Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 3ème Dimanche de Pâques

Année A : 3ème Dimanche de Pâques

Sommaire

Actualité : le jour le plus long

Evangile : Luc 24/13-35

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : susciter la foi en la résurrection…

Méditation : sur nos routes d’Emmaüs, la fraction du pain

Actualité

Le jour le plus long, ou plutôt un jour sans déclin qui nous invite, en prêtant attention au schéma symbolique qui présente la résurrection de Jésus au cœur de la foi chrétienne, à repérer qu'il s'agit du schéma de la messe. Ce n'est certainement pas une coïncidence.  Nous pouvons donc y trouver matière à valoriser la messe. Les trois composantes du récit permettent de retrouver l'ossature très simple dont la valeur psychologique est incontestable pour unir la foi et la vie.

 

Evangile

Evangile selon saint Luc 24/13-35

Communauté en marche, un peu hésitante sous le poids des difficultés

Et voici: en ce jour-même (le troisième jour après la mort de Jésus), deux d'entre eux étaient en train de faire route vers un village écarté de soixante stades de Jérusalem, dont le nom était Emmaüs. Et eux discouraient entre eux au sujet de tout ce qui s'était passé.

1. La présence du ressuscité suscite en premier un regard où se mêlent soucis, questions, espoirs 

Et il arriva pendant qu'ils discouraient et discutaient, alors Jésus lui-même, s'étant approché, faisait route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.

II leur dit: " Quelles sont ces paroles que vous échangez entre vous, en marchant?"

Et ils s'arrêtèrent, l'air sombre. L'un des deux, du nom de Cléophas, ayant répondu, lui dit: "Toi seul, tu résides à Jérusalem et tu ne connais pas ce qui est arrivé en elle en ces jours?" Il leur dit : "Quelles choses?"

Ceux-ci lui dirent : "Ce qui concerne Jésus le Nazarénien :

(+) qui fut un homme prophète puissant en œuvre et en parole en face de Dieu et de tout le peuple. (-) et comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour une sentence de mort et l'ont crucifié.

(+) Or nous, nous qui espérions qu'il était celui qui allait opérer le rachat d'lsraël (-) mais, avec tout cela, c'est le troisième jour depuis que c'est arrivé.

(+) Mais aussi, certaines femmes d'entre nous nous ont bouleversés: étant arrivées de grand matin au tombeau et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues en disant qu'elles avaient eu une vision d'anges qui disaient que lui vit sans cesse. Certains de ceux qui étaient avec nous se sont éloignés vers le tombeau et ils ont trouvé selon que les femmes avaient dit; (-) mais lui, ils ne l'ont pas vu. "

2. La présence du ressuscité nous met ensuite en écoute de sa Parole

II leur dit: "O gens sans intelligence et lents de cœur à croire en tout ce dont ont parlé les prophètes! Ne fallait-il pas, pour le Christ, souffrir ceci et entrer ainsi dans sa gloire?"

Et, ayant commencé par Moïse et tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures les choses au sujet de lui-même.

3. La présence du ressuscité se fait "reconnaître" à la fraction du pain, en lien avec la Parole

Et ils approchèrent du village vers lequel ils faisaient route et lui fit semblant de faire route plus avant. Et ils le contraignirent en disant: "Demeure avec nous parce qu'il est près du soir et déjà le jour baisse". Il entra donc pour demeurer avec eux.

Et il arriva, quand lui se fut allongé à table avec eux, ayant pris le pain, il le bénit, et, l'ayant rompu, il le leur donnait. Alors leurs yeux furent grands ouverts et ils le reconnurent, et il devint invisible de devant eux.

Et ils se dirent l'un à l'autre: "Notre coeur n'était-il pas brûlant en nous, lorsqu'il nous parlait sur le chemin, lorsqu'il nous ouvrait grandes les Écritures?"

4. L'expérience personnelle devient témoignage qui enrichit la communauté, celle-ci apportant confirmation

S'étant levés à l'heure même, ils retournèrent vers Jérusalem Et ils trouvèrent réunis les Onze et ceux qui étaient avec eux, disant: "Réellement, le Seigneur s'est réveillé et il a été vu de Simon!"

Et eux exposaient en détail ce qui s'était passé sur le chemin et comment il leur avait été connu dans la fraction du pain.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ce passage a été centré par beaucoup de commentateurs et par les peintres uniquement sur la "fraction du pain". Cette simplification ne rend pas compte de l'esprit du récit "complet".

* Luc "organise" le chapitre concernant les événements de la résurrection en vue de le présenter comme "le jour le plus long" ou, plus exactement, comme un "jour sans déclin". Il est en effet impossible de répartir sur une journée les détails que le texte semble fournir.

Les femmes sont les premières à se rendre au tombeau. Mais elles ne bénéficient pas d'une apparition de Jésus. Un simple message leur est adressé par "deux hommes en habits éblouissants", en référence aux paroles historiques qui ont précédé.

Le groupe des Douze demeure incrédule. Pierre va au tombeau pour constater les dires des femmes, mais il n'est que "surpris de ce qui est arrivé".

Prend alors place le récit d'Emmaüs. Les deux disciples sont partis après la visite des femmes et celle de Pierre puisqu'ils les mentionnent. En fin de leur parcours, le jour baisse… Jésus partage leur repas… ils le reconnaissent et, "à l'heure même", ils parcourent les onze kilomètres du retour pour retrouver la communauté.

Celle-ci bénéficie alors d'une apparition qui débouche sur la foi décisive en la résurrection. Le groupe est ensuite conduit vers Béthanie et Jésus "se sépare d'eux"…

Au début des Actes des Apôtres, l'auteur reviendra sur cette période intermédiaire. Il parlera alors des "nombreuses preuves qui ont été apportées lorsque, pendant quarante jours, Jésus s'est fait voir de ses amis et les a entretenus du Royaume de Dieu" (Actes 1/3). Mais, au dernier chapitre de son évangile, la perspective qu'il propose est différente.

