Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 1er Dimanche de carême

 

Une formule pour orienter notre carême: Jeûner de soi-même pour mieux déjeuner des autres!

Actualité

Le texte que nous lisons en ce début de carême est un texte très connu, trop connu. Il fait partie d'un album de clichés que nous ouvrons avec bonne volonté, mais sans grand espoir d'en tirer du nouveau… nous aurions même tendance à faire de sa lecture une première "pénitence" de carême.

Dans notre situation actuelle, au milieu de l'incroyance, nous pouvons également ressentir une certaine gêne à son égard. Si vous laissez "traîner" un Nouveau Testament, ce n'est sans doute pas le passage idéal sur lequel vous aimeriez que tombe l’un de vos amis de passage. Même si nous ne redoutons pas cette éventualité, prenons le temps de regarder le texte, le regarder "à froid", quel que soit ce que nous pouvons tirer en rapport avec Jésus ou en rapport avec nous…


Evangile

Evangile selon saint Luc 4/1-13

situation de départ :  

Jésus, plein d'Esprit-Saint, retourna du Jourdain et il était mené dans l'Esprit dans le désert, étant tenté pendant quarante Jours par le diable.

Premier mouvement : face aux dures conditions d'un séjour "au désert pendant quarante jours"  

1er temps : tentation du miracle personnel de survie

Il ne mangea absolument rien en ces jours-là et, comme ils avaient été épuisés, il eut faim.

Or le diable lui dit : "si tu es fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne du pain. "

2ème temps : attitude de Jésus

Et Jésus répondit à son adresse: " Il se trouve écrit : non de pain seul vivra l'homme " Deutéronome 8/3

Deuxième mouvement : face à la gloire des royaumes  

1er temps : tentation politique de domination

Et l'ayant conduit en haut, il lui montra tous les royaumes de l'univers en un rien de temps. Et le diable lui dit : " A toi, je donnerai toute cette autorité et leur gloire - parce qu'elle se trouve m'avoir été livrée - et à qui je veux éventuellement je la donne

à la racine des anneaux suivants

Toi donc, si éventuellement tu te prosternes devant en ma présence, elle sera toute à toi. "

2ème temps : attitude de Jésus

Ayant répondu, Jésus lui dit : " Il se trouve écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte. " Deut 6/13-14

Troisième mouvement : face au style religieux habituel adopté par le judaïsme  

1er temps : tentation religieuse des prodiges et de la protection miraculeuse

Or il le mena vers Jérusalem, il le plaça debout sur le faîte du Temple et lui dit : " Si tu es fils de Dieu, jette-toi toi-même d'ici en bas - car il se trouve écrit : 'à ses anges Il donnera ordre à ton sujet de veiller constamment sur toi'

et : 'sur leur mains ils t'enlèveront, de peur que tu ne heurtes à une pierre ton pied." Psaume 91

2ème temps : attitude de Jésus

Ayant répondu, Jésus lui dit : " Il se trouve dit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu " Deut 6/16

retour :  

Ayant épuisé toute tentation, le diable se retira de lui jusqu'à un moment fixé.


Répartition des thèmes et des textes entre les dimanches de Carême selon les années liturgiques

Les deux premiers dimanches sont centrés sur le Christ. Le premier évoque le séjour au désert selon la présentation particulière de chacun des évangélistes: A = selon Matthieu, B = selon Marc (récit le plus succinct), C = selon Luc. Le deuxième rapporte la Transfiguration selon la même diversité.

Les trois autres dimanches préparent plus immédiatement aux célébrations pascales. En année A, nous parcourons trois grands "ensembles" selon Jean : l'eau vive promise à la Samaritaine, l'accession à la lumière de l'aveugle de naissance, la vie rendue à Lazare. En année B, nous sont proposés également des textes de Jean: l'expulsion des marchands du Temple, la venue de la lumière en Jésus, la glorification de Jésus par accueil universel. En année C, la liturgie a retenu deux textes de Luc : l'activité présente du vigneron, l'accueil que le Père réserve au fils perdu, et elle y ajoute l'épisode de la femme adultère selon Jean.

