Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : Dimanche des Rameaux

Année B : Dimanche des Rameaux

 

Actualité

La lecture de la passion mobilise un temps substantiel de la liturgie de ce dimanche. Sous le prétexte de "ne pas allonger", tout commentaire est souvent exclus. Moyennant quoi, la plupart des fidèles "suivent" la lecture, avec bonne volonté certes, mais un peu comme une "pénitence" que l'on accomplit sans trop chercher à "tirer du nouveau" d'un scénario archi-connu… Les initiatives sont nombreuses pour favoriser une meilleure participation. Mais, tout en renouvelant "la forme", il nous faut également penser au "fond". Nombreux sont les participants qui ne soupçonnent pas la richesse qui ressort d'une "écoute" diversifiée "selon" chaque évangéliste…

 

Evangile

 

Evangile selon saint  Marc chapitres 14 et 15

 Vous trouverez ici un aperçu de la structure de composition du récit de la Passion chez Marc. Il  facilitera sans doute la reconstitution du développement complet.

* Aperçu :

La femme au parfum : compréhension de la passion par l'intelligence 14/3

La Cène : repas mémorial universel 14/22

Gethsémani : intériorité de Jésus face à sa passion 14/32

Procès juif : condamnation de Jésus, Fils du Béni 14/53

Procès romain : condamnation de Jésus "roi des juifs" 15/1

Crucifixion : au cœur des ténèbres 15/23

Echos du procès romain 15/26

Echos du procès juif 15/29

Psaume 22 : intériorité de Jésus en croix 15/34

Nouvelle communauté 15/38

Les femmes achètent des aromates et ouvrent à la résurrection 15/47

* Sur la base de ce vaste chiasme centré sur le crucifiement, vous pouvez "construire" le texte complet proposé par la liturgie. Le déroulement est "organisé" en trois ensembles, eux-mêmes rédigés en chiasme : la passion "en esprit" (c'est la soirée décisive)… la passion "en acte" (ce sont les événements du drame)… vers la résurrection (naissance d'une nouvelle communauté)

a) une introduction "14/1-11" composée en petit chiasme

met en symétrie la détermination des Grands-prêtres et des scribes et la démarche de Judas. Au centre, l'exemple symbolique de la femme de Béthanie

une inclusion "14/12-16" confère un sens pascal au repas-mémorial et aux événements

b) 1er ensemble : la passion "en esprit" "14/18-49" construit en chiasme

annonce de la trahison… repas eucharistique: pain et coupe… annonce d'une défection collective

centre : perspective de résurrection "14/28"

insistance sur la défection de Pierre … "coupe" personnelle du Christ… arrestation

2éme ensemble : la passion "en acte"

c) procès juif "14/54-72" construit en chiasme :

Pierre se chauffe avec les valets… enquête et faux témoignages… question du Grand Prêtre

centre : réponse de Jésus "14/62"

jugement du Grand Prêtre… condamnation et premiers outrages… les valets giflent… Pierre renie

d) procès romain "15/1-20" construit en chiasme

Pilate et le Roi des Juifs… la foule réclame Barabbas… Pilate propose un choix

centre : la foule demande que Jésus soit crucifié "15/12-14"

Pilate satisfait la foule … les soldats emmènent Jésus… les soldats de Pilate se moquent du Roi des Juifs

e) centre du deuxième ensemble : Jésus est crucifié "15/21-23" très grande sobriété de détails sur le supplice

d') échos du procès romain "15/24-28"

les soldats partagent ses vêtements… l'inscription porte la mention "Roi des Juifs"… deux brigands sont crucifiés avec lui…

c') échos du procès juif "15/29-32"

un premier groupe de "blasphémateurs" reprend l'accusation relative au Sanctuaire détruit

un deuxième groupe unissant Scribes et Grands Prêtres rappelle la question du Christ Roi d'Israël

b') 3ème ensemble : vers la résurrection "15/33-46" construit en chiasme

ténèbres de la sixième à la neuvième heure… appel à Elie

centre : Jésus expire "15/37"

le rideau du sanctuaire se déchire… nouvelle communauté païen et femmes… mise au tombeau

a') ouverture : "15/47" les femmes-disciples préparent la résurrection 

 

 Courte présentation de la passion selon Marc  

1. Tout au long de son oeuvre, Marc invite son lecteur à percevoir plus exactement la personnalité de Jésus. Pour lui, il ne suffit pas de proclamer Jésus-Messie-Fils de Dieu… Que met-on derrière les mots ?... Il en a conscience : le risque est grand de se limiter "aux pensées des hommes" et non d'accueillir "les pensées de Dieu".