* La densité symbolique de cette présentation ne fait aucun doute et il est relativement facile de préciser une des originalités qui s'y exprime. Le premier contact entre Jésus ressuscité et ses amis n'est pas réalisé en faveur d'apôtres, mais en faveur de simples disciples. Ceux-ci passent avant le groupe "officiel" des témoins. Luc évoquera discrètement une apparition à Simon, mais il la "glissera" en confirmation plus qu'en révélation.

A ses yeux, la foi en la résurrection naît d'une "expérience personnelle". Nul ne peut en décider à la place d'un autre, le témoignage, même officiel, même communautaire, ne peut être décisif.

L'information sur le détail historique des événements de Pâques est donc relative. Certes les amis de Jésus ont vécu quelque chose d'unique; ce n'est pas à la légère qu'ils nous ont certifié que Jésus était à situer parmi les vivants et non au séjour des morts. Mais ce qui a été pour eux alerte, ou même preuve, ne peut pas l'être pour les générations qui viennent ensuite. Le "chemin d'Emmaüs" s'impose à tout croyant.

* La composition de ce passage s'éclaire également d'un "modèle de pensée" que nous remarquons tout au long du troisième évangile. Il s'agit de l'enchaînement des différents temps qui "engendrent" la vie. Luc pense toute histoire, y compris l'histoire de la foi, en dynamisme de vie: à l'origine la conception s'appuie sur le terreau passé et en concentre les valeurs… la mise au monde est toujours délicate et ne peut être menée n'importe comment… vient alors le dynamisme d'une nouvelle vie.

Il n'est donc pas étonnant que nous trouvions cette organisation dans le déroulement de ce passage. Les temps de dialogue nous rappellent le terreau, qui permet une "conception" de la foi… suit sa mise au monde, avant que ne se déploie sa vitalité... Pour Luc, la foi en la résurrection ne ressort pas d'une conclusion intellectuelle, elle est mouvement de vie en suite du vécu avec Jésus. Nous nous fonderons sur cette remarque pour orienter l'échange toujours délicat que nous ne pouvons manquer d'avoir sur ce point avec notre environnement.

* De façon plus "littéraire", nous pouvons également constater que Luc recourt au mode de composition qui lui est habituel, à savoir la "composition en anneau". Il est donc facile de repérer la symétrie contrastée du déroulement ou des comportements.

1. Les disciples avaient quitté la communauté de Jérusalem et ils la rejoignent en finale… 2. Ils avançaient de façon hésitante, prêts à s'arrêter, le "visage morne" et ils reviennent rapidement, malgré le soir qui tombe… 3. D'une certaine façon, Jésus impose sa compagnie aux marcheurs désabusés et il cherche ensuite à s'éloigner… 4. Les disciples cherchent à le mettre au courant des événements qui précédaient et il leur dévoile la portée des Ecritures qui le concernaient… 5. Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître tandis qu'il marchait avec eux et ils s'ouvrent lorsqu'il paraît leur échapper… 6. Au premier temps de la rencontre la déception neutralise les germes d'espérance et à l'issue du repas force est de constater que "leur cœur était tout brûlant à son écoute".

* Enfin, en prêtant attention au schéma symbolique qui présente la résurrection de Jésus au cœur de la foi chrétienne, nous ne pouvons manquer de repérer qu'il s'agit du schéma de la messe. Ce n'est certainement pas une coïncidence.

Nous pouvons donc y trouver matière à valoriser la messe. Les trois composantes du récit permettent de retrouver l'ossature très simple dont la valeur psychologique est incontestable pour unir la foi et la vie.

* Les questions sur la résurrection ne manquent pas et il n'est pas évident de les  traiter en raison de la persistance de nombreuses confusions ou imprécisions sur le contenu exact de la foi chrétienne. C'est pourquoi nous y consacrons quelques développements possibles. La présentation de Luc suggère une autre approche que le triomphalisme souvent tiré de certains écrits de Paul.

 

Piste de réflexion : susciter la foi en la résurrection…

En un style facile à suivre, Luc propose aujourd'hui le long développement de la rencontre d'Emmaüs. Pour mieux cerner sa pensée, il est intéressant de comparer avec la manière rapide dont l'épisode est rapporté chez Marc(16/12). Celui-ci mentionne simplement que Jésus "s'est manifesté sous d'autres traits à deux d'entre eux qui étaient en chemin et s'en allaient à la campagne", puis il précise "qu'étant revenus l'annoncer aux autres, on ne les a pas crus."

Luc amplifie donc un donné de la tradition dans une perspective précise, celle qui concerne les difficultés que peut rencontrer la foi en la résurrection et il nous livre sous forme symbolique un enseignement qui va beaucoup plus loin qu'un reportage. Il n'est pas facile de "croire en la résurrection" et pourtant c'est là le cœur de la foi chrétienne. Les Actes des Apôtres en feront le thème central de la première prédication. Ce sera le point sensible que rencontrera le message en milieu païen comme en témoignera l'échec de Paul pour en convaincre les Athéniens (Actes 17/32). Et, lors de sa conversion, l'évangéliste lui-même avait du y être affronté.

En raison de l'amplitude de ce sujet, plusieurs pistes de réflexion sont possibles. Nous pouvons privilégier celle sur laquelle nous achoppons souvent aujourd'hui, à savoir comment parler de la résurrection de Jésus avec nos contemporains. Nous ne sommes plus dans un milieu d'opposition, mais notre esprit moderne aspire à une meilleure compréhension et nous sentons bien les suspicions qui planent sur tout échange lorsque ce sujet vient en discussion.