Documents concernant le carême et présentés au cours des autres années

La disposition de Luc est semblable à celle de Matthieu, hormis une inversion entre les deux dernières "tentations"; Matthieu et Luc sont beaucoup plus développés que Marc. Jean ne parle pas d'un séjour de Jésus au désert. Les synoptiques situent l'affrontement immédiatement après la "manifestation divine" au Jourdain et avant l'engagement de Jésus en son activité publique.

En Année A, vous trouvez d'abord en "contexte " des renseignements sur la manière dont les livres bibliques présentent l'Exode du peuple juif en évoquant les impasses qui ont pesé sur l'histoire passée du peuple d'Israël : épreuve de la faim... déviations religieuses... épreuve politique... Ces trois éclairages facilitent l'interprétation des actions et paroles concernant l'engagement concret de Jésus. Indirectement, ils éclairent les impasses universelles, y compris celles qui menacent l'histoire de l'Eglise…Quelques pages résument ensuite l'évolution de la pratique du carême dans la vie de l'Eglise. Il s'agit de simples généralités.

La piste possible porte comme titre: "déjouer les mirages qui menacent nos routes humaines". Il ne s'agit pas de spiritualité personnelle, mais de la manière dont la présentation de Matthieu éclaire l'histoire universelle. L'auteur recourt au modèle de pensée juive qui unifie passé, présent et avenir. En raison de sa formation première, c'est là une clé qui permet de saisir les nuances de sa présentation.

En Année B, les notes précisent la disposition de l'ensemble dont est extrait le court passage "selon Marc". Elles précisent également les symbolismes qui sont attachés à plusieurs expressions anciennes: désert, chiffre 40, tentation, bêtes sauvages, anges, Bonne Nouvelle, Royaume de Dieu, conversion.

La piste possible invite à "ré-ajuster notre vision de Jésus": donner priorité à sa personne et au mouvement de sa révélation - porter trois regards complémentaires sur son engagement: ils concernent la "nature" de celui qui s'engage, la dimension historique qui affecte son engagement et l" Parole" qui en émane.

Contexte des versets retenus par la liturgie

Luc compose en anneau la juste conception de la "filiation de Jésus dans l'Esprit-Saint".

En tête des débuts historiques du ministère de Jésus, il présente le "mystère" de sa personnalité. Il insiste sur la double filiation divine de Jésus : filiation dans l'Esprit-Saint, selon la présentation habituelle au Jourdain… mais également filiation par hérédité humaine, l'évangéliste fait ainsi remonter la généalogie de Joseph à "Adam, fils de Dieu".

Aussitôt après, il dénonce les erreurs que nous pouvons faire sur la vraie nature de Jésus-Messie lorsque nous le proclamons Fils de Dieu. Il existe tant de manières de concevoir ce titre selon notre imagination et de le couper de notre humanité. Comme Matthieu, il insiste sur trois d'entre elles, mais il inverse l'ordre des deux dernières. Par la suite, ce "condensé" se retrouvera souvent en filigrane de l'action d'ensemble engagée par Jésus.

 

Piste possible de réflexion: les épreuves qu'affronte tout engagement chrétien

Premier point : le texte de Luc et son genre littéraire

= Il est évident qu'il s'agit d'un texte symbolique et non d'un récit historique. Le fait que Jésus ait aspiré à réfléchir quelques jours, dans un endroit tranquille, avant de commencer son ministère, est fort plausible. Nous sommes les premiers à souhaiter des temps de calme pour ne pas être débordés par le quotidien de nos existences. Jésus le fera quelquefois par la suite…

Qu'il ait été ainsi amené à  préciser le "style" correspondant le plus adéquatement à la mission dont il se sentait investi… là aussi rien que de très plausible. A ce stade de son engagement, son environnement n'était plus celui de Nazareth, il était plus complexe et combien plus préoccupant, des choix concrets se précisaient ou s'imposaient.

= Ne prêtons pas le flanc aux critiques en  restant à une demi interprétation du texte. Ne perdons aucune occasion de rectifier les "clichés" que, malheureusement, beaucoup de nos contemporains ont entendus. Luc ne cherche pas à décrire quoi que ce soit d'extérieur. Il est ridicule de matérialiser un petit diablotin… de camoufler un super magnétophone dans le sable pour enregistrer une conversation intérieure… de chercher une montagne d'où l'on puisse voir tous les royaumes de l'univers, lieu très difficile à trouver depuis que l'on sait que la terre est ronde… d'introduire un hélicoptère pour déplacer Jésus au faîte du Temple, à 50 mètres de hauteur… etc…

Soyons nets. Le genre littéraire adopté par Luc n'est plus le nôtre mais nous avons des exemples de décalage face auxquels nous réagissons de façon plus intelligente. N'hésitons pas à en rappeler des exemples.