En première partie de son évangile, il a concentré notre attention sur trois points "positifs" de l'activité de Jésus: guérir - parler - nourrir. En chacun de ces points il a souligné trois qualités: humanité - efficacité- universalité.

En deuxième partie, il confirme la même idée en l'abordant sous un autre angle, celui de l'épreuve que Jésus a affrontée en raison-même de cette activité. Ce qui pouvait être pressenti dans l'engagement "positif" précédent, se trouve confirmé et amplifié lorsque Jésus reprend à son compte le "négatif' de l'homme, à savoir, en de multiples domaines, l'exigence naturelle de passer par la passion pour parvenir à la résurrection.

En sa présentation de la passion de Jésus, l'évangéliste ne s'arrête pas à un vague sentimentalisme. Il insiste particulièrement sur deux points. Il est tout d'abord essentiel de discerner comment Jésus a assumé notre humanité en une situation qui en traduisait les conditions difficiles; il ne s'en est pas désolidarisé; bien au contraire, elle a "résonné" en lui de toute sa tension et il l'a orientée de façon totalement nouvelle au regard des comportements habituels...

Mais Jésus a vécu ces événements en profonde unité avec le Père, sans distance et en une même "volonté". Il a ainsi révélé Dieu dans son engagement pour l'homme, c'est au coeur de ce drame qu'il a été le plus Messie, qu'il a le plus "collé" à Dieu. En raison de son déroulement douloureux, cette passion remet en question l'imaginaire habituel sur Dieu, il nous faut discerner la présence d'un Dieu tout-autre qui s'engage en faveur des hommes, quel que soit leur accueil, jusqu'à être crucifié par eux.

2. La composition de Marc est très soignée tout en restant très sobre. Il est important de le  remarquer en contraste du style doloriste adopté par de nombreux commentaires.

Bien entendu, elle nous centre sur Jésus, mais elle suggère également les motivations profondes qui ont abouti au rejet par les siens. L'attitude des trois groupes d'opposition illustre parfaitement la triple dimension du combat que Jésus a mené au long de son ministère : combat religieux - les grands prêtres et leurs valets… combat socio-politique - Pilate et ses soldats… combat contre les pesanteurs humaines - la foule et les "passants"…

Marc inclut discrètement les réactions des disciples, celles qui interpellent notre foi : il passe rapidement sur la trahison de Judas… il mentionne le regret immédiat de Pierre après la faiblesse de son reniement… il met en valeur le partage de Simon de Cyrène portant la croix… il insiste sur la conversion du centurion, le courage de Joseph d'Arimathie et la fidélité des femmes…

 

Piste possible de réflexion : Marc face à la passion de Jésus…

 

Dans l'esprit de certains, le récit de la passion est devenu un texte sacré qu'il faudrait aborder avec "dévotion", moyennant quoi il parlerait de lui-même à la "sensibilité". Rien ne justifie une telle attitude, car il est de plus en plus évident qu'elle ne correspond pas à l'esprit des auteurs. Pour eux, la passion reste d'abord un événement historique qui a pris place dans un contexte qui en esquisse un premier sens. Elle constitue en deuxième lieu une pièce maîtresse qui s'intègre de façon homogène avec les autres pièces du témoignage de Jésus. Mais surtout, son "mystère" dépasse toutes les "définitions" que la théologie pourra jamais avancer à son sujet, la passion interpelle de façon personnelle tout foi qui se veut chrétienne.

Il est donc légitime de se mettre à l'écoute de chaque évangéliste et de chercher à saisir ce qui fut sa propre réaction. Ce souci est particulièrement bénéfique lorsque nous abordons Marc. Par le passé, il a été souvent victime de nombreux préjugés. Son rôle a été réduit à celui d'un copiste nous informant des détails concernant quelques événements de la vie de Jésus. Qu'il ait été le premier des quatre évangélistes à se mettre au travail semble très vraisemblable. Mais, nous en avons fait l'expérience au long des dimanches ordinaires, son style très sobre ouvre des horizons plus vastes qu'il n'y paraît lors d'un premier contact.