Personnellement la vitalité de notre lien avec Jésus n'est pas en cause; mais nous aimerions adopter le meilleur fil conducteur pour en rendre compte. Le récit d'Emmaüs peut nous venir en aide, car notre situation est assez semblable à celle de Jésus lorsqu'il cherchait à convaincre ses amis. Les précisions de Luc suscitent alors un vif intérêt.

Première "leçon" de Luc : l'aspect personnel de la foi en la résurrection

Luc "organise" de façon originale les témoignages de Pâques. Bien entendu, il mentionne la venue des femmes au tombeau, mais il précise que le groupe des Onze a taxé de "radotage" leur témoignage et est demeuré incrédule. Pierre s'est rendu sur les lieux et a constaté la présence des langes, mais il en a été simplement "surpris".

Le récit d'Emmaüs intervient donc comme premier contact entre Jésus ressuscité et ses amis. Il met en scène, non des apôtres, mais des disciples. Dans l'esprit de l'évangéliste, ceux-ci passent donc avant le groupe officiel des témoins. Ils le rejoindront ensuite et c'est alors seulement que la communauté bénéficiera d'une apparition qui débouchera sur l'ascension.

Pour l'évangéliste, la foi en la résurrection s'origine en une option personnelle. Nul ne peut en décider à la place d'un autre, le témoignage, même officiel, même collectif, ne peut être décisif. L'information sur le détail historique des événements de Pâques est donc relative. Certes les amis de Jésus ont vécu quelque chose d'unique; ce n'est pas à la légère qu'ils nous ont certifié que Jésus était à situer parmi les vivants et non au séjour des morts. Mais ce qui a été pour eux alerte, ou même preuve, ne peut pas l'être pour les générations qui viennent ensuite.

Cette recommandation doit valoriser notre dialogue avec notre entourage tout en l'orientant. Sur la route d'Emmaüs, Jésus ne rejoint pas la foule, nous sommes loin d'une exaltation collective qui célébrerait la résurrection à grand renfort d'Alléluia. C'est la discrétion qui prédomine dans une ambiance de confiance, d'intelligence et d'espérance. Il est normal que nous aimions "convaincre" en tenant compte d'une tendance moderne qui demande des preuves lorsque le sujet abordé semble complexe. Luc oriente autrement l'attitude de Jésus. Comme lui nous ne pouvons que préparer le terrain et semer avec discernement…

Deuxième "leçon" de Luc : la patience sur un long chemin

L'évangéliste semble allonger le chemin à plaisir et à tous les niveaux. Il "allonge" les hésitations des deux disciples en alternant les faits qui les perturbent et les espérances qu'ils n'ont pas totalement abandonnées. Il "allonge" les explications de Jésus en remontant à Moïse et en valorisant la lignée globale des prophètes. Il "allonge" la rencontre en situant l'éclosion de leur foi au point ultime alors que "leur cœur était déjà brûlant lorsqu'il leur parlait et leur expliquait les Ecritures".

Ce rythme lui permet de bien situer la foi en la résurrection dans un mouvement de vie. Au long de son œuvre nous avons pu remarquer un "modèle de pensée" qu'il privilégie lorsqu'il aborde certains domaines. Il s'agit de l'enchaînement des différents temps que nous pouvons assimiler à ceux qui "engendrent" la vie. Luc pense toute histoire, y compris l'histoire de la foi, en dynamisme de vie. Il traite d'abord de la conception qui concentre les valeurs du passé… puis il présente la mise au monde, toujours délicate… vient alors le dynamisme qui détermine l'avenir…

Nous trouvons une organisation semblable dans le déroulement de ce passage. Le terreau est nettement précisé dans les trois points du dialogue initial et concerne directement le témoignage de Jésus… la mise au monde s'effectuera en deux temps: celui des Ecritures qui éclairent leur intelligence et celui du pain donné qui achève de le faire "reconnaître"… la vitalité du retour vers la communauté se présentera alors en continuité normale. Il vaut la peine d'entrer dans le détail de ces précisions.

Troisième "leçon" de Luc : la référence à Jésus historique comme terreau de la foi en la résurrection

L'importance de ce terreau dans la composition d'ensemble devrait nous faire réfléchir. Sur les 44 lignes que peut comporter une édition de ce texte 19 lignes lui sont consacrées, 6 lignes concernent les Ecritures et 8 lignes le repas. Et dans le cours du récit, il n'est pas question de "conversion" brutale mais d'évolution à partir de bases qui s'avèrent indispensables pour que leur portée s'enrichisse peu à peu.

Dans notre lecture de l'histoire de la première communauté, nous nous limitons souvent aux événements de Pentecôte. Il est certain qu'en ce jour, la foi en la résurrection semble avoir jailli rapidement. Mais nous oublions qu'à Jérusalem, les auditeurs des apôtres étaient des juifs qui avaient connu Jésus et son ministère puisqu'ils en avaient conclu à sa condamnation. Les lecteurs de Luc sont dans une situation bien différente. Eloignés des origines dans le temps et dans l'espace, leur situation était assez proche de celle de nos contemporains.

Pour Luc, avant d'aborder la résurrection, il importe donc de parler de Jésus et d'en parler longuement. Il ne s'agit pas d'un préambule et c'est pourquoi la progression que nous découvrons au long du dialogue ne survole pas les événements, elle les approfondit.

