Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : Dimanche des Rameaux

 

Actualité

La lecture de la passion mobilise un temps substantiel de la liturgie de ce dimanche. Sous le prétexte de "ne pas allonger", tout commentaire est souvent exclu. Moyennant quoi, la plupart des fidèles "suivent" la lecture, avec bonne volonté certes, mais un peu comme une "pénitence" que l'on accomplit sans trop chercher à "tirer du nouveau" d'un scénario archi-connu… Les initiatives sont nombreuses pour favoriser une meilleure participation. Mais, tout en renouvelant "la forme", il nous faut également penser au "fond". Nombreux sont les participants qui ne soupçonnent pas la richesse qui ressort d'une "écoute" diversifiée "selon" chaque évangéliste…

Evangile

Texte et contexte des versets retenus par la liturgie : Luc chapitres 22/14 à 23/56

Le récit de la passion selon Luc entremêle deux ensembles contrastés, le premier fixe notre regard sur Jésus, le second souligne l'attitude des apôtres. Il est possible d'en rendre compte en répartissant les textes en deux colonnes légèrement décalées l'une par rapport à l'autre.

4ème temps : la passion-résurrection "l'Exode de Jésus" = 3ème ensemble : la passion

la soirée : le nouveau repas pascal précédant le nouvel Exode

J1. trahison de Judas 22/1-5. du nombre des Douzeomis en lecture liturgique

J2. préparatifs de la pâque 22/6-13. Jésus envoie Pierre et Jean… omis en lecture liturgique

J3. la nouvelle pâque 22/14-20. première coupe (pâque juive) - pain : "faites en mémoire" - deuxième coupe : "alliance en mon sang"

J4. mises en garde 22/21-34

J4a. possibilité de trahison 22/21-23

J4b. possibilité de déviation en préséances 22/24-30

J4c. possibilité de reniement 22/31- 34

J5. nouvelle situation des apôtres 22/35-38

les événements de la nuit : l'heure et l'autorité des ténèbres… le persécuté, abandonné et livré par ses proches …

K1. solitude et angoisse de Jésus 22/39-46. ange le réconfortait - en agonie, sueur de sang

K2. arrestation 22/47-54. une foule… en tête, Judas, l'un des Douze - Jésus guérit le serviteur blessé - "c'est votre heure et l'autorité de la ténèbre !"

ils le menèrent à la maison du grand prêtre

K3. reniement de Pierre 22/55-62. devant une servante et deux "autres"

K4. brutalité des gardiens 22/63-65. "Prophétise ! Qui t'a frappé ?"…

les événements du jour/1 : la condamnation… le persécuté innocent, livré aux rois et aux gouverneurs, témoignant d'une sagesse à laquelle nul ne peut s'opposer

K5. procès religieux devant le sanhédrin 22/66-71. "à partir de maintenant, le Fils de l'homme sera assis à droite de la Puissance de Dieu !"

K6. procès politique entremêlement

K6a. devant Pilate /1 23/1-7. "je ne trouve rien de coupable !" - Pilate défère Jésus à Hérode

K7. devant Hérode 23/8-12. Jésus ne répond rien… - Hérode, avec ses troupes, le bafoue…

K6b. devant Pilate /2 23/13-25. la multitude : "relâche-nous Barabbas !" - "crucifie Jésus" - trois tentatives infructueuses pour relâcher Jésus

les événements du jour/2 : l'exécution : le "passage" au Père… "on en mettra à mort parmi vous… " "dans votre constance, vous posséderez vos vies…"

K8. sur le chemin du calvaire 23/26-32. Simon le Cyrénéen - " filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants" - deux malfaiteurs sont conduits avec lui

K9. sur la croix 23/33-43. "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! " - peuple; chefs, soldats, un des malfaiteurs - l'autre malfaiteur : "Aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis."