1°- Place particulière de Marc dans la transmission de la tradition

Les connaissances actuelles permettent de rectifier une méprise sur laquelle le passé a fondé son jugement à propos du deuxième évangéliste. Lorsqu'il commence à écrire, les premières communautés ont parcouru un long itinéraire de documentation, de réflexion et d'approfondissement concernant les événements historiques. En fixer les étapes à propos des textes de la passion est très approximatif, mais permet de mieux situer Marc au sein d'une évolution qui dut être très complexe.

1. Il semble qu'un schéma ait été adopté très tôt pour fixer les lignes essentielles de présentation. Il ne faisait qu'exprimer les faits en fixant l'attention sur l'essentiel. C'est pourquoi nous le retrouvons dans les quatre évangiles. En raison de la faible longueur de son texte et du style très sobre qu'il adopte, certains commentateurs voudraient réduire l'œuvre de Marc à la simple transcription de ce schéma. Ce jugement ne s'impose pas.

2. Dans l'esprit des amis de Jésus, les questions ne pouvaient manquer de surgir. La résurrection dédramatisait les questions sur la passion, mais elle ne les résolvait pas… bien au contraire, elle en permettait une plus libre expression, sans pour autant remplacer la recherche ou apporter de solution "automatique" ...

Tout au long de la vie commune avec Jésus, les interrogations n'avaient pas manqué ... Pourtant, à l'occasion de la passion, elles paraissaient se concentrer, en même temps qu'elles éclataient en multiples directions. Il apparaissait certain que Jésus avait préparé ses amis à une échéance difficile, mais il n'avait pu le faire que discrètement, se contentant d'orienter et de suggérer quelques pistes. Les disciples étaient loin de disposer de "réponses dogmatiques" ... Par ailleurs, les conditions dans lesquelles s'étaient déroulées la condamnation et la mort de Jésus ne facilitaient pas la formulation des réponses. Malgré ce qui avait pu précédé, l'enchaînement des événements avait été rapide et inattendu. Tout avait été également "ordinaire" ; Jésus avait été condamné par les pouvoirs en place, religieux et politiques. Il avait été soumis à un supplice que, malheureusement, des milliers d'autres avaient enduré et endureront encore pendant quelques siècles.

3. Vint alors une période de mûrissement de pensée. Et c'est sans doute qu'il faut situer Marc. Il connaissait les "faits historiques" soit directement, soit par dialogue, soit grâce aux premiers écrits maintenant disparus. Il avait sans doute été plongé dans le bouillonnement d'idées qui avait marqué les premières années, il avait été témoin des tâtonnements comme de la pluralité des directions dans lesquelles s'était développée la pensée. Pour cette raison sans doute, il ne se sentait pas héritier de réponses définitives et pleinement satisfaisantes.

Il est donc plus conforme à la vérité de concevoir l'évangéliste comme un authentique "croyant" qui se pose lui-même les questions qu'il aborde. Il propose à des frères chrétiens un cheminement qui a peut-être été le sien et qu'il appuie sur un cadre désormais connu de tous.

2°- Relier la passion à la découverte de la personnalité de Jésus…

Avant même d'aborder la présentation de la passion selon Marc, il importe de rappeler la pensée générale qui commande la progression de son œuvre.

L'évangéliste est porté par une conviction fondamentale: en Jésus, en son témoignage historique, "s'est approché le monde divin". Mais, pour lui, Jésus a fait plus que parler d'une proximité divine qu'il inviterait à découvrir en présence mystérieuse à nos côtés ... Il a fait plus que la confirmer par des signes dont il serait dépositaire en mission particulière, au nom d'un Autre ... Jésus est cette proximité et, en étant cette proximité, il nous la révèle en son vrai "visage" ... Cependant, en Jésus, il y a plus, car, il nous révèle ce vrai visage par le biais de la création et, tout particulièrement, celle de l'homme. Pour Marc, Jésus est "totalement dieu" en étant "totalement homme".

Il importe donc de concentrer notre regard sur le témoignage historique concret de Jésus, sur la manière dont il a assumé notre humanité pour nous en révéler les virtualités. L'évangéliste propose de mener cette réflexion en deux étapes. Celles-ci semblent avoir correspondu globalement aux deux "versants" de l'engagement concret en Palestine. Mais il convient de ne pas les réduire à cette seule référence. En un premier temps, nous pouvons observer comment Jésus a repris le positif de toute vie humaine. Marc situe ainsi son activité de guérison, son activité de prédication et son activité de "nourriture". Cette profonde solidarité avec Dieu-Créateur, soucieux de l'épanouissement des hommes, invite à situer Jésus en Messie.