Ceux-ci se trouvent rangés en trois catégories. Un premier groupe concerne Jésus, Jésus de Nazareth, donc quelqu'un qui s'est incarné précisément parmi nous… quelqu'un qui s'est engagé en actes visibles et en paroles audibles… ce témoignage n'était pas sans importance puisqu'on ne peut nier qu'il a été "un prophète puissant devant Dieu et devant tout le peuple"… les espérances qu'il suscitait étaient indéniables et s'intégraient dans l'histoire de sa nation… Oui mais voilà, un deuxième groupe d'événements bien concrets semble avoir brisé cette perspective… les grands prêtres et les chefs juifs l'ont livré aux païens, ce qui impliquait la fin de toute espérance politique… il a été crucifié, ce qui impliquait une condamnation divine selon la Loi juive… Par ailleurs, le délai de trois jours envisagé par les psaumes pour une intervention divine s'est trouvé écoulé… Et pourtant, un troisième groupe d'événements est venu perturber ce que nous pourrions assimiler à une issue malheureusement habituelle… une faible lueur a émané de la petite communauté de ses amis… elle pourrait être rangée parmi les utopies, mais elle n'est pas dénuée de fondements… et, à la place que lui donne l'évangéliste au cours du dialogue, elle en appelle à d'autres éléments de réflexion, particulièrement aux Ecritures…

Avant d'entendre Luc nous présenter ce complément, cette première partie du récit d'Emmaüs valorise donc tous nos efforts pour "faire connaître" aujourd'hui l'évangile dans sa densité humaine et historique. Sur ce point aussi, nous voulons souvent aller trop vite et nous nous illusionnons sur l'impact d'un lointain catéchisme ou d'un environnement pseudo-chrétien…

Quatrième "leçon" de Luc : la lumière du mouvement des évangiles

Bien entendu l'auteur ne peut parler des évangiles dont nous disposons puisqu'ils n'ont pas encore été écrits. Mais il vient d'ajouter Jésus à la liste des prophètes et ce n'est pas sans intention qu'il englobe toutes les références d'Ancien Testament sans les détailler. Il oriente cependant nettement la recherche dans les valeurs du passé. Un sujet doit être sélectionné parmi tous ceux qui ont été abordés: "ce qui concernait Jésus".

Il est hasardeux de vouloir préciser les versets de référence auxquels pense l'évangéliste. Il s'agit beaucoup plus de l'humanisme qu'avait élaboré progressivement la pensée juive. Sa richesse est rarement évoquée et c'est dommage. Car c'est dans ce courant que Jésus s'est inséré; bénéficiant de son apport avant d'en accélérer l'évolution. A ce seul niveau, indépendamment de toute foi en sa personne, il est justifié de parler de "résurrection"… résurrection à poursuivre comme le suggère Luc lorsqu'il décrit Jésus prêt à aller plus loin dans sa marche…

La même référence globale aux Ecritures avait introduit les derniers événements alors que s'achevait la montée à Jérusalem. "Voici que va s'accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l'homme" (18/31). La résurrection était alors explicitement mentionnée au même titre que le drame qui précédait.

Cinquième "leçon" de Luc : la vitalité de la messe

La portée symbolique de la "fraction du pain" ne fait aucun doute. Pour l'auteur il s'agit bien de la messe comme "signe de la présence" de Jésus à nos vies… "signe de résurrection" s'il en fut. Nombre de discussions théologiques sur sa valeur "sacrificielle" ont étouffé peu à peu cette priorité en enseignement chrétien et certains déploiements liturgiques ont déformé la perception qu'en ont souvent des observateurs extérieurs. Il n'est donc pas inutile que Luc rappelle quelques points d'ambiance concernant ce que doit être ce temps fort pour nourrir une foi authentique en la résurrection.

Jésus répond à une invitation de ses amis: "Reste avec nous"… Il se met à leur table, en toute simplicité… Le partage reste intime et précède la réunion plus vaste qui groupera la communauté lors du retour à Jérusalem. Nous sommes là en pleine harmonie avec la présentation que nous trouvons dans l'Apocalypse (3/20): "je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour partager son repas, moi près de lui et lui près de moi."

Un vrai renouveau liturgique ne peut donc s'égarer dans un déploiement "religieux" ou dans une multiplication de prières. Ces initiatives de "bonne volonté" ne servent pas la cause de la résurrection.

En conclusion

A chacun de mesurer les incidences pratiques du récit d'Emmaüs dans le rayonnement de sa foi. Les conseils de Luc n'excluent pas l'échange ultérieur dans le cadre d'une communauté. Mais nous pouvons le remercier des leçons qu'il tire sans doute de son expérience pastorale. La foi en la résurrection ne peut naître que lentement et en intériorité. Et, pour favoriser ce choix personnel, la psychologie s'impose au nom même de l'exemple passé.

Méditation : Sur nos routes d'Emmaüs, la fraction du pain

La fraction du pain, c'est le nom que donnèrent les premiers chrétiens à l'assemblée dominicale (Actes 2,42). Cette expression centrait sur ce que le Christ a voulu: un repas partagé dans une ambiance fraternelle, à la lumière de l'Evangile et en ayant conscience de la présence de Jésus au milieu de nous. Il est dommage qu'elle ait été peu à peu abandonnée car, pour la majorité de nos contemporains, le mot "messe" n'évoque plus qu'une vague cérémonie, reliée à la foi chrétienne de façon très distante et nullement "vitale".

Pourtant, aujourd'hui, les "pratiquants" se posent davantage de questions à son sujet : comment percevoir ce temps fort de la semaine, comment en profiter au maximum, comment assumer les variations liturgiques qui ont marqué vingt siècles de notre histoire ...? La réponse qu'appellent ces interrogations est essentielle, particulièrement pour les laïcs qui sont amenés de plus en plus à prendre leurs responsabilités face au manque de prêtres. Il leur faut assurer intelligemment la vie des communautés dont ils font partie et cette activité dépasse désormais les questions matérielles de la paroisse; l'animation des messes s'intègre à leur mission et se révèle primordiale pour maintenir le ravitaillement de leurs frères chrétiens auprès du Christ. Sans leur engagement, la foi dépérira et finira par disparaître.

