Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 4ème Dimanche de carême

 

Actualité

L'évangile d'aujourd'hui fait partie des textes très connus qui, spontanément, nous relient aux nombreux commentaires que nous avons entendus à leur sujet depuis notre enfance. La plupart tournaient autour de la détresse du pécheur, de la démarche de pénitence et de l'infinie bonté du Père qui oublie le passé… Tous ces niveaux de lecture sont vrais et peuvent être bénéfiques à l'occasion du carême.

Pourtant, depuis plusieurs dimanches, nous nous sommes familiarisés avec Luc et nous avons perçu sa manière personnelle d'aller plus loin qu'un vague aperçu moral. Nous avons également perçu que les questions abordées étaient souvent proches de notre actualité et que certaines références à l'enseignement de Jésus nous permettaient de les éclairer de façon inattendue. Qu'en est-il du passage d'aujourd'hui ?


Evangile

 

Evangile selon saint Luc 15/1-3 11/32

Le temps de l'Eglise/2 - 2ème ensemble : communauté en recherche de ce qui est perdu

Tous les publicains et les pécheurs s'approchaient sans cesse de Jésus pour l'entendre. Les pharisiens et les scribes murmuraient entre eux en disant : "Celui-ci accueille les pécheurs et mange avec eux ? ". Alors Jésus leur dit :

a) Luc précise le double champ de la recherche en rapportant la parabole de la brebis perdue dans le désert, symbole du monde et la parabole de la drachme perdue dans la maison, symbole de la communauté…

b) attitude vis-à-vis des personnes qui se sont éloignées :

b1 parabole du père et du fils perdu, développant la parabole de la brebis perdue

" Un homme avait deux fils

= Le plus jeune d'entre eux dit au père : " Père, donne-moi la part me revenant de la fortune ". Celui-ci leur répartit ses ressources.

Après peu de jours, ayant assemblé tout son avoir, le plus jeune partit pour un pays lointain et là il éparpilla sa fortune, vivant sans cesse dans le désordre.

= Comme il avait tout dépensé, arriva une grande famine en ce pays-là et lui commença à être dans le besoin. Ayant fait route, il s'attacha à l'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs faire paître des porcs. Il désirait se rassasier avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

Etant revenu sur lui-même, il déclara: "Combien de salariés de mon père sont débordés de pains et moi, ici, je meurs de faim !

M'étant levé, je ferai route auprès de mon père et je lui dirai : Père, j'ai péché vers le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils .Fais-moi comme l'un de tes salariés."

= S'étant levé, il vint auprès de son propre père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, ayant couru il tomba à son cou et l'embrassa.

Le fils lui dit : "Père j'ai péché vers le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils".

Mais le père dit à l'adresse de ses serviteurs :" Vite, apportez une robe, la meilleure et habillez-le et mettez une bague à sa main et des sandales à ses pieds. Apportez le veau engraissé, immolez-le. Ayant mangé, faisons la fête.

b2 idée-force

= parce que celui-ci, mon fils, était un mort et il est revenu à la vie, il était un perdu et il est retrouvé." Et ils commencèrent à faire la fête.

b3 parabole du père et du fils aîné, développant la parabole de la drachme perdue 

= Or, son fils aîné était au champ. Lorsque, venant, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des chœurs. Ayant appelé un serviteur, il s'informait de ce qui se passait.

Il lui dit : "Ton frère est revenu: Et ton père a immolé le veau engraissé parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé." Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer.

= Son père, étant sorti, le conjurait. Ayant répondu, il dit au père : "Voici tant d'années que je suis à ton service et jamais je n'ai passé outre à un commandement de toi. Jamais tu ne m'as donné un chevreau afin que je fasse la fête avec mes amis. Quand ton fils est revenu, celui-ci qui a dévoré tes ressources avec des filles, tu as immolé le veau engraissé pour lui !"

= Celui-ci lui dit : " enfant, toi, tu es en tout temps avec moi, et tout ce qui est mien est tien. Or, il fallait faire la fête et se réjouir parce que celui-ci, ton frère, était un mort et il est revenu à la vie, il était un perdu et il est retrouvé."

Contexte 

* Luc mentionne trois fois la critique adressée à Jésus au sujet de ses fréquentations; la première (5/30), se situe au début du ministère historique, au cours du repas chez Lévi: "Les pharisiens et leurs scribes murmuraient , disant à ses disciples : "En raison de quoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs " Ayant répondu, Jésus leur dit : "Ceux qui sont en bonne santé n'ont pas besoin de médecin, mais au contraire, ceux qui ont mal. Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs vers une conversion".