Mais, nous pourrions considérer Jésus comme "hors humanité" si nous ne percevions pas le désir profond qu'il portait d'affronter loyalement les conditions "négatives" qui pèsent sur tout homme. Marc "ose" donc poursuivre sa présentation en abordant un domaine beaucoup plus délicat, mais tout aussi essentiel pour lui, le "négatif" de l'homme, à savoir, en de multiples domaines, l'exigence "naturelle" de passer par la passion pour parvenir à la résurrection. Ce deuxième temps constitue la deuxième partie de son œuvre.

Marc a conscience des difficultés qui peuvent être les nôtres lorsque nous nous efforçons d'approfondir les événements de la passion-résurrection. Certes, ce qui pouvait être pressenti dans un engagement qui visait le "positif" de l'homme, se trouve confirmé et amplifié. En une situation qui en traduisait particulièrement les conditions difficiles, Jésus a assumé au maximum notre humanité, à cette occasion, elle a "résonné" en lui de toute sa tension... et ce faisant, il l'a "orientée" de façon totalement nouvelle au regard des comportements habituels...

Mais le choc n'en est pas moindre lorsque nous portons une attention soutenue sur le détail de ce qui a été manifesté au cœur du drame. Jusque là le messianisme que Jésus incarnait ne bousculait pas trop les idées habituelles, celles qui se rapportent à l'homme et celles qui se rapportent à Dieu. Au contraire le déroulement concret de la passion bouleverse nombre d'idées reçues. Pour Marc, il ne les bouleverse pas seulement au sens négatif que suggèrent quelques commentaires, autrement dit en amenant à réduire le lien qui unit Jésus au monde divin. Il pose la question de la juste signification à donner à ce lien.

Cette question du vrai "visage" de Dieu est au coeur du message de Marc. En regardant Jésus vivre un témoignage précis et en donnant crédit à ce témoignage particulier - donc en situant Jésus comme Messie - nous étions entraînés à pressentir en lui la présence d'un Dieu tout-autre. Or ce qui n'était que pressentiment devient certitude lorsque nous sommes témoins de la manière dont Dieu intervient - ou plus exactement n'intervient pas - dans le drame de la croix. En "collant" à Dieu dans sa passion, Jésus a exprimé visiblement jusqu'à quel point dramatique Dieu était prêt à aller dans son engagement en faveur des hommes, quel que soit leur accueil ... c'est là que nous découvrons "en clair" un visage unique, celui de Jésus et celui de Dieu.

3°- La "méthode de Marc": mise en regard des "faits".

A juste raison, Marc a conscience que ce passage de Jésus-Messie à Jésus-Fils de Dieu est menacé d'un tragique malentendu ... Car pour proclamer Jésus "Fils de Dieu", il faut d'abord changer les "idées sur Dieu" ... sortir de l'imaginaire habituel, celui auquel il a été donné crédit en tous temps, sous prétexte qu'il était "naturel" et partagé par la majorité des esprits humains. Pour l'évangéliste, Jésus, au regard de son témoignage historique, ne peut pas être "Fils" de ce Dieu-là, car il en est la vivante contestation.

Pour inviter à cette évolution, Marc reprend une "technique littéraire" que nous repérons tout au long de son œuvre. Elle est assez nette et nous devons admettre sa densité psychologique. L'évangéliste ne fournit pas d'abord les explications qui permettraient ensuite de comprendre les faits. Il présente d'abord les faits, "bruts de décoffrage". Il les serre au plus près, sans taire les contrastes, les oppositions qui appartiennent à leur aspect concret. De leur choc, il espère faire surgir les éléments d'une pensée authentiquement fidèle.

En se gardant d'expliquer par avance, il nous invite à nous poser, nous aussi, les mêmes questions de façon intelligente, digne de la densité vécue en ces instants uniques dans l'histoire des hommes.

La "méprise de Pierre"… (8/33)

Chacun se souvient de l'échange sulfureux qui est intervenu antérieurement entre Jésus et Pierre. N'accablons pas ce pauvre Pierre comme s'il n'avait rien compris à ce dont il était témoin depuis un an. Pour Marc, c'est nous qui risquons d'en demeurer à ce stade de la foi.