Pour ne pas nous contenter d'une réponse évasive ou purement théorique et pour bien maîtriser le "fonctionnement" voulu par Jésus, il nous faut remonter à la source: l'Evangile. L'épisode "des pèlerins d'Emmaüs" (Luc 24,13) se propose comme un texte privilégié, il permet de mieux cerner le schéma qu'adoptaient les premiers chrétiens et de réfléchir aux éléments nécessaires pour revivre chaque dimanche une rencontre de même intensité. Car, le Christ nous accompagne, nous aussi, et nul doute qu'il cherche à nous rejoindre de manière aussi délicate, aussi humaine et aussi stimulante, alors qu'une semaine vient de s'écouler et qu'une autre commence. .

Nous aimerions partager avec vous les différents éclairages que nous a apportés ce texte, particulièrement sur trois points qui sont familiers à tous, puisqu'ils se retrouvent dans "l'organisation" actuelle de la messe:

1°) le regard sur les événements concrets qui affectent nos vies

2°) le ressourcement de pensée à la lumière de l'Evangile

3°) le signe très dense du pain que Jésus désire partager avec nous

Première partie de la messe : regard sur les événements concrets

Relisons les premiers versets de Luc.

Dans un premier temps, deux disciples cheminent en réfléchissant sur les événements qui viennent de se dérouler et ont bouleversé leurs vies... Ils parlaient entre eux de tout ce qui était arrivé. La manière négative dont ils perçoivent ces événements, les font s'égarer... ils s'éloignent de Jérusalem. Elle les empêche de voir l'essentiel: Jésus présent à leurs côtés...leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.

C'est pourtant cette recherche personnelle qui permet à Jésus d'amorcer le dialogue avec les disciples... quels sont ces propos que vous échangiez en marchant? Ceux-ci commencent par éluder cette question en renvoyant à l'anonymat collectif ... tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci. Pourtant Jésus insiste. Il est évident qu'il connaît les événements qui sont arrivés; s'il insiste ce n'est donc pas pour lui-même, mais pour engager les disciples à une réflexion plus profonde; il tient à les arracher au pessimisme qui risque, à longue échéance, de tourner en fausse culpabilisation.

La spontanéité de leur réponse répond pleinement à l'initiative de Jésus. Nous y trouvons, mêlés, tous les sentiments qui sont les nôtres lorsque nous nous trouvons engagés dans les perturbations habituelles de l'existence... admiration et foi , c'était un prophète puissant en œuvres et en paroles... espérances, nous espérions, nous, qu'il allait délivrer Israël... déceptions. Nos grands prêtres et nos chefs l'ont crucifié... apports de la communauté, des femmes de notre groupe nous ont étonnées, quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau...

En obligeant ses disciples à s'ouvrir plutôt qu'à se renfermer sur leurs problèmes, Jésus applique une loi psychologique élémentaire, à savoir la nécessité "naturelle" de s'arrêter, de prendre un peu de hauteur vis-à-vis de l'immédiat, en un mot de "respirer". C'est sur elle que Jésus s'appuie pour orienter ses amis vers plus d'optimisme et surtout vers la reconnaissance de sa présence à leurs côtés.

Peu de chrétiens mesurent l'importance pédagogique de la première partie de la messe.. Il est vrai que la liturgie y passe très rapidement et l'oriente fréquemment dans un sens de culpabilisation. Est-ce bien le sens que suggère le récit d'Emmaüs en cohérence avec le style habituel du Christ au long de l'Evangile?

La plupart des textes d'évangile qui se rapportent à la messe soulignent le lien avec une activité antérieure ... Les scènes de partage des pains se déroulent après le compte-rendu de mission des apôtres (Lc 9,10) et mettent en valeur le symbolisme des pains et des poissons que ceux-ci apportent à la demande de Jésus... Au repas du Jeudi-saint, deux disciples sont envoyés pour assurer les préparatifs (Lc 22,8) ... et, après la résurrection, Pierre doit tirer à terre le filet rempli de toutes sortes de poissons avant que Jésus n'invite ses amis à venir déjeuner ( Jn 21/12 ).

Jésus n'a pas voulu nous donner de recettes toutes faites. Il nous prend au sérieux et nous demande de nous prendre au sérieux avec intelligence et réalisme. Il nous invite à vivre notre existence de manière personnelle; mais, pour cela, il nous faut d'abord la "réfléchir" par nous-mêmes c'est toute la symbolique de la scène du "lavement des pieds" (Jn 13,5): certes, nous croyons que le Christ nous accompagne dans notre marche et qu'il la soutient...symbolisme des pieds... mais nous nous souvenons qu'en refusant la demande de Pierre au sujet des mains et de la tête, il a signifié la liberté qu'il laisse à nos actions et à notre intelligence...

Il importe donc de revaloriser ce premier temps de la messe. Bien entendu, il est nécessaire de tenir compte de la diversité de nos assemblées quant aux professions, aux activités familiales, aux engagements pratiques, aux responsabilités variées. C'est pourquoi, il semble que la discrétion et le silence soient préférables aux grandes considérations communes anonymes qui ne favorisent ni la communication avec le Seigneur, ni la rencontre avec nous-mêmes.

A chaque communauté de trouver l'ambiance la plus favorable à un "regard" non complexé qui soit aussi une "respiration", conditionnant et orientant la suite du parcours.