Nous n'en voulons pas à Jean de La Fontaine d'avoir composé sous forme de fables la caricature de son temps. En le lisant, nous ne nous précipitons pas dans la forêt de La Ferté-Milon pour trouver les descendants d'un renard qui parlait français et aimait le fromage ! Les défauts que l'auteur constatait à la cour du Roi étaient bien des défauts "historiques", mais nous comprenons les motifs qui ont poussé l'auteur à ne pas les exprimer directement! Cela n’empêche pas de recevoir la portée éducative universelle de son texte, car ces défauts sont de tous les temps.

= Cet exemple permet de bien saisir la manière dont un mouvement de pensée suscite un texte portant sur un "réel" encore plus réel que ne pourrait le fixer un cliché photographique.

Ce n'est pas parce qu'ils recevaient des confidences particulières de la part de Jésus que les évangélistes parlent de ses choix sur la manière dont il entendait vivre sa mission. Les choses sont beaucoup plus simples et plus sérieuses.

1. Après la résurrection, au moment où leur engagement prenait le relais de celui du Maître, les disciples durent  réfléchir sur l'ensemble du ministère vécu par le Christ en leur compagnie "depuis ses débuts en Galilée, après le baptême proclamé par Jean" (Actes 10/37)… Ils connaissaient bien la forme qu'avait pris son engagement, mais, avec le recul, ils en percevaient l'originalité : le Christ avait fait des choix et plusieurs de ces choix contrastaient avec les options spontanées qui auraient jailli de nos esprits humains si nous avions "été à sa place".

2. Il était évident pour eux que cette originalité n'était pas le fruit du hasard. Elle n'avait pas été engendrée par les événements extérieurs, elle jaillissait d'une réflexion profonde, base d'une volonté déterminée. Ces choix avaient été mûris bien avant les débuts de la vie publique. Mais c'était à ce moment qu'ils s'étaient "mis en exercice" et s'étaient révélés explicitement à ses contemporains, donc à eux disciples, donc à tout chrétien.

3. La composition des trois premiers évangélistes poursuivait également un objectif pratique qui concernait la suite des événements. Ils savaient qu'ils ne pourraient pas consigner par écrit tout ce que Jésus avait fait et dit (Jean 21/25). Malgré une sélection rigoureuse orientée dans ce sens, ils pouvaient craindre que les souvenirs rapportés ne soient déviés de l'interprétation exacte qu'il convenait de leur apporter au regard de la totalité des paroles et actions de Jésus.

En mettant en tête un éclairage précis, applicable à l'ensemble de leur œuvre, ils pensaient écarter tout le "merveilleux religieux" qui s'attache fréquemment aux souvenirs. Face à un épisode dont nous n'avons pas été témoins et qui nous est seulement rapporté, nous ne pouvons empêcher certains "réflexes" habituels de suggérer des commentaires. La lecture de l'évangile n'échappe pas à ce handicap. Le triple éclairage que nous venons de lire invite donc à une sélection d'interprétation. Il met en garde contre trois dérives fréquentes qui affectent la lecture de certains épisodes et en faussent le sens: la dérive utilitaire, la dérive politique, la dérive merveilleuse.

4. La plupart des premiers chrétiens avaient une formation biblique, il leur paraissait donc "logique" de confronter l'originalité de Jésus avec le cœur de la foi juive. Ils reprirent donc certains thèmes fondamentaux des "Ecritures" : le désert, la marche du peuple durant quarante ans, les épreuves qui avaient ébranlé la foi des ancêtres à trois reprises (voir les références dans le corps du texte, ci dessus).

Pour qui connaissait le cadre symbolique passé, les contrastes sautaient aux yeux…Aussi, la présentation se doublait d'une critique à peine voilée concernant les oppositions des responsables juifs. Ce n'est pas sans raison que "le diable" reprend certains versets du Deutéronome, mot qui signifie "la nouvelle Torah". Les réponses de Jésus suggèrent une autre interprétation des textes anciens.