Au regard de la première partie du témoignage de Jésus, Pierre a formulé une "bonne réponse": "Tu es le Messie". Et Jésus ne l'a pas contestée. La première annonce de la passion-résurrection vient alors en contraste et met en évidence la fragilité de cette réponse: Un cheminement reste à faire "derrière Jésus"… en raison de son arrière-plan, la réponse spontanée de Pierre est un important obstacle, un "Satan" en travers du témoignage, elle entretient une méprise sur les "idées de Dieu" imaginées à partir des "idées des hommes".

Sous la plume de Marc, c'est là plus qu'un prélude à la passion. Cette "méprise" concernant les "formules" est générale et, d'une certaine façon, compréhensible. Elle en est d'autant plus pernicieuse.

L'initiative de la femme de Béthanie

Quelques jours avant la fête, alors que Jésus se trouve "à Béthanie, chez Simon le lépreux, une femme vient et verse du parfum sur sa tête". Il est évident que la valeur de ce parfum est amplifiée puisqu'elle équivaudrait à 10 mois de salaire ouvrier. Même si l'orientation première du texte demeure celle de l'ensevelissement de Jésus, le recours au symbolisme est des plus nets. .

Il s'agit de la "tête" de Jésus, donc de sa pensée, exprimant son intelligence, sa volonté, en un mot sa personnalité, son "mystère". Il va s'engager dans la réalité d'un supplice qui se déroule comme il s'est déroulé pour des milliers d'autres victimes. Ce n'est donc pas vers le plan extérieur qu'il faut porter notre attention, mais vers "ce qui se passe dans sa tête". Il est essentiel de se centrer sur lui et de laisser présentement de côté la référence aux activités charitables, par ailleurs fort louables et profondément chrétiennes.

Cette appréhension du drame n'est ni évidente, ni facile. Elle ne l'a pas été pour les témoins immédiats. En raison de son universalité, elle s'imposera à tous ceux qui accueilleront la "Bonne Nouvelle".

La soirée au jardin des oliviers

Il est légitime d'insister sur l'angoisse qui étreint Jésus en perspective du supplice dont tout un chacun pouvait connaître l'horreur puisqu'il s'exécutait en public. Mais une attention fidèle au texte permet de communier au point central qu'évoque l'évangéliste. Sa perception exacte appartient au lecteur de l'évangile, car comment les apôtres endormis auraient-ils pu percevoir autre chose qu'une attitude de perturbation ?

Marc fait cohabiter en Jésus deux sentiments différents : il mentionne la réaction spontanée, "il priait afin que, s'il était possible, l'heure passe loin de lui "… mais, en contrepoids, il insiste par trois fois sur une détermination volontaire dont il tient à préciser la source, à savoir une unité avec la volonté divine: "Père, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux". Cette phrase manifeste que la coupe sera également la coupe du Père.

Il nous faut bien "serrer" le texte et ne pas nous laisser influencer par certains commentaires "doloristes". A cet instant; il est inimaginable de penser à une quelconque "rupture" entre Dieu et son Messie; tous les développements antérieurs ont souligné les liens les plus étroits entre eux. Bien au contraire, c'est dans l'optique de leur unité que notre auteur veut marquer comment, alors que la mort pèse de tout son poids, Jésus "saisit" cette mort de l'intérieur, la "maîtrise" au nom de la mission qu'il a reçue et qu'il a fait sienne.

Oui mais, ce faisant, le rejet dramatique dont Jésus est victime n'est pas rejet d'un prophète qui aurait présenté des "théories" dont les hommes n'auraient pas voulues ; elle est rejet de Dieu lui-même. Déjà il exprimait en Jésus son vrai visage, mais, en ces instants, il va être "mis au défi" de le préciser en ses ultimes conséquences. Le Père n'est pas simple spectateur d'événements qui le concerneraient de façon "distante", il y est présent en première "victime".La passion est "logique" avec son vrai visage ... c'est même à cet instant qu'il révèle le plus nettement qui il est et de quelle nature est son engagement en faveur des hommes ... jusqu'à être refusé par eux.