Deuxième partie de la messe : ressourcement de pensée à la lumière de l'Evangile

Le deuxième temps arrive alors tout naturellement. Comme dans l'épisode de Marthe et Marie (Lc 10/38) nous abordons la meilleure part ... Grâce à un dialogue ouvert, le Christ peut poursuivre sa route avec nous en s'exprimant pleinement, et en éclairant nos vies par sa Parole

Une première exigence s'impose pour une bonne "écoute" : il nous faut hiérarchiser les différentes lectures. Il est normal de recevoir les deux premières au titre d'une connaissance des Ecritures; l'Ancien testament et les écrits apostoliques sont à la source de notre foi et nous font partager un travail de réflexion qu'il nous revient de poursuivre en notre temps. Mais il est essentiel de centrer notre attention et notre réflexion sur l'Evangile.

Les récits de la "'Transfiguration" soulignent cette priorité: Moïse et les prophètes dialoguent avec Jésus, pourtant c'est Jésus seul, qui reste avec ses amis et descend de la montagne pour s'engager - et les engager - dans le drame de la passion-résurrection. Les disciples d'Emmaüs sont, eux-aussi, invités à la même progression: Jésus commence par Moïse et parcourt les prophètes pour arriver à l'essentiel, ce qui le concernait. C'est bien ainsi que nous voulons que l'Evangile demeure avec nous et nous nourrisse.

Bien évidemment, il s'avère impossible de trouver le passage d'évangile qui correspondrait à l'attente de chacun, en éclairage de la situation qui est la sienne à ce moment.

Une grande liberté d'esprit doit donc marquer l'accueil de textes choisis pour tous. Ils doivent être reçus comme répondant "globalement" à l'ensemble de la communauté, sans pour autant contraindre à leur seule référence. Il n'y a pas "distraction" si nous revient en mémoire un autre passage qui correspond mieux à notre attente intérieure ... Les versets proposés par la liturgie nous rappellent simplement le champ très vaste dont nous disposons. L'essentiel est de laisser le Christ nous parler... par l'attention à cet extrait ou le souvenir d'autres extraits.

La formation qu'ont reçu nombre de chrétiens dans le cadre de leur catéchisme, ne les a pas préparé à une bonne "écoute" d'un texte évangélique. Il est donc nécessaire de rappeler que, dans le cadre de la messe, il nous faut dépasser une "approche morale" ou la recherche d'un "enseignement"... Nous sommes appelés à vivre une communion d'engagement; l'Evangile nous rend présente une activité humaine de grande densité, celle qu'a vécue Jésus et qui éclaire les multiples facettes de toute existence. Nous y puisons les éléments de réflexion, et les pistes d'engagement qui sont susceptibles de nourrir la réalité concrète qui est nôtre et que la première partie a rendu présente à notre esprit. "En même temps et dans la même mesure" où nous réfléchissons personnellement, nous sentons que le Christ cautionne notre engagement et nous y confirme sa présence tout autant que son soutien.

L'utilité de cet échange est évident. Malgré la monotonie des occupations habituelles, chaque nouvelle semaine nous met en présence de personnes ou d'événements différents, parfois elle nous affronte à des vents contraires. Comme les disciples au milieu de la mer de Galilée, nous risquons alors de ramer inutilement (Jn 6,18)... Jésus est venu à eux et s'est fait reconnaître par sa parole pour qu'ils puissent atteindre leur but, à savoir l'autre rive sur laquelle il les invitait à le devancer .(Mt 14/22)... C'est ainsi qu'en assimilant la Parole, s'ouvrent de nouveaux horizons et s'estompent de nombreuses impasses ou risques d'égarement.

Troisième partie de la messe : pain et vin signes du lien vital entre Jésus et nous

Sur la route d'Emmaüs, ce troisième temps bénéficie d'une présentation soignée; il est amorcé par un "désir" des disciples : reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme... la "réponse" de Jésus se présente d'abord comme une acceptation : il entra pour rester avec eux... elle intensifie ensuite le partage amical qui vivifiait la rencontre depuis le début: et, comme il était à table avec eux, il prit le pain... enfin elle libère de nouvelles énergies et lance vers de nouveaux horizons: ils le reconnurent... à cette heure-même, ils partirent et s'en retournèrent à Jérusalem...

Il en est de même dans le cadre de la messe... Ce troisième temps prend place tout naturellement dans le mouvement qui a été amorcé par notre regard sur la vie et qui s'est poursuivi dans notre réflexion sur le texte d'Evangile.

Malheureusement la structure actuelle rend assez confuse cette continuité; les prières qui sont regroupées en cette troisième partie sollicitent les fidèles en des directions différentes. Certes les unes soulignent et réalisent la simplicité d'une présence, mais d'autres déstabilisent cette proximité et entraînent vers un "en-haut" dont le "mystère" est, par ailleurs, exprimé en un vocabulaire très abstrait.

Il est donc nécessaire, là-aussi, de bien "hiérarchiser" ce qui est proposé. La spontanéité que requiert une participation active ne peut se dispenser de percevoir le "fil conducteur" de l'ensemble à travers son organisation

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"Organisation" de la troisième partie de la messe

Trois temps forts la construisent et en "rythment" le déroulement. Précisons-les d'emblée; car, au cours de l'assemblée, ce sont eux qui doivent retenir prioritairement notre attention.:

un premier temps - encore appelé offertoire - invite à faire du pain et du vin les signes de nos vies

un deuxième temps - encore appelé consécration - "institue" ce pain et ce vin en signes du Christ, selon la volonté qu'il exprima au soir du jeudi-saint

un troisième temps - encore appelé communion - conjugue les deux premières dynamiques; le pain et le vin réalisent alors une intériorité vitale et permanente avec Jésus

Au service de ces temps forts, les autres "ensembles" assument une mission relative. Nous devons garder conscience de l'apport différencié de chacun et, pour ce faire, nous pouvons rapidement le faire ressortir.

Après notre réflexion d'Evangile, il est naturel de faire le lien avec la Parole; c'est ce qu'exprime la préface; elle nous rappelle que le Seigneur s'est engagé dans notre histoire humaine et que nous sommes intégrés dans un vaste projet de salut qu'il poursuit pour nous, en nous et par nous.

La mission qui découle naturellement de notre rencontre avec le Christ présente un double secteur d'engagement: la prière universelle, certains passages des prières eucharistiques, et le "Notre Père" nous rappellent son activité de rayonnement extérieur...

La prière de communauté nous rappelle son autre dimension; comme les disciples d'Emmaüs, nous ne sommes pas seuls sur la route; notre expérience de rencontre enrichit le groupe, tout comme l'expérience des autres nous enrichit. Le geste de paix traduit le lien avec la communauté présente, il se veut engagement à partir de l'écoute de la Parole et de la conscience de la présence de Jésus en nous. Le lien avec la communauté passée s'exprime dans la mention des saints et le souvenir des défunts des prières eucharistiques.

Les signes du pain et du vin

Nul ne peut douter de l'importance que Jésus a voulu donner à ces signes. Pour traduire le lien vital qu'il tenait à avoir avec nous, il n'a pas aménagé une cérémonie de la liturgie juive, il n'a pas emprunté à une autre religion déjà existante; il a créé quelque chose de tout à fait original. Ce n'est pas par hasard qu'il a fait le choix du pain et du vin, il tenait à ce que nous percevions une profonde cohésion entre leur symbolisme et le "style" qu'il donnait à son engagement.

Nous ne devons jamais l'oublier: lorsque nous communions, nous prenons d'abord du pain et du vin, et nous devons d'abord discerner leur caractère de pain et de vin. si nous voulons qu'ils soient "signes sensibles". C'est donc en nous arrêtant sur ces deux signes, en percevant ce qu'ils "éclairent" naturellement, que nous pouvons "remonter" à la pensée de Jésus. et "approcher" ce qu'ils "éclairent" spirituellement.

Le pain

C'est la nourriture fondamentale, toute vie humaine s'y trouve concentrée selon l'expression "gagner son pain", adoptée en ce sens par de nombreuses civilisations... Il est don de Dieu puisque la récolte dépend des conditions climatiques, mais il appelle l'activité de l'homme puisque le blé doit être ensuite travaillé ... Il est également signe de communauté entre convives, on le rompt en vue du partage...

Jésus lui a volontairement associé une référence à "son corps"; ce mot doit être pris dans son sens araméen, beaucoup plus vaste que le sens grec, il désigne l'activité, le rayonnement d'une personne hors d'elle-même... Avec encore plus de netteté, il a ajouté "pour vous", marquant son activité comme nourriture selon un mode semblable à celui des lois habituelles des nourritures ordinaires...

(Précision : l'expression "corps livré" ne figure dans aucun des textes du Nouveau Testament relatifs au jeudi-saint; le plus ancien, celui de Paul en 1Cor.11/24, établit un lien direct: "mon corps pour vous"; en ajoutant "livré", le risque est grand de limiter la portée du mot corps en la restreignant à la mort de Jésus alors qu'il faut lui donner une amplitude bien plus vaste)

Le vin

Le vin soutient l'effort, d'où son lien avec ce que la vie a d'agréable: l'amitié, l'amour. Il porte en lui son dynamisme, c'est le vin nouveau qui fermente et exige de nouvelles outres. Mais il faut en user avec sobriété, il en appelle donc à la responsabilité personnelle. Il est issu de la vigne au terme d'un travail permanent et attentif de l'homme qui doit harmoniser ses efforts au rythme des saisons.

Le lien entre vin et sang se retrouve en de nombreuses civilisations... sans doute sa couleur et son caractère d'essence de la plante ont-ils suscité ce rapprochement, exprimant ensuite un symbolisme de vie. Mais les paroles que Jésus a attachées à ce second signe ouvrent des horizons plus vastes qu'un simple souvenir de sa mort-sacrifice ...

Il est d'abord parlé du partage d'une coupe, ce qui évoque la communion entre convives. Nous pouvons noter ensuite que le mot "alliance" se retrouve sous la plume de tous les évangélistes : "ceci est mon sang de l'alliance" (Marc et Matthieu) ou "ceci est la nouvelle alliance en mon sang"(Paul et Luc). Or ce mot implique l'idée d'un Dieu proche, ami des hommes et s'engageant dans leur histoire; les évangélistes ne le citent qu'à cette place mais il est évident qu'il résume toute l'aventure de Jésus-Emmanuel, Dieu avec nous (Mt 1/23).

Nous pouvons aussi remarquer qu'aucun texte du jeudi-saint n'emploie le mot "vin", tous parlent du "fruit de la vigne", nous faisant souvenir des paraboles qui exprimaient la générosité du maître pour les ouvriers de la dernière heure (Mt 20/1) et l'appel à de nouveaux vignerons construisant sur la pierre angulaire (Mt 21/41).

Enfin nous ne pouvons ignorer le caractère sacré que les anciens reconnaissaient au sang; leur raisonnement était simple: le sang, c'est la vie et tout ce qui touche à la vie est en rapport avec Dieu, maitre de la vie. C'est lui qui donne à l'homme son "souffle" pour animer la chair, cette chair dans laquelle le sang véhicule la vie.

La conjugaison des deux signes, pain et vin, exprime donc parfaitement la nature permanente de l'activité du Christ -son corps- animée de son influx de vie -son sang-. Et elle nous relie tout naturellement au moment historique le plus expressif de son engagement en humanité, à savoir sa mort-résurrection.