5. En arrière plan, il n'est pas interdit de rejoindre la pensée plus générale qui habitait la pensée des évangélistes : notre mission chrétienne prenant la suite de la mission de Jésus, nous sommes affrontés aux même choix… Dans nos rapports au monde incroyant, notre désir sincère de rayonner notre foi risque de nous faire "déraper", même avec bonne volonté, même "raisonnablement"… En cette "épreuve", le soutien de Jésus ne se présente pas comme un fluide mystérieux, mais comme l'accompagnement de quelqu'un qui a vécu le même combat… dans le "désert" de son temps…

6. Certaines extrapolations peuvent être faites pour éclairer la vie courante et les tentations de l'avoir et du pouvoir. Mais le texte ne se veut pas un texte de "morale"; il se veut en priorité lumière et discernement au service de la foi et de la vie missionnaire.

Deuxième point : l'orientation apostolique des "tentations selon Luc"

= Nous avons déjà parlé des deux orientations qui sous-tendent ce passage ; en premier, un regard sur Jésus et le "style" qui fut le sien historiquement… en second, une invitation à mieux centrer les orientations qu'il revenait aux apôtres de présenter aux nouvelles communautés chrétiennes. Celles-ci regroupaient des païens plus ou moins bien convertis, tentés d'interpréter le témoignage de Jésus selon leur première formation.

Ceci permet de comprendre les divergences de Matthieu et Luc concernant l'ordre dans lequel ils alertent sur les épreuves. Elles ne changent rien à la portée de leurs présentations mais elles donnent l'occasion d'enrichir notre réflexion en prêtant attention à l'originalité de chacun.

= Ce dimanche nous invite à nous arrêter à Luc. Rappelons les premiers versets de son évangile, nous avons affaire à un auteur sérieux, il ne nous livre pas quelques vagues souvenirs sur Jésus, il ordonne un "exposé suivi". Nous pouvons donc rattacher chaque chapitre de sa composition à l'idée générale qui sous-tend son œuvre et poursuit sa course dans le deuxième livre qu'il a composé, les Actes des Apôtres.

Cette idée est facile à comprendre et à résumer : Luc appartient à la deuxième génération chrétienne, celle qui n'a pas connu historiquement Jésus. Issu du monde grec, il semble que ce soit la plénitude d'humanité dont on lui a parlé qui ait décidé  sa foi. Mais il ne pouvait oublier qu'il devait cette richesse aux premiers témoins et à  leur travail d'approfondissement et de transmission. Aussi son activité d'écrivain est orientée dans ces deux directions : l'assimilation du message par de nouvelles civilisations et l'organisation de l'Eglise dans le but de poursuivre efficacement le premier rayonnement.

Ce fil conducteur permet de comprendre le plan de son évangile. En un premier temps, il éclaire le "noyau" historique, embryon de la première communauté… Il compose ensuite une longue marche symbolique vers Jérusalem, lieu de la passion-résurrection et point de départ de la mission universelle. Au long de cette route, il répartit quelques "groupes d'enseignements" qui se rapportent à l'Eglise; en lisant les Actes des Apôtres, il est facile de repérer leur correspondance avec l'histoire des premiers temps de l'Eglise.  Luc, manifeste un souci constant : éclairer la longue chaîne de ceux qui accepteront de prendre le relais et de poursuivre la mission.

= Partant de là, les résonances du passage d'aujourd'hui ne peuvent être isolées d'une réflexion concernant l'Eglise. Pour Luc, le mot "Eglise" ne se référait pas à une définition de catéchisme… En son temps, les petites communautés locales n'avaient aucune prétention à s'organiser en société hiérarchisée et à célébrer en grandes pompes. Le mot "Eglise" résonnait de sa densité étymologique : assemblée de frères unis dans une même foi et un souci très fort de partage missionnaire…

En nous souvenant globalement du texte de Matthieu, il est instructif de percevoir les nuances que Luc juge bon de glisser dans son texte; elles gardent toute leur actualité, particulièrement au temps où nous percevons mieux que nous sommes tous attelés à être l'Eglise aujourd'hui.

