes fixeront à jamais les traits essentiels.

Mais, pour que se déploie sa pleine efficacité, l'humanité de Jésus en appelle à l'humanité des hommes. La démarche à la fontaine de Siloé et l'exigence de se laver ne sont pas présentées comme des "gestes de dévotion". Elles sont nécessaires au nom même de la dynamique de guérison qui s'est amorcée.

Cinquième remarque en détail de la réponse à la deuxième question.

Ne prenons pas pour une réaction "simpliste" ou simplement "enthousiaste" les différents dialogues de l'aveugle guéri avec son entourage. Aux yeux de l'évangéliste, il est le premier à "passer par la porte qu'est Jésus" et il n'y passe pas n'importe comment.

Sa première réaction n'est pas de convertir son accession à la lumière en "contemplation mystique. Il reste au milieu des siens, ses "brebis à lui", sans chercher à dissimuler un état nouveau dont il reste prêt à rendre compte. Mais il a conscience que la présentation de son témoignage n'est pas indifférente à son rayonnement. Aussi le concentre-t-il sur ce qui lui paraît essentiel: tout est parti de "cet homme qu'on appelle Jésus"… il a fait de la boue… il m'en a enduit les yeux… il m'a demandé de me laver… En quelques mots, parmi les multiples possibilités de présenter Jésus et son apport à notre humanité, une "porte" est dessinée. Et s'y ajoute une manière d'entrer tout à fait "logique": "je l'ai fait et je vois".

Cinquième remarque: L'évocation des pharisiens fournit une clé supplémentaire en ce qui concerne le choix de la porte et l'exigence de passer par elle. Les pharisiens se voulaient "parfaits" en application stricte de la Loi, ils faisaient donc de celle-ci la "porte" par laquelle ils entraient constamment lorsqu'ils s'efforçaient d'en vivre les exigences et exposaient leurs enseignements. Pour eux, cette référence était la seule source qui procurait la "justice" face à Dieu. Tout croyant devait "passer" par elle pour être sauvé.

L'aveugle guéri donne priorité à une autre porte. Il le dit et le redit: la "porte" de sa guérison n'a pas été la Loi qui évoquait le péché et multipliait les interdits du sabbat, la "porte" a été Jésus. Et il insiste sur les deux éléments qui contribuent à l'efficacité de cette porte: la boue créatrice que distille le témoignage humain de Jésus et l'activité d'une assimilation personnelle.

En conclusion, nous pouvons préciser plus clairement les deux perspectives qui se trouvent associées dans le passage de ce dimanche.

La première perspective concerne les responsables, ils n'ont pas à "inventer" une manière personnelle de rassembler et de conduire le troupeau; leur mission continue et actualise celle du Christ, il leur faut donc "entrer par lui" sans ambiguïté. L'évangéliste en profite pour esquisser les orientations essentielles qui ressortent de cette continuité… parole, sacrements, communauté…

Mais, la foi ne s'impose pas, elle est choix personnel. Aussi, les contemporains ont à choisir parmi les multiples doctrines ou religions qui leur sont proposées dans la société où ils vivent. Toutes ne sont pas équivalentes. Le critère de discernement doit porter sur la vie qu'elles sont susceptibles d'apporter. Sur ce point, les futurs fidèles sont tributaires de ceux qui se présentent en pasteurs au sens très large que l'exemple de l'aveugle donne à ce mot.

* Nous pouvons être étonnés par la dureté des reproches qui visent "ceux qui sont intervenus avant Jésus. Il nous faut sentir, dans le cadre pharisien sensible aux Ecritures, l'allusion au livre d'Ezekiel, prophète du temps de l'exil (chap.34). Voici l'essentiel du chapitre qui invective les responsables de cette catastrophe.

Malheur aux pasteurs d'Israël qui n'ont fait que se paître eux-mêmes… Vous n'aviez pas fortifié les brebis débiles, vous n'avez pas soigné celle qui était malade, vous n'avez pas pansé celle qui était blessée, vous n'avez pas ramené celle qui était égarée, vous n'avez pas cherché celle qui était perdue mais vous avez dominé sur elles avec violence et cruauté.

Et elles se sont dispersées, faute de pasteur, elles sont devenues la proie de toutes les bêtes sauvages. Et elles se sont dispersées, mes brebis sont errantes sur toutes les montagnes et sur toutes les hauteurs. Et elles se sont dispersées sur tout le pays, personne n'en a souci, personne ne les recherche.

* Nous connaissons mieux aujourd'hui les difficultés qui surgissaient dans l'église de la fin du premier siècle. L'extension de la foi chrétienne s'était faite rapidement et le choix de responsables avait paré au plus pressé. Beaucoup de pasteurs n'avaient pas la formation solide reçue par les apôtres. Volontairement ou par ignorance, ils étaient sensibles aux courants que l'on regroupe actuellement sous le nom de "gnosticisme". Ceux-ci intégraient quelques éléments chrétiens à un fond déiste qu'ils empruntaient aux religions païennes populaires. De ce fait, ils avaient une grande influence dans les milieux très simples où se recrutaient les premières communautés.