K10. " l'entrée dans la gloire " 23/44-46. "Père, en tes mains je remets mon Esprit"

avant le regroupement du "petit reste"

K11. le deuil sur le "fils unique transpercé" (Zacharie 12/10) 23/47-56. le centurion - les foules - les amis - Joseph et la sépulture de Jésus - les femmes

Présentation de la Passion selon Luc

Au vu des faits et des enseignements regroupés, Luc semble adopter la continuité historique telle qu’on la trouve dans les autres Synoptiques. Mais on ne peut se contenter de cette seule appréciation, une lecture attentive  fait pressentir une "approche" particulière à l'évangéliste.

Lorsqu'il mentionne les événements eux-mêmes, la présentation de Luc est très sobre. Hormis la comparution devant Hérode, il ne s'attarde pas sur le déroulement de la passion, il semble le supposer connu de ses lecteurs. Un simple rappel suffit. Ce qui lui importe, c'est l'attitude de Jésus, entremêlée à celle des apôtres.

= Car, le récit de la passion elle-même (chapitres 22-23) est témoin de l'entrelacement de deux ensembles contrastés, le premier fixe notre regard sur Jésus, le second souligne l'attitude des apôtres.

Jamais Jésus n'est présenté avec autant d'humanité dans son ouverture aux autres. L'épreuve pourrait l'amener à se replier sur lui-même ; au contraire, il la dépasse et donne une impulsion particulière au souci qu'il a toujours manifesté en faveur des détresses qu'il rencontrait. En cette phase dramatique de son ministère, ce témoignage ressort en toute clarté… en faveur de ses amis au cours du repas… sur le chemin du calvaire en faveur des femmes de Jérusalem… et sur la croix en faveur du "bon larron"… L'épisode de Gethsémani renforce la densité de cette expression en soulignant le désarroi intérieur qu'il doit surmonter personnellement.

Mais il faut noter que cette ouverture aux autres est également pour lui l'occasion de rectifier les réactions de ceux qui  se trouvent associés au drame, que ce soient les illusions des apôtres, les lamentations des filles de Jérusalem, la timide espérance du "bon larron"…

Par contraste, le comportement des apôtres tient une grande place. Sans le juger, l'évangéliste en présente l'aspect "intérieur", reflet de la complexité humaine en de telles circonstances. Il évoque leur dispute sur les préséances, discussion qui apparaît comme déplacée à ce moment, il suggère leur incompréhension du drame qui se noue, il "équilibre" le reniement de Pierre en anticipant sa mission future pour "affermir ses frères" (22/32), et, à la mort de Jésus, il est le seul évangéliste à mentionner la présence de "tous ceux qui lui étaient connus" (23/49).

= En arrière-plan de l'attitude de Jésus, Luc reprend les deux lignes qu'Isaïe précisait à propos du Serviteur souffrant. Nous les entendons en première lecture. Jésus est le juste persécuté, qui s'en remet à Dieu tout au long de sa passion : "Père, pardonne-leur… Père, entre tes mains, je remets mon esprit."

Mais il poursuit sa mission d'amour pour ses frères au plus fort de ses souffrances : tendresse et miséricorde vis-à-vis de ses disciples, de Pierre et de Juda, des femmes de Jérusalem, du bon larron …

= Au moment où il écrit, Luc est très conscient des difficultés que rencontrent ceux qui adhérent à la jeune foi chrétienne. Il connaît les persécutions dont ont été victimes les premiers témoins et il a conscience qu'elles ne cesseront pas de sitôt. (21/12-13)

Jésus est le modèle du martyr, victime de la collusion entre les responsables juifs et les autorités romaines. Pourtant il n'était coupable d'aucun crime politique. Il a "converti" cette situation dramatique en témoignage. Il a montré le vrai visage de l'amour universel de Dieu, un amour qui rayonne de bonté jusqu'envers ceux qui sont les agents du mal, le plus souvent "sans savoir la portée de ce qu'ils font".

= Luc atténue la responsabilité des bourreaux en situant la passion dans un drame plus vaste qui les dépasse. Le Satan qui s'était retiré au sortir du désert, revient à son heure. C'est à lui qu'est attribuée la démarche incompréhensible de Judas et l'attitude timorée des apôtres. Mais les trois tentations sont également présentes de façon sournoise dans le recours à la violence au moment de l'arrestation, dans la compromission politique proposée par Hérode, dans les invectives contre le crucifié: "sauve-toi toi-même"…

= Tout se centre à Jérusalem au terme d'une longue montée et avant un départ pour une mission universelle. Selon le modèle de pensée familier à l'évangéliste, on peut parler de ce quatrième temps comme du "temps de la mise au monde de l'Eglise". Les premiers cris du nouveau-né ne se feront pas attendre, quelques cinquante jours plus tard, à la Pentecôte.

Pour exprimer en quelques mots l'orientation que Luc donne à ce quatrième temps, nous pouvons recourir au verset 16/21 de Jean: "la femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son heure est venue, mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde."


Piste possible de réflexion : Luc face aux souvenirs concernant la passion de Jésus

Rappel de la "méthode" adoptée par Luc

Dans le prologue de son évangile, Luc nous a dit le sérieux de sa recherche auprès des "témoins oculaires" qui avaient partagé la vie de Jésus durant son ministère "historique". En étudiant ses premiers chapitres, on remarque sa préférence  pour des présentations littéraires qui ne sont plus les nôtres mais qui étaient familières à ses contemporains. Grâce à Lucien de Samosate, il est possible d'en connaître la "disposition de base", à savoir celle d'anneaux qui s'accrochent les uns aux autres et présentent ainsi la "chaîne" de l'histoire.

Nous n'avons aucune raison de penser qu'il a abandonné cette méthode lorsqu'il lui a fallu ordonner les souvenirs recueillis sur la passion. La lecture de l'ensemble de son œuvre a déjà révélé quelques-unes des caractéristiques que nous allons retrouver dans ce passage : mise en valeur de la personnalité de Jésus et de sa profonde humanité au cœur de l'épreuve, à l'égard de ses amis comme de ses compagnons de souffrance… universalité d'un drame qui perdure au long des siècles sous des formes diverses… révélation du vrai "visage de Dieu" lorsqu'il s'engage dans l'aventure des hommes pour la renouveler… En recourant au détail de la composition, nous pouvons confirmer ces valeurs et affiner leur approche.

En se limitant au texte de ce dimanche, il est facile de discerner les quatre anneaux qui constituent la "chaîne de la passion": 1. le repas du jeudi-saint… 2. l'arrestation de Jésus… 3. les procès… 4. le calvaire et la mise au tombeau…

Chaque anneau présente un départ et un terme qui se rejoignent. Un premier segment de plusieurs éléments mène à un point ultime auquel s'accroche l'anneau suivant, d'où un point de contact. Puis un deuxième segment symétrique du premier reprend les éléments et complète le développement de la pensée. Celle-ci bénéficie donc d'une addition d'éléments, ce sont ces éléments qu'il convient de "mettre en regard".

1er anneau : le repas du jeudi-saint

= Au départ : "Quand arriva l'heure, il s'allongea à table et ses apôtres avec lui"… au terme : "étant sorti, il fit route vers la montagne des oliviers"…

= 1er élément : l'eucharistie a été voulue par Jésus : "J'ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous - ce pain est mon corps donné pour vous - cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang" - Faites ceci en mémoire de moi"

Elément mis en symétrie : l'eucharistie fait suite aux attentions particulières de Jésus: "jusqu'à présent vous n'avez manqué de rien"… mais elle intervient après que " se fut accompli en lui ce qui est écrit : il a été compté parmi les scélérats".