Les temps forts de la troisième partie de la messe

Il nous est facile maintenant de bien comprendre l'esprit des trois étapes majeures que nous discernions précédemment :

1° - Il est essentiel de valoriser le pain et le vin comme signes de nos vies concrètes; l'écoute de la Parole les a éclairées, enrichies de possibilités, et Jésus tient à en soutenir le dynamisme comme la nourriture soutient nos activités. Il y a là plus qu'une présentation des dons, il s'agit d'une symbolique de l'ensemble de nos engagements : le pain en traduit l'ordinaire, le vin en traduit l'élan, la vitalité.

- Le récit du jeudi-saint est à entendre comme un événement présent, réactualisé de messe en messe. Le pain et le vin ont été chargés de notre nouvelle semaine, c'est en tant que tels qu'ils sont désignés et assumés par le Christ dans le "ceci"... est mon corps... est mon sang..."

Autrefois, les paroles prononcées par Jésus ont fait comprendre à ses amis le sens qu'il avait donné à sa vie avec eux, jusqu'au bout.... Aujourd'hui, de par sa volonté, nous les redisons parce que, invisiblement, nous vivons la même réalité; Jésus continue de vivre avec nous, pour nous, en nous. C'est plus qu'un exemple, c'est l'expression du lien profond que reconnaît la foi chrétienne, lorsqu'il est parlé de "demeurer en lui et lui en nous" (Jn 15/4)

3° - La communion se situe en démarche "logique" qui exprime notre acceptation de cette simplicité et notre engagement pour y adhérer en nos activités. Elle réalise et intensifie de la façon la plus "naturelle" le mouvement voulu par Jésus : intériorité et permanence de sa présence en nous... apport de sa force et de sa vitalité en un "organisme" capable de les assimiler par lui-même ... identification à nous pour que se poursuive une même mission de témoignage et de service ...

Pour les premières communautés chrétiennes, il était inconcevable de ne pas communier: les catéchumènes, qui n'avaient pas une connaissance suffisante de l'Ecriture, quittaient l'assemblée après la proclamation de la Parole. Ainsi se conservait sans altération ce qui apparaît comme la volonté explicite de Jésus selon tous les évangélistes: le partage du pain exige qu'on le mange...sinon ce n'est plus un partage.

Nous sentons alors l'intensité d'une triple présence: un Père heureux de voir s'épanouir sa création en nous et par nous... un Fils heureux de nous voir saisir les valeurs de son témoignage et de lui permettre de libérer la vitalité de sa présence... un Esprit vivant une intime collaboration avec nous dans l'intelligence de ce qui a été dit par Jésus (Jn 14/26) et dans la construction des choses à venir (Jn 16/13) ...

Ultime éclairage

L'évangéliste Jean ne parle pas du signe du pain et du vin lors du repas du Jeudi saint. Pourtant il vaut la peine d'ajouter à notre réflexion l'éclairage qu'apporte le chapitre 6 de son évangile. Nous en avons retenu trois idées intéressantes.

= Sa présentation de Jésus-pain de vie confirme la réflexion que nous venons de préciser; il en exprime même les conclusions de façon encore plus "réaliste" et plus radicale ... "si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous... qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. " (Jn 6,53... 56)

= En situant la promesse du pain de vie dans une ambiance de confusion et de crise, il est amené à aborder des problèmes fort semblables à ceux que nous affrontons aujourd'hui relativement à la messe. Il dénonce en premier les ambiguïtés qui affectent certaines recherches, particulièrement celle des foules, incapables de dépasser l'utilité immédiate et avide d'une "manne" tombée du ciel sans effort d'assimilation. Mais il ne craint pas de poursuivre, en parlant de défections dans le groupe des disciples, certains étant choqués par une incarnation qui va aussi loin dans l'intimité avec les hommes.

= Cette situation pousse l'évangéliste à réfléchir sur le lien entre la messe et la foi, ce que nous pourrions appeler "le filtre de la foi"; ce n'est pas n'importe quelle foi qui conduit à reconnaître et accueillir Jésus proposant en nourriture sa chair, son humanité. Si Jésus se présente comme un pain, croire consiste à prendre face à lui une attitude qui s'inspire de celle que nous prenons face à tout aliment... relation proche, permanente et efficace.

Il ne peut donc s'agir d'une adhésion verbale ou sentimentale qui se contente d'admettre quelques "définitions" doctrinales. Il s'agit d'une communion à la personne "totale" de Jésus, à son mystère, à sa Parole, à son activité de salut autrefois et aujourd'hui. Pour l'évangéliste, seule, une foi de cette nature prépare l'eucharistie, tout en la protégeant contre toute déformation.

Conclusion

Avant de clore notre réflexion, nous voudrions rappeler une autre dimension de la messe. Nous ne devons pas l'oublier, nos assemblées dominicales ne sont pas des parenthèses que l'on referme, elles doivent stimuler le dynamisme chrétien de ceux qui s'y intègrent: "Notre coeur n'était-il pas brûlant lorsqu'il nous pariait" et même parfois le réorienter "lls retournèrent à Jérusalem" (Lc 24,32l33).

C'est ce que nous pourrions appeler le quatrième temps: la Mission. La messe nous relie étroitement au sacrifice du Christ, elle nous situe donc en continuité avec le combat qui fut le sien et dans lequel nous sommes engagés, lui donnant son actualité et son incarnation... Comme les serviteurs à Cana (Jn 2,8) nous sommes appelés à puiser pour permettre au Christ de se manifester au travers de nos actions; ainsi chaque dimanche, en pensant à la semaine écoulée, nous pourrons dire: "Nous sommes de simples serviteurs, nous avons fait ce que nous devions faire" (Lc 17,10), alors le Christ nous répondra: "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis" (Jn 15,15).

Mise à jour le Jeudi, 08 Mai 2014 11:37
 
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