Ce sont ces courants que vise l'auteur du quatrième évangile, plus que le groupe pharisien qui entreprenait de "sauver" le judaïsme après le désastre de 70. Il reprend la critique de Jésus contre les "mauvais pasteurs" de son temps et suggère de la transposer au présent, à l'encontre des faux apôtres ou de ceux qui prétendent se relier à la "tradition" en la modifiant.

Piste possible de réflexion : la mouche sur la vitre…

Ce dimanche nous propose un texte dont les mots, berger; brebis, pâturage… trouvent de nombreuses résonances dans nos esprits. De ce fait, il importe avant tout commentaire de repérer le thème exact qui se trouve éclairé par les versets que la liturgie a retenus. Au chapitre 10, l'évangéliste aborde successivement deux thèmes: "Jésus est la porte" et "Jésus est le bon pasteur". Il le traite à tour de rôle et il faut nous garder de les fusionner en raison de vocabulaires assez proches. L'évangile de ce dimanche ne nous invite pas à réfléchir sur "Jésus bon pasteur", mais sur "Jésus porte" pour entrer dans la bergerie; il le répète d'ailleurs deux fois.

1er point: les horizons ouverts par la parabole de la porte

Avant d'entrer dans les détails que cette parabole met en valeur, nous pouvons goûter la situation qu'elle précise à notre sujet. A l'évidence, la bergerie représente le monde des hommes, monde bien complexe qui regroupe les brebis de multiples troupeaux. Nous ne sommes pas invités à le fuir, ni à le regarder de loin en dénonçant ses ambiguïtés. La porte que nous sommes invités à franchir présentement ne nous ouvre pas sur l'éternité, elle nous engage dans une activité de pasteurs, soucieux avant tout de faire vivre "ici et maintenant"…

Si Jésus est la porte, c'est que cette perspective est prioritaire au nom de notre foi. Une porte ne sert à rien si l'on se contente de la regarder comme un monument historique que l'on visite. Une porte sélectionne et détermine une orientation qui peut éviter bien des faux-pas. Dans le cas de Jésus, nous croyons que cette référence va même plus loin qu'une simple indication. C'est pourquoi, il est nécessaire de nous attacher plus attentivement au texte et surtout au contexte pour le percevoir pleinement.

2ème point: le texte et son cadre

En examinant la composition de ce passage, nous pouvons facilement repérer la manière dont l'auteur souligne deux idées auxquelles il tient à donner une grande force puisqu'il recoure à l'expression habituelle: "Amen, amen, je vous le dis". Il adresse d'abord une violente critique aux pharisiens, témoins du passé juif. Ceux qui sont venus avant lui ont "escaladé par un autre endroit", ils peuvent donc être assimilés à des voleurs et à des brigands. En contraste, il centre l'activité de Jésus sur le don de la vie, l'abondance de vie. Ce faisant il fixe ce but à la mission des pasteurs qui "passeront" par lui et nous le sommes.

Deux questions viennent alors à l'esprit. La première concerne le symbolisme de la porte et l'application exacte qu'il convient d'en faire à Jésus. Son témoignage historique est porteur de multiples richesses. De ce fait, un grand nombre d'applications peuvent être situées en porte. Nous aimerions cerner plus précisément le point d'impact que privilégie l'évangéliste?… Par ailleurs, lorsqu'il s'agit de "passer par Jésus", en toute bonne volonté, des modes très divers sont envisageables. Il est donc normal qu'à la lumière de la priorité précédente nous cherchions quelle est la préférence de l'auteur.

3ème point: à la lumière de la guérison de l'aveugle…

Les réponses à ces deux questions avaient été préalablement suggérées par l'évangéliste dans le récit de la guérison de l'aveugle de naissance. Nous l'avons lu au 4ème dimanche de carême et les détails de son déroulement sont encore présents à notre mémoire. Dans l'œuvre globale il se situe sans rupture juste avant notre texte et il est donc légitime que nous nous y référions.

Rappelons-nous comment l'évangéliste précisait avec soin, en langage symbolique, le "mode opératoire" de cette guérison. Il mettait particulièrement en valeur ses deux composantes: l'initiative de Jésus et l'activité ultérieure de l'aveugle.

L'initiative de Jésus avait été première. Il avait fait de la boue avec sa salive et il l'avait appliquée sur les yeux de l'infirme. Il n'avait pas prononcé une parole "magique" pour que fasse irruption une intervention mystérieuse qui émanerait "d'ailleurs", il avait proposé quelque chose d'humain issu de sa propre humanité, quelque chose qui permettait de reprendre la route et d'accéder à de nouveaux horizons. En un mot, il s'était présenté comme une "porte". Bien entendu le rapprochement avec le livre de la Genèse en appelait à la valeur créatrice de ce geste. Mais une double conclusion ressortait: 1. dans le témoignage de Jésus, toutes nos virtualités ont été libérées et orientées vers un nouveau "style" qui surabonde de vie. 2. Le matériau de cette porte a été fait d'une pâte humaine semblable à la nôtre…

Le deuxième temps de la guérison pouvait sembler indépendant de la porte qui l'avait ouvert. Pourtant, il renforçait son "fonctionnement" tout autant que l'orientation qu'elle ouvrait. Jésus n'avait pas demandé à l'aveugle de le suivre, il l'avait laissé construire sa route… en un mot, l'humanité de Jésus en appelait à l'humanité des hommes.

L'aveugle avait d'abord poursuivi son cheminement en dépendance de ce qui lui avait été précisé. La visite à la fontaine de Siloé et l'exigence de se laver se situaient dans la dynamique de la porte et s'étaient avérées nécessaires à l'ouverture définitive du regard. Puis l'aveugle avait semblé s'éloigner de la porte.

Et pourtant il lui était resté doublement fidèle. La présentation de l'évangéliste nous avait invité à voir plus loin qu'une simple fidélité morale et à ne pas nous limiter au rapprochement avec Jésus en raison des oppositions rencontrées. Celui qui était passé par la porte avait entrepris de défricher la route sur laquelle elle ouvrait et c'était là une première fidélité. Sa première réaction n'avait pas été pas de convertir son accession à la lumière en "contemplation mystique". Il était resté au milieu des siens, ses "brebis à lui", sans chercher à dissimuler un état nouveau dont il se tenait prêt à rendre compte.

C'est dans ce cadre qu'il avait été amené à témoigner. Son témoignage ne s'était pas réduit à une réaction d'enthousiasme ou de reconnaissance. Il avait mis en œuvre une deuxième fidélité. L'aveugle guéri avait proclamé, à temps et à contretemps, la priorité de la "porte". En quelques mots, il avait esquissé le schéma le plus simple pour la présenter: "cet homme qu'on appelle Jésus"… a fait de la boue… m'en a enduit les yeux… m'a demandé de me laver". Et il avait ajouté une "manière d'entrer" tout à fait logique: "je l'ai fait et je vois"…

Partant de là, il était devenu interprète d'une pensée qui faisait le poids au regard des allégations pharisiennes. Non seulement il avait balayé les restrictions abusives du sabbat, mais, qui plus est, il avait osé évoquer la personnalité unique de Jésus. Sans trop y réfléchir et sans formation spécifique, d'enseigné, il était devenu enseignant.

4ème point: une parabole adressée aux pharisiens

Nous aurions tendance à prêter peu d'attention au fait que cette parabole est adressée aux pharisiens. Il est cependant impossible de ne pas évoquer rapidement le contre-exemple qu'ils représentaient. Non seulement les dangers dans lesquels ils s'enlisaient sont présents en arrière-plan de la parabole, mais nous n'en sommes pas sortis…

Il nous faut revenir sur le jugement partiel qui les caricature souvent. Dans l'histoire bouleversée d'Israël, ils avaient joué un rôle positif à certains moments dramatiques. Ils enseignaient et ils vivaient un idéal qui tranchait nettement avec les cultes païens environnants. Aucun auteur ne peut contester la valeur du sens de Dieu et de l'humanisme qui s'exprimaient dans la Loi et qu'ils maintenaient dans la pensée juive.

Car, c'est bien là le point faible que la parabole dénonce de façon voilée. Il était indéniable que "la Loi" représentait à leurs yeux, de façon absolue, "la porte" par laquelle il fallait entrer pour être sauvé. Ils y "entraient" personnellement, se présentant comme "parfaits" en application stricte des multiples prescriptions qui y étaient rassemblées. Mais ils imposaient également aux autres d'y entrer, soulignant dans leurs enseignements qu'elle était la seule source qui procurait la "justice" devant Dieu.

5ème point: l'actualité de la parabole de la porte

Ce n'est pas par pure curiosité que nous nous sommes attardés sur ces rapprochements. Ils nous introduisent directement au texte de ce jour.

a) Nous pouvons rapprocher la situation actuelle des chrétiens de celle des pharisiens en leur temps. Aucune responsabilité "officielle" ne leur revenait au nom de leur qualité de pharisien et pourtant leur influence était grande. Elle reposait sur leur connaissance du détail de la Loi et se trouvait renforcée par l'exemplarité d'un souci religieux permanent.