= 2ème élément : la trahison de Judas et son destin : "voici que la main de celui qui me livre est avec moi - malheur à celui par qui le Fils de l'homme est livré"…

Elément mis en symétrie : le reniement de Pierre et son destin : "Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment - quand tu seras revenu, affermis tes frètes"…

= 3ème élément : la communauté après la résurrection doit être une communauté de service qui élimine toute préséance - les apôtres ne doivent pas devenir "des rois qui agissent en seigneurs ou sont considérés comme bienfaiteurs"…

Elément mis en symétrie : il est vrai que la fidélité des apôtres leur donnera une place particulière, mais ce sera "à la table de Jésus dans le Royaume définitif". Alors seulement ils pourront "se situer en juges vis-à-vis d'Israël"…

= Elément central "en contact" avec l'anneau suivant : "Je suis au milieu de vous comme celui qui sert"…

Particularités de Luc dans la rédaction de ce 1er anneau :

- en doublant la mention de la coupe, Luc sépare deux références au repas du jeudi-saint : il en fait la dernière manifestation d'amitié de Jésus pour ses amis; sous cet angle "historique", il confirme le "style" des liens qui s'étaient noués depuis le début de son ministère. Mais, dans le cadre de cette soirée, Jésus a laissé aux générations futures un "signe" à "accomplir en sa mémoire" ; sa présence ressuscitée continue de donner son corps, c'est-à-dire son activité, et elle étend à tous les chrétiens l'alliance qu'il a scellée par sa mort.

- en reportant la mention de la trahison après les gestes de l'eucharistie, Luc insinue que, dans le futur, des trahisons pourront également intervenir, en raison des persécutions ou pour des motifs moins excusables comme le confirment les lettres de Paul. Rappelons que Luc écrit en 80 pour éclairer les conditions délicates des premières communautés.

- A la différence des autres évangélistes, Luc reporte à cet endroit les mises en garde contre les déviations internes en préséances. Il est facile de faire le lien avec le "repas du Seigneur" qui devint rapidement le centre de la vie chrétienne des communautés.

- Les derniers versets évoquent la fin d'une première période d'intimité calme avec Jésus. Les événements de la passion marquent le départ d'un temps de persécution marqué du signe de "l'épée". Cette allusion prépare l'arrestation qui suivra mais il semble qu'elle n'ait pas été comprise par les apôtres d'où l'arrêt de la discussion.

2ème anneau : l'arrestation de Jésus et la condamnation du Sanhédrin

Il serait possible de détacher "l'arrestation" du "procès juif". Il faut cependant remarquer la mention "étrange" de la foule avec Judas et la mention non moins "étrange" des grands prêtres, des chefs des gardes du Temple et des anciens, autrement dit des membres du Sanhédrin. Selon son habitude, Luc concentre les événements et marque ainsi leur unité derrière les apparences.

= Au départ : "étant sorti, il fit route vers le mont des Oliviers"… au terme : "toute leur multitude s'étant levée, ils le menèrent à Pilate"…

= 1er élément : Jésus et son Père face à l'échéance de la condamnation : solitude de Jésus - "Jésus fut séparé de ses disciples d'environ un jet de pierre… acceptation de la croix comme "dessein du Père", vécu en profonde unité avec lui : "il priait intensément le Père"… anticipation de l'humanité du supplice : "sa sueur devint comme des caillots de sang"

Elément mis en symétrie : le Sanhédrin conteste deux "prétentions" qui ressortent du témoignage de Jésus, bien que celui-ci se soit gardé de les expliciter jusque-là. "Es-tu le Christ?", donc l'envoyé…"Es-tu le Fils de Dieu ?", donc "visage de Dieu" et de son rapport aux hommes. En pensée juive, les deux prétentions ne sont pas liées l'une à l'autre. Il y a gradation d'une mission en humanité, relativement admissible, à un "blasphème" qui touche au domaine divin.

= 2ème élément : l'arrestation de Jésus et ses acteurs, présents ou responsables. Elle se fait en trois temps : "Judas, l'un des Douze, arrive et embrasse Jésus pour le désigner à la foule qui l'accompagne". Quelques amis commencent à prendre sa défense de façon violente. Jésus arrête leur initiative et en répare les dommages.

Elément mis en symétrie : le reniement de Pierre. Il se fait également en trois temps : "Je ne connais pas cet homme"… "après un bref moment", "je ne suis pas de son groupe"… "une heure environ s'étant écoulée", "bien que galiléen, je ne sais ce que tu dis".

Comme auparavant, Jésus "répare les dégâts" concernant la portée psychologique de ce reniement : "il fixe son regard sur Pierre qui se rappelle la double Parole que Jésus lui avait adressée: annonce de son reniement et sursaut pour assumer le soutien "de ses frères".

= 3ème élément : Luc souligne l'arrière-plan de cette arrestation. Il s'agit d'une initiative qui reste dans le cadre juif. Elle n'a pas pu se faire sans l'agrément des responsables du Sanhédrin. En témoignent le fait qu'elle se situe "de nuit", le contexte de trahison dans lequel elle s'est opérée, le transfert immédiat de Jésus "vers la maison du grand prêtre", leur fourberie, "Jésus a toujours parlé dans le Temple sans se cacher".

Elément mis en symétrie : complément et progression dans les violences que font subir à Jésus "les hommes qui le gardaient" et ne pouvaient être que des juifs puisque Jésus est toujours dans la cour du palais du grand prêtre. Selon son habitude, Luc anticipe et amplifie la responsabilité du procès juif qui s'ouvre aussitôt après.

= Elément central "en contact" avec l'anneau suivant : "cette heure est votre heure et elle se trouve au pouvoir des ténèbres"…

Particularités de Luc dans la rédaction de ce 2ème anneau :

- Luc tient à montrer que l'arrestation de Jésus fut une affaire purement juive. L'ensemble de sa présentation le confirme, particulièrement en ce qui concerne les personnes qu'il met en présence. Avant le procès romain, il sépare nettement la partie juive et la partie romaine.

- Luc n'insiste pas sur le sommeil des apôtres. Au moment où il le mentionne, il l'excuse en l'attribuant à "la tristesse". Il met ainsi en évidence le "dialogue" entre Jésus et le Père. Il prépare le contraste avec l'incompréhension des juifs sur les deux points que le Sanhédrin exprimera. En approfondissant ces deux ruptures, il exprime de façon simple les difficultés que rencontrera la mission chrétienne pour orienter la foi en Jésus. En tous temps, sa messianité et sa filiation divine demeurent deux "points sensibles" universels.

- En présentant les violences subies par Jésus, Luc ne peut manquer de pensée aux persécutions. L'auteur n'évoque pas la présence de témoins qui parleraient de destruction du Temple. En 80, c'est chose faite et d'autres arguments interviennent à l'encontre des communautés. La réponse de Jésus au grand prêtre n'est pas différente de la confession de foi des premiers chrétiens et nous savons que celle-ci signait leur arrêt de mort.

- L'ambiance de l'arrestation met en œuvre les recommandations que Jésus enseignait à ses amis en parlant de leur "envoi" vers le monde païen. Jésus écarte toute violence et manifeste un amour efficace en faveur de celui qui s'est trouvé en position d'ennemi. Il se laissera dépouiller de ses vêtements sans protester. Son attention pour "les femmes de Jérusalem" et pour un de ses compagnons d'infortune contraste avec le comportement habituel de tout condamné. Par ailleurs, Luc marque une progression : la foule participe à la trahison de Judas mais ne brutalise pas Jésus. Ceux qui le gardent vont plus loin: "ils lui portent des coups" pour l'inciter à "prophétiser" selon la manière des devins de cette époque. On ne parle ni de soufflets, ni de crachats.

- La délibération du Sanhédrin reste en suspens. La culpabilité de Jésus est évidente pour les participants, mais, pour Luc, leur faute essentielle sera le recours au pouvoir romain pour lui faire "endosser" une exécution dont la responsabilité leur revient. D'ailleurs, grands-prêtres, chefs et foules seront omniprésents au long de l'anneau suivant.

- Le reniement de Pierre est présenté avec beaucoup de discrétion, puisqu'il n'est pas question de serments ajoutant au contre témoignage. Le repentir intervient avant qu'il ne soit parlé de mauvais traitements infligés à Jésus. Pierre ne peut être classé parmi ceux qui "insultent" ensuite Jésus.