Nous lisons la deuxième en 7/34 et la troisième, ce dimanche, dans le cadre des enseignements sur l'Eglise que l'évangéliste répartit au long de la montée à Jérusalem.

* Notre passage d'évangile constitue le deuxième volet d'un ensemble traitant de la communauté chrétienne. Au chapitre précédent, Luc a regroupé quelques recommandations concernant son "organisation" interne. Il est naturel qu'il l'invite à dépasser ce premier plan et l'encourage à s'ouvrir vers l'extérieur en vue de ramener dans le cadre fraternel ceux qui, pour diverses raisons, s'en sont éloignés. Mais Luc est conscient des tensions qui peuvent résulter de ce travail missionnaire ; des ruptures risquent de se creuser au sein-même de la communauté…

* Deux paraboles précèdent celle-ci et éclairent les deux secteurs qu'il est facile de repérer dans la présentation que nous venons de lire : la parabole de la brebis perdue dans le désert du monde éclaire ce qui est dit du fils perdu... la parabole de la pièce perdue dans la maison, c'est-à-dire la communauté, éclaire ce qui est dit du fils aîné. L'attitude du père se trouve donc au centre, en facteur d'unité. Le premier verset est explicite: "un père avait deux fils". Il importe de ne pas oublier les serviteurs qui sont associés dans l'accueil de façon étroite puisque ce sont eux qui assument les détails pratiques avant d'être associés à la fête.

* Luc pressent la fausse interprétation qui peut être donnée à l'attitude d'accueil du père. Il fait suivre cette parabole du commentaire de Jésus dénonçant l'exemple d'un intendant malhonnête. Jésus y refuse nettement l'attitude déconcertante du maître qui fait l'éloge de l'infidélité dont il a été victime. Aucune compromission ne peut être admise : celui qui n'est pas "fidèle" en gestion du "capital d'autrui" ne peut espérer se voir confier la gestion du "capital véritable".

Préambule

* De multiples commentaires se sont focalisés sur cette parabole et c'est leurs échos qu'une majorité de fidèles conservent dans la mémoire. Ils se fixent presqu'exclusivement sur le cas du jeune fils et sur l'analyse de sa culpabilité. La parabole se trouve ainsi surchargée de nombreuses références sur la détresse du pécheur, la démarche de pénitence, la miséricorde du père.

* Une question simple mérite d'être posée : la composition soignée que nous venons de lire peut-elle être réduite sans dommage à une page de morale ?… A l'évidence, nous sommes en présence d'un texte qui a une longue histoire... En sa forme première, cette parabole s'inscrivait certainement dans un enseignement sur le pardon. Mais l'évangéliste l'a intégrée dans un ensemble et, en cohérence avec l'esprit de cet ensemble, il l'a développée pour lui donner sa forme actuelle. Celle-ci se présente comme une composition équilibrée, centrée sur un père et mettant en opposition les comportements de deux fils.

* A cette place de son œuvre, Luc traite de la vie de l'Eglise. Le chapitre précédent rappelait quelques exigences concernant la vie interne de la communauté : pas de préséances, large invitation au festin du Royaume et, en finale, exhortation à porter cette invitation "vers les chemins et les clôtures".

C'est là que l'évangéliste tient à porter notre attention et estime utile de nous éclairer plus précisément, en référence avec la pensée de Jésus. Il pressent les difficultés qui vont résulter de cette "ouverture" sur l'extérieur. Il parle d'expérience… dans les Actes, il ne cachera pas les troubles de la première église en vue d'accueillir les païens "à part entière", les tensions ont été vives et ont menacé de briser l'unité de la communauté. Au moment où il écrit, il sait que cette crise initiale a été surmontée, mais, qu'en sera-t-il par la suite ? Il entrevoit que l'instabilité de cette situation se retrouvera ultérieurement, à certaines périodes de l'histoire de l'Eglise… Aussi, se garde-t-il bien de donner une conclusion aux deux dialogues : le fils cadet va-t-il rester ? Le fils aîné va-t-il accepter de reprendre place ?… seul, l'avenir peut le dire.