Les procès de Jésus

Les dialogues que Marc sélectionne ne sont pas simplement des "dialogues de sourds" aboutissant à une injustice. Les idées dont ils témoignent se situent en expressions explicites d'une même opposition fondamentale plus profonde. Non seulement il suffit de les analyser pour trouver confirmation du triple combat que Jésus menait depuis le début de son ministère, mais, à cette place, leur rappel fait apparaître l'enjeu qui les animait.

Le dialogue avec le grand prêtre oppose deux conceptions. D'une part, Jésus affirme nettement qu'il s'est engagé en tant que "Messie, Fils du Béni" et que cette référence religieuse est la référence principale qui ouvre à son identité. Mais une telle déclaration ne pouvait provoquer que le rejet des responsables religieux juifs. "Tous le condamnent" et c'est logique. Car Grands Prêtres, Scribes et Anciens sont les tenants d'une certaine conception de Dieu. Sous "l'habillage relatif" de leur civilisation, ils ne faisaient que reprendre le sens dit "universel", fruit des rêves et des peurs que les hommes portent dans leur inconscient. Historiquement, aucun dialogue n'était possible, car, sous un même mot, chacun ne mettait pas le même sens. L'impasse était donc inévitable.

Le dialogue avec Pilate confirme l'absence de visée politique qui ressortait de l'engagement antérieur de Jésus. Marc ne fait d'ailleurs que mentionner dans l'esprit du gouverneur une simple hypothèse à ce sujet. Il estime qu'il s'agit là d'une impasse évidente en ce qui concerne l'identité de Jésus en tant que messie politique.

Cette impasse est cependant récupérée par l'hostilité meurtrière de la foule, relayée par la brutalité des soldats. La facilité avec laquelle les grands prêtres font pression sur la foule manifeste l'audience que leur donne la fonction liturgique et associe ceux qui se laissent convaincre à l'esprit qui les anime. Les auditeurs de Jésus ont longtemps hésité face à la nouveauté qui ressortait de ses enseignements et de ses actions. Cette fois, ils lui opposent un refus catégorique. Quant aux soldats, ils participent indirectement à ce refus et en font un refus universel.

Par le biais des deux procès de Jésus, l'évangéliste reprend et amplifie la question que Jésus avait déjà posée à ses amis vers le milieu de son engagement. "Qui dites-vous que je suis?". Au regard de la passion, dont l'issue ne fait plus aucun doute, la réponse à cette question ne peut admettre de faux-fuyant. Pourtant un anneau manque encore pour "relier les deux bouts de la chaîne", en un mot pour tirer les ultimes conclusions de l'unité intérieure dont Jésus témoigne, au cœur des événements. Ce sera le psaume 22

Le psaume 22

Le psaume 22 appartient au recueil biblique des psaumes. De façon pratique, les juifs ont l'habitude de désigner les psaumes par leur premier verset. Il s'ensuit parfois un résumé trop succinct. Il en est ainsi pour le psaume 22. Car en lisant l'ensemble du texte, deux sentiments très différents sont présentés tour à tour comme animant la prière. En un premier temps, le psalmiste expose les malheurs qui l'accablent, il reste très discret sur leur origine ou leur finalité. Il se garde d'une explication théologique ou sentimentale… en deuxième partie, il exprime sa confiance en une délivrance dont il perçoit la proximité. Le mystère reste le mystère, mais l'auteur évoque une autre manière de "situer" Dieu, il est celui qui accompagne et dont la présence ouvre à l'espérance. Le champ de celle-ci se trouve même élargi lorsque l'auteur souligne que Dieu accordera son soutien à ceux qui seront affrontés à une épreuve semblable.

Sur une croix, un condamné pouvait émettre seulement quelques bribes d'expression audible. Mais ces quelques éléments étaient suffisants, en formation juive, pour relier à l'ensemble du psaume. C'est bien ce dont Marc témoigne. La première partie du psaume 22 traduisait la situation de tout condamné et donc correspondait à celle de Jésus. Mais la deuxième partie ouvrait une autre perspective. Il est normal de penser à la résurrection personnelle de Jésus, mais les éléments que Marc précisent en lien avec le dernier soupir invitent à parler d'un déploiement de résurrection.

1. Pour qu'il n'y ait aucune mauvaise interprétation concernant la délivrance en laquelle Jésus met sa foi, l'évangéliste élimine tout rapprochement avec une intervention de type Elie, c'est-à-dire de type merveilleux comme l'avançaient certains écrits. Jésus va jusqu'au terme de son engagement et meurt d'une mort humaine.