3ème anneau : le procès romain mêlé à la comparution devant Hérode

Pour éclairer la disposition de cet anneau, il est bon de consulter la présentation de Luc lorsqu'il évoque en Actes 4/27 les responsables de la mort de Jésus : " se sont rassemblés dans cette ville (Jérusalem) Hérode et Ponce Pilate avec les nations païennes et les peuples d'Israël"

= Au départ : les membres du Sanhédrin "menèrent Jésus à Pilate"… au terme : "Pilate le livra à la volonté des grands-prêtres, des chefs et du peuple" qui réclament sa mise à mort.

= 1er élément : les opposants avancent trois chefs d'accusation : 1. "Jésus pervertit la nation juive"… 2. "il empêche de donner les impôts à César"… 3. "il prétend être le Christ, Roi"…

Elément mis en symétrie : Luc parle de plusieurs tentatives de Pilate pour libérer Jésus. Il précise que le gouverneur romain s'est prononcé par trois fois sur l’innocence de Jésus: "Quel mal a-t-il donc fait ? je ne trouve en lui rien qui mérite la mort"… Grands prêtres; chefs et peuple "insistent à grands cris, réclamant qu'il soit crucifié"…

= 2ème élément : Pilate reprend les accusations et formule en premier une question "politique": "Es-tu le Roi des juifs?". La réponse de Jésus : "Toi, tu le dis" ne lui paraît pas devoir être prise en compte dans la situation d'hostilité dont il est la victime. Il conclue donc rapidement à son innocence sur le premier point, celui d'une perversion de la nation juive: "Je ne trouve rien de coupable concernant ce dont vous l'accusez"…

Elément mis en symétrie : La préférence des opposants pour la libération de Barabbas met à mal le deuxième chef d'accusation. Barabbas a été "jeté en prison en raison d'une émeute et d'un meurtre", il s'agit donc d'un partisan "politique" en opposition à l'occupation des troupes de César. Le choix des interlocuteurs est  significatif: ils sont favorables à cette résistance violente par les armes. Cette déclaration implicite ne fait que renforcer Pilate dans son "désir de relaxer Jésus"…

Reste le troisième chef d'accusation sur lequel Luc faisait reposer l'hostilité des responsables juifs. Il échappe au domaine politique, car cette adhésion est du domaine personnel religieux. C'est bien pourquoi, Pilate concède la punition de troubles à l'ordre public mais refuse la crucifixion. Celle-ci ne trouve aucune justification.

= 3ème élément : la comparution devant Hérode ou plus exactement la non-intervention d'Hérode. Seul Luc mentionne cet épisode. De ce fait, celui-ci a été souvent présenté et traité en "fait divers" qui ne change pas le cours des événements. Nous avons signalé la référence aux Actes des Apôtres qui unit Hérode à Pilate. Elle invite à ne pas simplifier la pensée de Luc et oblige à approfondir l'analyse "rapide" dont on se contente parfois. Luc ne la contredit pas, il la complète à la lumière des oppositions qu'endure sa communauté. En l'an 80, la réflexion finale sur la nouvelle amitié entre Hérode et Pilate, autrement dit entre peuple d'Israël et nations païennes n'est pas anodine.

Elément mis en symétrie : Il est donc important de différencier les deux attitudes qui sont prêtées à Hérode et de situer entre les deux l'élément central qui met "en contact" avec l'anneau suivant: "Jésus ne répond rien"…

La première attitude d'Hérode regroupe les pesanteurs d'une adhésion superficielle à Jésus : "Hérode a entendu parler de lui, il veut le voir dans l'espérance de quelques signes merveilleux". Sous cet angle, le témoignage de Jésus ne peut engendrer que de la déception. D'où, en deuxième attitude, une grande indifférence à son égard et à l'égard des conflits inter religieux qu'il suscite. Il revient à la seule autorité politique d'apaiser les conflits.