* Pour Luc, le principe de l'ouverture au monde ne peut être atténué. Mais, de façon réaliste, il invite à regarder en face les dangers possibles : certains concernent l'accueil… par souci de prosélytisme cet accueil peut être irréfléchi et "brader" la conversion qui s'impose au départ… ou bien, pour ne pas nuire à l'unité, il peut être durci et, de ce fait, rendre hésitantes les conversions possibles… Car, à l'opposé, on ne peut empêcher la réaction de chrétiens déjà engagés dans la vie de la communauté et préoccupés des valeurs qu'ils puisent dans leur foi; il est à craindre qu'ils soient tentés de s'éloigner.

* Il nous est facile d'admettre l'actualité de ces questions et c'est bien là l'intérêt de ce texte. Une fois de plus, nous ne pouvons que nous réjouir de cette lumière pour "aujourd'hui" émanant d'un témoignage vécu "autrefois"… Mais il n'est certainement pas facile de convaincre un auditoire pré-orienté qu'il s'agit bien là de la portée exacte de cette parabole et que notre réflexion ne fait que recueillir la pensée de l'évangéliste.

 

Piste de réflexion possible : travailler inlassablement à unifier une communauté accueillante

Premier point : pour un accueil intelligent, à l'exemple du Père

* Cette double parabole prend place dans un ensemble traitant de la vie de l'Eglise. Au chapitre précédent, l'évangéliste a éclairé la vie interne de la communauté à la lumière d'une autre parabole que nous connaissons bien, celle des invités au festin. Mais il craignait que cette chaleur d'amitié ne replie la communauté sur elle-même. C'est pourquoi il rappelait en finale, la mission que recevait le serviteur : il importait de porter l'invitation par "chemins et clôtures", c'est-à-dire hors des limites de la communauté.

* Spontanément, nous ne pouvons que nous réjouir en entendant l'évangéliste rappeler à sa communauté qu'elle doit être missionnaire et s'ouvrir au monde qui l'entoure. Mais nous risquons d'oublier que cette mission ne va pas sans risques : non seulement les risques de l'extérieur, risques des oppositions ; mais également les risques de tensions à l'intérieur.

Luc sait par expérience que cet équilibre n'est pas toujours facile. Dans les Actes des apôtres, il ne cache pas les perturbations qui ont secoué la première communauté, communauté judéo-chrétienne, lorsqu'il s'est agi d'admettre les païens "à part entière". Cette première crise avait été surmontée, mais non sans mal, alors que les intéressés étaient encore imprégnés d'une formation reçue directement de Jésus. Luc a conscience que l'universalité provoque des crises au nom même de l'idéal qu'elle poursuit. Il sait qu'il n'est pas toujours facile de "tenir les deux bouts de la chaîne"…

La phrase qui débute notre passage prend alors tout son sens. Au temps de Jésus, la critique de compromission venait de l'extérieur, des pharisiens et des scribes : "celui-ci accueille les pécheurs et mange avec eux". Par la suite, elle s'était déplacée à l'intérieur et devenait un pôle de division. La tension qu'elle créait mettait en péril l'unité de la communauté. Face à l'incroyance, les uns insistaient sur l'ouverture et l'accueil ; ils y voyaient une chance de croissance en même temps qu'une fidélité à l'esprit de l'évangile… et ils n'avaient pas tort! Les autres craignaient que certaines valeurs se trouvent diluées dans la variété des cultures ou même disparaissent en raison d'une trop grande rapidité d'adaptation… et leurs craintes n'étaient pas sans fondement!

* Le texte d'aujourd'hui met en présence trois groupes:

1. Au centre le groupe du père et de ses serviteurs. Nous oublions toujours ces derniers alors que, si nous lisons attentivement le texte, ce sont eux qui réalisent concrètement l'accueil : il leur revient de "fournir la robe la meilleure", de "mettre la bague à la main" du jeune fils, de lui "mettre des sandales aux pieds", de préparer le festin. Nous reviendrons sur ces symboles. Les mêmes serviteurs deviennent ensuite les convives qui participent à la fête… Leur attitude s'intègre parfaitement dans l'initiative d'accueil qu'amorce la démarche du père vers son jeune fils.

2. Le cas du jeune fils est analysé en plusieurs étapes dont les premières sont sans complaisance et dont les dernières sont très nuancées quant à l'évolution de ses sentiments. Le texte insiste sur trois points : sa situation de détresse dans un monde de détresse, sa conversion intérieure et sa décision personnelle de retour.

3. L'attitude du fils aîné est tout aussi finement analysée. Nous y sommes moins sensibles en raison de la réaction spontanée que nous éprouvons vis-à-vis de son attitude antipathique. Pourtant, certains de ses arguments ne manquent pas de poids.