Aujourd'hui, dans le monde occidental, la diffusion indirecte de la foi devient dominante. Il y eut un temps où, dans l'Eglise, la distinction entre enseignants et enseignés correspondait à une réalité. En quelques siècles les choses ont beaucoup changé et le poids de l'institution n'est plus déterminant. Aux yeux de nos contemporains, le "témoignage" des chrétiens a pris une grande importance comme "approche de la foi". Leur attitude fait naître le désir d'une meilleure connaissance de la source qui l'inspire et, de ce fait, les "questions religieuses" leur sont directement posées.

Comme les pharisiens vis-à-vis du judaïsme, la majorité des chrétiens se sentent concernés par l'avenir de l'Eglise et portent le souci de communiquer leur foi. Ils rencontrent alors les difficultés de cette entreprise et, il faut le reconnaître, l'apport du passé leur paraît très flou. De quoi s'agit-il lorsqu'on parle de "vivre sa foi", autrement dit de "passer par Jésus" ?… Comment présenter Jésus en "porte" susceptible d'intensifier la vie moderne?… C'est alors que, malgré leur bonne volonté, s'infiltrent les possibilités de déviation inconsciente que dénonçait cette parabole.

Car il nous faut être lucides. En liturgie comme en enseignement et en pensée courante, les déformations consécutives à la prédominance du déisme au 18ème siècle sont loin d'avoir disparu. Il n'est pas évident que Jésus soit souligné comme une "porte" par laquelle il convient d'entrer pour épanouir nos vies et lorsque cette expression lui est appliquée, il n'est pas évident qu'elle suggère l'orientation que lui donne l'évangile. Le rôle de Jésus en humanité a été focalisé sur la morale ou sur une "sortie post terrestre". La formule "vrai dieu et vrai homme" a été doublement déséquilibrée. Chrétiens et non chrétiens ont reçu une formation qui centrait sur un "Dieu là-haut". Comme l'écrivait Pascal, ils ont hérité du "Dieu des philosophes et des savants" plus que du "Dieu de Jésus-Christ"… Et le tout a été enrobé d'un sens pessimiste de l'homme qui réduisait l'ouverture de cette porte au seul drame de la croix.

b) Le grand intérêt de ce passage, c'est de rejoindre les points auxquels nous sommes tous devenus sensibles.

Directement, le texte éclaire la triple mission qui revient à tout chrétien en tant que pasteur. Parmi toutes les brebis qui nous entourent, il nous faut chercher le contact avec celles qui sont susceptibles d'écouter notre voix… intensifier le dialogue personnel qui favorise le partage des questions et permet d'expliciter le témoignage… les aider à sortir vers les pâturages d'une communauté.

Tout au long de cette triple mission, le schéma qu'adopte l'aveugle dans ses explications se présente en guide adéquat. Il ne suffit pas de prouver que Jésus a existé, il ne suffit pas de présenter son enseignement comme sympathique. Il faut "le sortir du brouillard".

Aujourd'hui les sciences humaines approfondissent leurs analyses. Il ne s'agit pas de critiquer ce qu'elles nous livrent, il s'agit de "rebondir" en retrouvant leurs conclusions déjà "en acte" dans le témoignage de Jésus. Son "humanité" a rejoint la marche de notre humanité en parfaite harmonie avec ce que nous pouvons concevoir de sa création… C'est l'angle prioritaire que doit adopter notre regard s'il veut "passer par lui", c'est la source vers laquelle nous conduit "l'Envoyé" et dans laquelle il invite à "se laver" pour dominer l'évolution des temps et des lieux.

La mouche sur la vitre

Il n'y a rien de plus désespérant que de regarder une mouche bourdonnant sur une vitre. Elle voit le paysage où elle pourrait s'épanouir en liberté, elle se cramponne à cette légitime espérance… et elle n'arrive pas à sortir. Elle semble ne pas soupçonner qu'un peu plus loin, la porte est ouverte et lui offre une issue. Lorsque nous cherchons à lui venir en aide et à mieux l'orienter, elle prend peur et se cogne encore plus violemment sans se départir de son illusion. Pour elle, ce n'est pas si simple, car elle manque de recul et ignore la nature trompeuse de l'obstacle auquel elle se heurte.

Ainsi tournent et bourdonnent tant de nos contemporains. Il leur faudrait trouver "la porte" et certains n'y arriveront jamais, faute de guides précis. Même s'ils se doutent qu'une porte existe, on la leur a présentée comme une porte fermée ou inaccessible. Sachons donc nous attaquer au lierre ou aux ronces qui cachent jusqu'à l'existence d'un "passage" possible. Les gonds de cette porte sont peut-être moins rouillés qu'on ne le pense… quelques gouttes d'huile sont peut-être suffisantes pour aider à un nouveau fonctionnement… et la route sur laquelle elle débouche n'a rien d'une voie rigide et contraignante encombrée de radars.

Mise à jour le Dimanche, 11 Mai 2014 13:53
 
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