Particularités de Luc dans la rédaction de ce 3ème anneau :

- Bien entendu la comparution devant Hérode risque de retenir l'attention sans rejoindre l'importance que Luc lui donne. Il  faut garder en mémoire le lien que Luc opère entre la mort de Jésus et les persécutions qu'ont affrontées ou que risquent d'affronter les premières communautés. Notre réflexion sur les évangiles des premiers dimanches ordinaires nous ont aidés à préciser la double source des oppositions. De façon visible, il y a eu effectivement une répression violente menée par les responsables politiques. Mais cette répression s'est s'appuyée sur les mentalités ambiantes du bassin méditerranéen. L'influence de celles-ci est indéniable. Depuis plusieurs siècles, la culture gréco-latine avait abouti à une pseudo-religion tranquille, soit en épicurisme, soit en stoïcisme.

La jeune pensée chrétienne se situait en rupture avec l'état d'esprit ambiant et occasionnait d'elle-même son rejet. L'attitude d'Hérode correspond au monde gréco-romain qu'affrontait Luc. Effectivement la curiosité païenne se révélait très superficielle et fortement teintée de magie en matière religieuse. La présentation des Actes associe "Hérode, Ponce Pilate, les nations païennes et les peuples d'Israël" en responsabilité de la condamnation de Jésus. Cette analyse est loin d'être fausse et invite à une analyse plus exacte en ce qui concerne la portée universelle des événements du vendredi-saint.

- quelques points "bizarres" trouvent leur justification lorsqu'on se souvient du "décalage" de l'auteur par rapport aux événements et du lien qu'il cherche à établir avec la situation qui lui est contemporaine. Ainsi, à la suite de la question : "Es-tu le Roi des juifs ?", Pilate conclut rapidement et sans enquête, "Je ne trouve rien de coupable en lui !". Face aux ruines de la Palestine, à la rapide perte d'influence du judaïsme et à la nouvelle organisation juive issue du groupe pharisien de Jamnia, les anciens liens entre foi chrétienne et pensée juive ne pouvaient être jugés autrement.

- L'épisode de Barabbas n'intervient que de façon abrégée, sans la moindre préparation. Il suscite des questions sans réponse. En effet, nulle part, on ne trouve trace d'une "nécessité de libérer un prisonnier" à l'occasion de la fête de pâque. Quoi qu'il en soit de la documentation historique, cette incertitude ne remet pas en cause la mentalité de la foule et la contradiction entre le choix de Barabbas et le deuxième chef d'accusation.

- Luc fait abstraction de brutalités de la part des soldats romains. Il ne mentionne pas la flagellation. Il est très discret sur la comédie à laquelle se livre Hérode et sur "l'habit splendide" dont il revêt Jésus". Il centre tout sur la volonté de mort à l'égard de Jésus.

4ème anneau : le calvaire et la mise au tombeau

= Au départ : "ils l'emmenèrent" vers le lieu de l'exécution, "appelé Crâne"… au terme : "c'était le jour de la Préparation et le sabbat commençait à luire…les femmes restent en repos selon le commandement du sabbat"

= Le 1er élément: porte l'attention sur deux traits de cette marche vers la croix. "Ils saisissent Simon de Cyrène (ville de l'actuelle Libye) et lui imposent de porter la croix derrière Jésus"… Jésus s'adresse à "la multitude du peuple qui suivait et aux femmes qui chantaient des chants de deuil"… il évoque le drame que sera la destruction de Jérusalem en 70… Luc rapproche les deux événements, mais sans suggérer un lien de causalité. "Si on fait ceci au bois vert, que peut-il arriver au bois sec?"

L'élément mis en symétrie porte l'attention sur deux traits de l'ensevelissement : "Joseph d'Arimathie, membre du Conseil, favorable à Jésus, réclame le corps, l'enveloppe dans un linceul et le met dans une tombe neuve… les femmes amies considèrent comment est mis le corps et préparent aromates et parfums.

= Le 2ème élément précise le comportement négatif de différents témoins : 1. Jésus est crucifié et les soldats se partagent ses vêtements… 2. le peuple "observe"… 3. les chefs "se moquent"… 4. les soldats romains "le bafouent en lui donnant à boire du vinaigre" et en se référant à l'inscription "Roi des juifs" qui est fixée en haut de la croix… 5. même l'un des compagnons d'infortune "blasphème" en suggérant une libération miraculeuse dont il pourrait également bénéficier.