* Cette rapide analyse du texte nous aide à en saisir la clé ou, plus exactement les clés que nous propose l'évangéliste pour une réflexion équilibrée qu'il rattache directement à Jésus.

Pour lui, nous sommes les serviteurs… nous sommes au cœur d'une tension inévitable et nous devons aider à la surmonter au sein de la communauté. Sans être totalement le Père, nous lui sommes associés de façon étroite. Il nous appartient de partager son esprit vis-à-vis de ceux qui sont loin comme vis-à-vis de ceux qui sont près. Deux démarches sont ainsi remises à notre responsabilité : une démarche d'accueil et une démarche de dialogue.

Ces démarches ne peuvent être laissées à l'improvisation. L'une et l'autre doivent partir d'une juste analyse des situations. Il est bon que la priorité de l'accueil soit rappelée, mais, s'il veut être un accueil chrétien, celui-ci doit se nourrir d'une double intelligence : intelligence "affective" concernant le passé et l'état d'esprit de celui qui est accueilli ; intelligence "constructive" concernant ce qu'il convient de lui proposer lorsqu'il entre dans la communauté. Nous pouvons remarquer que Luc craint les précipitations issues de la seule bonne volonté, il développe longuement le temps d'analyse qui concerne ceux qui sont loin. Quant à ceux qui menacent de rupture, le dialogue lui semble plus facile étant donné qu'ils partagent déjà un certain nombre de valeurs positives, le rappel d'une foi commune devrait faciliter leur retour.

* Ainsi apparaît tout l'intérêt de ce jumelage de deux paraboles. Nous pouvons retenir en priorité les activités "du milieu", celles des serviteurs, mais il nous faut également porter souci des clivages à surmonter dans la communauté.

* Certains symbolismes de la parabole ne nous sont pas familiers, entre autres celui de la bague au doigt, signe d'autorité.  Il est cependant facile d'en saisir concrètement le sens en rappelant l'attitude de la première communauté vis-à-vis de Paul. Luc y pense, sans aucun doute. 1. à l'issue de sa conversion, grâce à Barnabé qui veilla à son instruction, il lui fallut d'abord "revêtir" le vêtement de la foi chrétienne. 2. malgré son passé, le groupe des apôtres lui conféra peu à peu une certaine autorité, jusqu'à en faire l'un des siens. 3. le vaste champ d'évangélisation du monde païen s'ouvrit ainsi à son dynamisme. Nous retrouvons le symbole du vêtement, le symbole de la "bague au doigt" et le symbole "des sandales aux pieds" qui parle de lui-même en rapport aux longs voyages missionnaires.

Nous n'aurons pas toujours des saint Paul à accueillir mais nous pouvons retenir les quatre activités qui complètent un premier mouvement d'amitié : 1. Il importe de fournir un nouveau vêtement et il nous est dit que ce vêtement doit être le meilleur, ainsi nous est rappelée la nécessité de renouveler la présentation de l'évangile; la plupart de nos contemporains ne soupçonnent même pas la densité d'humanité dont a témoigné Jésus. 2. Malgré l'engagement de nombreux fidèles, l'organisation de l'Eglise est encore perçue en hiérarchie, certes, l'entrée de nouveaux chrétiens dans les communautés est accueillie chaleureusement, mais, dans leur esprit, nombre d'à priori risquent de leur faire sous-estimer la place qui les attend et leur revient. 3. Le mouvement qui les a portés vers une communauté leur cache parfois la richesse qu'ils représentent. Leur importance ne vient pas du fait qu'ils comblent des vides ; elle vient du sang nouveau qu'ils apportent et qui peut nourrir un dynamisme missionnaire en vue d'atteindre les mentalités modernes. 4. Ensemble nous pouvons alors "faire la fête" mais Luc ne manque pas une occasion pour évoquer notre participation antérieure : nous "immolons un veau qui a été engraissé" par nos soins.

Deuxième point : face aux tensions inévitables dans la communauté

* Les deux paraboles qui précèdent notre passage dans la composition générale de Luc préparaient le deuxième volet du comportement du Père.

La parabole de la brebis perdue préparait l'attitude du Père vis-à-vis du plus jeune fils. La mention du désert est familière à Luc comme symbole du monde. Le vocabulaire est semblable : la brebis est "perdue et retrouvée" comme le fils. Tout se termine en partage communautaire de la joie.