* La première tentation n'est pas essentiellement axée sur le pain en tant que réponse à une faim concrète… elle vise surtout l'accomplissement d'un miracle. Elle correspond à la déviation magique que l'on camoufle souvent sous l'étiquette de "foi en Jésus" en évoquant son pouvoir sur les éléments ou les événements… La Parole n'est pas opposée au pain, il s'agit de l'utilisation qui en est faite… Cela remet en cause l'esprit d'un certain nombre de "formulations" habituelles…

* Luc met en second la tentation de puissance. Nous comprendrons les raisons de cette inversion en analysant la troisième tentation. Mais une connaissance, même sommaire, de l'histoire des siècles passés ne laisse aucun doute sur la possibilité de cette dérive au sein de tout groupe humain, y compris au sein de l'Eglise. Nous sommes presque contraints d'acquiescer au fait que "l'autorité et la gloire" sont plus des facteurs contaminants que des moteurs de service.

La réponse prêtée à Jésus est assez sèche. Rien ne peut justifier cette dérive. Il ne suffit pas d'évoquer des "raisons pastorales" pour justifier une position dominante, il s'y cache des ambiguïtés personnelles et elle ne peut que dévier l’esprit missionnaire.

* Si nous réfléchissons à la portée de la troisième tentation, nous percevons qu'elle est très souvent à la source des deux précédentes. Nous comprenons alors pourquoi Jésus l'a située en dernier.

Symboliquement, nous y trouvons une condamnation sans appel du "déisme" qui parasite actuellement le "religieux". Le texte exprime nettement l'inversion qui le détermine et qui en fait le plus grand obstacle à la foi chrétienne : Jésus viendrait "d'en-haut", d'un autre monde… cette "descente" le situerait à une place hors humanité lors de son passage parmi nous… son engagement dans la passion n'aurait été qu'une épreuve passagère dont, fort heureusement, la résurrection l'aurait délivré…

Sous la pression du sentiment religieux naturel, nous ne pouvons empêcher cette influence. Mais elle est "épreuve", épreuve pour nous, épreuve pour l'Eglise, épreuve pour Jésus qui accompagne notre monde, comme elle fut épreuve pour lui au temps historique.

* La dernière phrase du texte : "Le diable se retire de lui jusqu'à un moment fixé" ouvre à des commentaires différents entre eux. L'hésitation porte sur le "moment fixé". Beaucoup y voient l'annonce de l'angoisse de Jésus au jardin de Gethsémani (22/42). Mais il apparaît abusif d'estimer qu'elle fut une "tentation" du démon.

Il est beaucoup plus logique de prêter attention à la mention qui précède au sujet du reniement de Pierre (22/31). "Satan revendiqua de vous cribler comme le blé"… Au soir du jeudi-saint, le temps de l'Eglise s'amorçait dans le désert de la passion… désormais, Jésus ne pourrait plus se situer "qu'en priant pour nous afin que notre foi ne défaille pas" (22/32) … Le "temps fixé" commençait et nous y sommes.

= Le fait que Luc référait ces nuances à la "marche" de la première communauté doit nous éviter tout complexe. Les pesanteurs, sur lesquelles il alertait, n'avaient empêché ni la poursuite du mouvement missionnaire ni sa réussite, l'évangéliste en était un témoin vivant. Nous portons cette espérance. Il valait donc la peine de réfléchir à sa mise en œuvre en situant plus exactement les écueils qui nous guettent. Jésus ressuscité nous accompagne dans le petit secteur dont nous sommes responsables aujourd'hui, mais, comme viennent de nous le rappeler ces versets, la lumière de son exemple éclaire de façon concrète notre engagement

Annexe

QUE CHOISIR ? ... La revue des consommateurs

= Le texte dit "des tentations" de Jésus est un texte à manier avec précaution si nous ne voulons pas lui faire dire n'importe quoi. Il repose sur une symbolique qui n'est plus la nôtre. Elle n'est pas compliquée et il suffirait d'un peu de bon sens pour la retrouver. Mais voilà ... on préfère passer outre ! Si bien que tout fonctionne à l'envers.