L'élément mis en symétrie précise le comportement ambigu des témoins précédents après la mort de Jésus : 1. "les foules se frappent la poitrine… 2. "de loin, restent en attente ses amis et des femmes qui l'ont suivi depuis la Galilée… Les chefs juifs ont disparu. Il est vrai qu'il s'agit du "jour de la Préparation" qui imposait une grande minutie de rites.

= Le 3ème élément précise le comportement positif d'un des condamnés avant la mort de Jésus. Il proclame l'innocence de Jésus et exprime à sa manière son espérance "lorsque viendra le Royaume". Jésus rectifie et précise "l'aujourd'hui" de l'accession au paradis. Luc ne détaille pas les souffrances de la croix,  pas plus que les invectives que mentionnent les autres évangélistes. Il symbolise le tout en image d'une "ténèbre qui arrive sur la terre".

L'élément central intervient à cette place : le "rideau du sanctuaire" délimitait le "Saint des saints", lieu de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Il "se déchire" marquant la fin du judaïsme et invitant à une conception universelle de la présence divine… "Il se déchire par le milieu" car Jésus unit désormais ciel et terre en son témoignage humain assumé par sa résurrection. Luc exprime cette conviction en une phrase plus accessible à ses lecteurs païens : "Jésus remet son Esprit aux mains du Père", expression qui va plus loin que la mort physique précisée ensuite par le mot habituel : " ayant dit ceci, il expira".

Elément mis en symétrie du 3ème élément : "le centurion (païen) glorifie Dieu en disant : Réellement cet homme était juste" autrement dit cet homme était innocent.

Particularités de Luc dans la rédaction de ce 4ème anneau :

- Luc est très discret sur les souffrances subies par Jésus. La chose est compréhensible si l'on tient compte du temps où il écrit. Tout d'abord, les souvenirs concernant la répression de la révolte juive en 70 sont encore dans les mémoires. L'écrivain Josèphe nous renseigne sur les atrocités qu'ont subies les juifs de la part des romains au moment du siège de Jérusalem. Les pleurs des "femmes de Jérusalem" avaient été largement justifiés, car les victimes innocentes s'étaient comptées par milliers. Il en était de même des crucifiés que les romains avaient exposés par centaines face aux assiégés pour les inciter à se rendre. Dix ans après les événements, la discrétion s'imposait, quelles que soient les divergences de doctrine.

- La présentation de Luc est également compréhensible en raison des persécutions dont la menace planait sur les chrétiens. Depuis la mort d'Etienne par lapidation, sans doute au cours de l'hiver 36-37, elles avaient pris des formes diverses. Dans les Actes des Apôtres, l'auteur rapproche l'exécution du premier martyr (Actes 6/8) du supplice de Jésus. Il insiste surtout sur les sentiments de la victime : "Seigneur Jésus, reçois mon esprit" et "Seigneur, ne leur impute pas ce péché". Certains persécuteurs comme Néron avaient dépassé en cruauté ce qui nous révulse avec raison dans le supplice inhumain de la crucifixion.

- Jésus met en œuvre l'attitude qu'il recommandait face aux oppositions violentes : "aimer ses ennemis… faire du bien à ceux qui haïssent… bénir ceux qui maudissent… prier pour ceux qui calomnient…" (6/27)

- En langage courant, les deux expressions "remettre l'esprit" et "expirer" sont devenues équivalentes. Il n'en est pas de même ici, comme le confirmera l'anneau de la Pentecôte. Au long de la vie publique, l'Esprit de Jésus s'était précisé grâce au témoignage visible qui l'avait manifesté d'une première manière. Au jour de Pentecôte, il témoigne de sa présence sous une forme nouvelle : tel un coup de vent qui pousse les apôtres vers un engagement plus net et plus universel. Cinquante jours après Pâques, le même Esprit que Jésus a remis au Père se trouvera ainsi ré-envoyé, visiblement et activement, dans l'Eglise des apôtres.

 
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