La parabole de la drachme perdue préparait l'attitude du Père vis-à-vis du fils aîné. Sous la plume de l'évangéliste, la maison est toujours le symbole de la communauté. Le fils aîné, lui-aussi, s'approche de la maison. Même s'il n'est pas dit de lui qu'il est "perdu et retrouvé", son refus d'entrer le situe dans une position équivalente.

* Rappelons la perspective qui amène l'évangéliste à compléter ce qu'il disait au chapitre précédent au sujet de l'Eglise et de la vie des communautés. Il en illustrait la vie interne en la référant à une autre parabole que nous connaissons bien, celle des invités au festin. Mais il craignait que cette chaleur d'amitié ne replie la communauté sur elle-même. C'est pourquoi il rappelait en finale, la mission que recevait le serviteur : il importait de porter l'invitation par "chemins et clôtures", c'est-à-dire hors des limites de la communauté.

Cette ouverture n'était pas sans risque : non seulement les risques de l'extérieur, risques des oppositions ; mais également les risques de tensions à l'intérieur. Par souci de prosélytisme les uns peuvent être tentés de "brader" la conversion qui s'impose au départ.  A l'opposé, on ne peut empêcher la réaction de chrétiens déjà engagés dans la vie de la communauté et préoccupés des valeurs qu'ils puisent dans leur foi.

Pour surmonter ces tensions, Luc propose deux éclairages. Le rôle des serviteurs disparaît ainsi que les symbolismes du vêtement, de la bague, des sandales, du festin. L'analyse se fait plus profonde et le dialogue se veut plus large. Une première nous tourne vers le monde de l'incroyance, dans l'optique du berger et de la brebis perdue ; l'autre met en cause l'intégrisme qui gangrène l'Eglise, au nom d'une fausse conception de sa mission.

"Ceux qui sont loin"…

En certains passages d'évangile, nous pouvons être étonnés du ton pessimiste qui sous-tend la présentation du monde incroyant. Les auteurs se souviennent du refus qui aboutit au drame de la croix. Il est certain que notre sensibilité moderne nous pousserait à plus d'optimisme lorsque nous en parlons. Luc ne diffère pas en ses conclusions, mais il se révèle moins utopique.

* Au départ, il rappelle qu'il s'agit d'un fils, le père redira à son aîné qu'il est son frère.  Ce fils disposait en tant que tel d'une fortune qui est mise à sa libre disposition. Cette liberté est fondamentale puisqu'elle ne suscite aucune remarque lors de l'exigence de répartition.

* L'évangéliste reste très sobre sur l'éparpillement des biens, il s'opère dans un pays lointain, il résulte d'une vie de désordre.

* Plusieurs facteurs sont responsables de la situation de détresse. Certes il y a la responsabilité de l'intéressé, puisqu'il a tout dépensé, mais il y a également la grande famine qui sévit en ce pays-là et l'égoïsme du monde où il est relégué. Le citoyen auquel il s'attache ne lui propose qu'un travail mineur et, d'un point de vue religieux, ce travail plonge dans un environnement impur, celui des porcs.

* La détresse provoque, chez le jeune fils, un "retour sur lui-même" à partir de la souffrance qui résulte de sa nouvelle situation et du contraste avec celle dont il bénéficiait à l'origine. Loyalement, il assume la responsabilité de ce contraste. Mais, de ce même souvenir, jaillit également une lueur d'espérance. La figure du père émerge dans sa richesse de paternité et sa capacité de pardon.

* C'est le fils lui-même qui amorce le mouvement de résurrection dont il va être  bénéficiaire  : "il se lève" et il va, non vers un lieu où il trouverait l'abondance, mais "vers son propre père"… le caractère personnel de la rencontre est déjà intégré dans sa démarche.

* Nous connaissons la suite, mais il n'est pas inutile de mettre en valeur les aspects que Luc tient à souligner : "le jeune fils est encore loin" ; " le père court vers lui et se jette à son cou". Loyalement le fils se situe en vérité d'une situation dont il s'avoue responsable, mais le père ne semble pas l'entendre et passe de suite à la mise en œuvre d'un nouvel état.

* N'oublions pas la dernière phrase. Luc accentue les enjeux de toute l'activité menée par le père et par ses serviteurs. En assumant positivement le drame du perdu-retrouvé ils assument positivement le drame du mort-revenu à la vie.

Quelques "points forts" peuvent retenir notre attention en rapport avec notre actualité.

* Le Père reste invisible au long du parcours. Luc le situe au départ et à l'arrivée. Dans les deux situations, nul reproche de sa part.  Lorsque nous dialoguons avec l'incroyance, il s'agit là d'une position que nous avons du mal à respecter. Dans l'intention de convaincre, une tendance naturelle nous pousse souvent à insister sur les situations de détresse d'un "monde sans Dieu", livré aux passions de jouissance ou de violence, créateur d'injustice du fait de l'égoïsme d'un grand nombre". Nous cherchons à "ouvrir les yeux" de nos contemporains, le père, lui, espère et attend une réflexion personnelle.

* Le fils a souvenir de la situation bénéfique dont il disposait auparavant et qu'il est susceptible de retrouver. Loyalement nous pouvons poser une question : la "religion", telle qu'elle a été enseignée autrefois et telle que notre entourage en garde mémoire, suscite-t-elle un même désir de retour ? Nous percevons l'immense travail qui s'impose à nous antérieurement à tout apostolat de conversion. Une nouvelle présentation de la foi chrétienne ne donnera pas systématiquement des résultats, mais Luc nous rappelle discrètement son influence au cœur de l'évolution des mentalités.

* Nos esprits modernes peuvent être également sensibles à l'idée des richesses communes dont tout homme dispose "par nature" ; à l'ère de la mondialisation ce rappel n'est pas inutile. Nous pouvons également retenir le partage des responsabilités dans la situation de détresse, physique ou morale, qui accable un si grand nombre de ceux qui sont encore loin de la foi.

* Luc insiste sur l'état d'esprit de celui qui revient. Il s'agit d'un retour et non d'une victoire de l'indépendance, nous sommes loin du tintamarre victorieux de certaines revendications. Nous le savons, ce retour s'épanouira en résurrection, mais ce n'est pas le père qui a cherché à provoquer le mouvement, il a attendu que le fils l'amorce. Ensuite seulement, il s'est engouffré dans la brèche.

"Ceux qui s'éloignent"… ou hésitent à revenir

Nous en connaissons tous. Luc nous invite à ne pas dramatiser mais il nous prodigue également quelques conseils.

* A cette place il faut rappeler l'action positive que mentionnait la parabole de la drachme perdue. Elle répond, en faveur du fils aîné, à l'activité des serviteurs en faveur du plus jeune. Sous forme symbolique, discrètement, Luc suggérait trois préalables à nos discussions…

Il faut d'abord "allumer la lampe", c'est-à-dire se centrer sur l'évangile, sur le témoignage historique de Jésus ; c'est là une référence que tous les chrétiens partagent et qui demeure facteur d'unité. Il faut ensuite "balayer la maison" : il est possible que les critiques ou les objections soient justifiées, leurs réserves invitent peut-être à "faire le ménage" et servent l'accueil tout aussi utilement que d'autres initiatives. Mais ce travail de synthèse doit être "mené avec soin", il ne souffre pas l'improvisation.

* La parabole du fils aîné complète ces premières recommandations. Le père ne se satisfait pas de la situation, le retour du jeune fils ne compense pas l'éloignement de l'aîné. Il sort vers celui-ci et n'hésite pas à engager le dialogue.

Ce dialogue n'est pas fait de reproches, il n'est même pas parlé des hésitations à entrer. Le père n'engage pas plus la discussion sur des allusions plus ou moins justifiées et il passe nettement au dessus des reproches pour en venir à l'essentiel.

Auparavant, il ne manque pas de rappeler les valeurs dont a témoigné le fils aîné pendant l'absence du cadet; il va même jusqu'à admettre que l'aîné a été également victime du gaspillage des biens qui leur étaient communs.

* Mais il rappelle également qu'il s'agit d'un frère "par nature", au delà de la diversité des comportements. Il manquerait quelque chose à l'accueil si la joie n'en était pas partagée.

En conclusion

Est-il légitime de réduire ces paraboles à de simples exhortations morales, alors qu'elles ont été rapportées en vue de nourrir la vie de nos communautés en ses multiples dimensions, internes et missionnaires ? Luc nous rappelle une chose : "un père avait deux fils"… Il en résulte pour nous deux soucis qu'il nous faut sans cesse rééquilibrer: souci vers l'extérieur, souci de l'intérieur. Nous ne pouvons nous laisser distraire de l'un en nous consacrant exclusivement à l'autre.

(C) Franck Laurent

 
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