Le désert est vu comme un endroit hors du monde, alors qu'il rappelle à la fois la marche du peuple juif vers la " terre définitive " et notre marche dans une histoire que nous construisons, animés de l'Esprit de Jésus ... Nous ne choisissons ni le temps, ni le lieu où nous vivons, mais nous pouvons reconnaître que notre environnement actuel est quelque peu désertique…

Le démon, selon l'aspect ridicule que lui a donné le Moyen Âge, ajoute une note de pittoresque qui nous évite de regarder la réalité en face. Il est facile de mettre tout sur le dos d'un Autre alors que le vrai démon est là, devant nos yeux : chaque jour, à travers les continents, nous sommes informés des dérapages du comportement des hommes… Nous n'allons pas jusqu'à les traiter de démons mais, sous l'angle des dérives, ils n'en sont pas loin et l'ambiance générale finit par en être influencée…

= Il est pourtant simple de remettre les choses à l'endroit en se rappelant comment Luc (et Matthieu) ont construit ce résumé des choix qu'a faits Jésus tout au long de son engagement visible parmi nous :

- leur réflexion a porté sur l'ensemble du ministère de Jésus. Ils avaient été témoins de faits, d'engagements très concrets dont ils avaient peu à peu perçu qu'ils procédaient tous d'un même Esprit ...

- au service de leurs communautés - et donc à notre service - il était bon de dégager les grandes orientations de cet Esprit. Cet effort s'imposait même en raison des multiples pièges qui, du fait des circonstances ou des mentalités, s'étaient présentés sur la route de Jésus et qu'il avait su éviter sans prétention mais avec grande efficacité.

- sachant que ces pièges n'étaient peut-être pas évidents pour nous en tant que pièges, les évangélistes ont tenu à les préciser d'emblée. Il était inutile qu'ensuite nous hésitions sur l'attitude à avoir en certaines circonstances et que nous dépassions certaines réactions spontanées ambigües. Ils avaient été les premiers bénéficiaires de cette "lumière sur la route", ils voulaient nous en faire profiter.

= Ce texte est donc fait pour des "consommateurs" affrontés à la vie ordinaire et non pour des "mystiques" isolés dans leur tour d'ivoire.

Nous  avons "des" faims ou nous cherchons à soulager celles des autres… Même si nous bénéficions de conditions favorables sur les plans matériel et culturel, nous estimons que tout n'est pas résolu… qu'il n'est pas inutile de nous poser la question des nourritures que beaucoup cherchent … tout cela n'est pas évident, il y a des choix à faire, les "mirages" sont nombreux dans ce désert… et les jours n'ont que 24 heures…

Nous sommes engagés dans le monde des activités, professionnelles, sociales, politiques, familiales … monde qui n'est pas "chimiquement pur". Il serait facile de retirer son épingle du jeu afin de ne pas se salir les mains ; ce n'est pas une visée chrétienne. Il nous faut donc consommer du temps, de l'intelligence, un certain partage pour naviguer à vue au milieu des écueils...

Notre foi nous situe dans la continuité d'une religion qui fut souvent contaminée par les déformations païennes. Nous héritons d'un passé qui a dérivé vers une vision "à partir d'en-haut" assortie de prières à efficacité soi-disant automatique, de liturgie en grandes pompes et d'une prétendue assurance que Dieu n'abandonnerait jamais son Eglise (occidentale) ...

Notre foi chrétienne n'échappe pas à cette nécessité d'un choix. Nous sentons la nécessité d'une évolution mais nous hésitons en raison du poids de la tradition; et nous ne sommes plus qu'une poignée de chrétiens convaincus. Sur ce plan, encore plus que sur les autres, il nous faut investir du temps, de l'intelligence, un certain partage ... il n'y a pas de miracle dans notre recherche prioritaire d'Evangile… les anges ne nous tourneront pas les pages et leurs chœurs ne compenseront pas les fausses notes de notre chorale…

= Et voici que, dans le désert, traîne un vieux journal dont l'imprimerie n'est pas totalement effacée. Si nous prenons le temps de le retirer du sable où il semble à moitié enfoui… le temps de l'ouvrir en le secouant un peu avant de le déplier… nous découvrons un document assez étonnant. Il ne nous renseigne pas sur la guerre 14-18… il ne nous donne pas de recettes… il se présente comme une carte, une simple carte… mais une carte dans le désert, lorsqu'on a quelque mal à retrouver les vraies sources, il faudrait être vraiment inconscient pour l'ignorer !…

(c) Franck Laurent

Mise à jour le Dimanche, 14 Février 2016 09:54
 
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