2. Jésus "expire". Au sens précis de ce mot, il "projette son Esprit au dehors", Esprit créateur dont il avait témoigné depuis le baptême de Jean et dont les apôtres conservaient désormais les principales orientations. Marc les résume en trois signes.

3. Le voile du Temple se déchire. Il isolait le Sanctuaire et faisait de l'accès à la présence de Dieu un privilège réservé aux juifs. il se déchire par volonté divine comme l'exprime la précision "de haut en bas". Désormais le vrai Temple qu'est Jésus ressuscité est "ouvert à toutes les nations" dans la perspective du Royaume approché.

4. Il est peu vraisemblable historiquement que le centurion païen ait chargé sa profession de foi de la densité qu'exprimera par la suite la reconnaissance de Jésus comme Fils de Dieu. Mais il symbolise les multiples païens qui seront sensibles au témoignage "total" de Jésus et seront les premiers à reconnaître sa véritable identité.

5. Au terme du deuxième évangile, l'expression "Fils de Dieu" ne peut être isolée de tout ce qui a précédé. Elle ne jaillit pas d'un dictionnaire religieux, elle est nourrie d'un long cheminement de Jésus de Nazareth à Messie, puis de Messie à la reconnaissance de ce lien unique.

Certains pourront juger bien mince la référence au psaume 22. Ils estimeront qu'il s'agit d'un faux-fuyant pour éluder ce qui reste mystérieux et souvent scandaleux. Il est évident que, depuis les origines, la situation du juste souffrant a heurté croyants et incroyants. Aucune des solutions avancées n'a jamais été satisfaisante. Et c'est là qu'il nous faut déplorer les pseudo explications auxquelles beaucoup se sont raccrochés et continuent de se raccrocher.

 

Conclusion : la conception de Dieu au cœur des "passions' d'aujourd'hui

En cette question, Marc interpelle la pensée chrétienne actuelle

Il l'interpelle au plan "théorique". Une lente dérive, sous influence de l'esprit grec, a amené à privilégier un faux équilibre en ce qui concerne les "visages" donnés à Dieu. On prétend concilier deux entités différentes, l'une empruntée au secteur philosophique déiste, abondamment développé au siècle dernier... l'autre qui, sincèrement, se veut fidèle au Christ et à l'Evangile, mais ne prend pas conscience du piège qui s'ouvre sous ses pas si elle n'opère pas la "mutation de pensée" à laquelle tout chrétien est affronté.

Pour l'évangéliste, il ne peut être question de "prouver" que Jésus est Fils de Dieu Une longue préparation doit amener à poser la question d'un "sens de Dieu" qui bouscule au premier abord les catégories spontanées de l'esprit humain. Si l'on ne découvre pas cette "originalité" en Jésus, il est illusoire de le proclamer Messie et il est encore plus contradictoire de le proclamer Fils de Dieu ...

L'évangéliste nous interpelle également au plan pratique. Qui de nous, en allant visiter des malades, n'a entendu cette réflexion : "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour être dans cet état de souffrance et d'impuissance?"… Nous-mêmes réagissons parfois dans ce sens lorsque nous sommes informés des catastrophes ou des détresses qui pèsent sur nos contemporains du monde entier. A juste raison, nous sentons la faiblesse des anciennes réponses théologiques et nous nous gardons de nous y référer. Pourtant, ce sont elles qui sont sous-jacentes aux réflexions que nous entendons. Dans le malheur, il est souvent trop tard pour les contester. D'autant plus que la majorité de nos contemporains les présentent comme un "terrain ferme".

L'essentiel de la méthode de Marc prend alors sa valeur. Il s'agit d'émettre l'idée d'une autre conception de Dieu, "Dieu de Jésus-Christ et non Dieu des philosophes, des savants ou du sentiment religieux". Nous le pensons lointain, isolé dans les cieux et irrité par nos fautes, il nous faut l'apprendre intimement proche, soucieux de notre humanité… "Nous le pensons infiniment grand, il nous faut l'apprendre en son infinie humilité… Nous le pensons totalement indépendant, il nous faut l'apprendre vulnérable… Nous le pensons Tout-Puissant, il nous faut l'apprendre infiniment pauvre… Il n'a d'autre infinité que celle de l'amour…" (Fr. Partoes)

Mise à jour le Vendredi, 30 Mars 2012 08:23
 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr