Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 5ème Dimanche de Carême

 

  

 

 

Sommaire

Actualité : le vrai sens du sacrifice chrétien

Evangile : saint Jean 12/20-33

Contexte des versets retenus par la liturgie : les deux approches de la mort de Jésus

Piste possible de réflexion : à la source de l’universalité de la Passion

Actualité

Ce cinquième dimanche de carême nous donne l’occasion de réfléchir au vrai sens du sacrifice chrétien et de débarrasser ce mot des impuretés idolâtriques sous lequel tous les intégristes l’entendent.

Le sacrifice chrétien, ce n’est pas donner à Dieu quelque chose qu’il ne possèderait pas sans nous ; mais  c’est nous rendre totalement réceptifs et nous laisser saisir totalement par lui.

« Laisser Dieu agir en nous, voilà le sacrifice chrétien »

Par conséquent, l’essence du culte chrétien n’est pas l’offrande de choses,  une destruction quelconque  (comme il est répété sans cesse dans les théories de sacrifice de la messe depuis le  XVIe). Ce  n’est pas  non plus l’accumulation de souffrances physiques comme si la valeur rédemptrice de la Croix consistait dans la plus grande somme possible de tourments.

Comme le rappelle Benoît XVI :  « Comment Dieu pourrait-il prendre plaisir aux tourments de sa créature voire de son Fils et les considérer même comme valeur à fournir pour acheter la réconciliation ». « S’il en était ainsi, ce sont les bourreaux qui auraient été à la Croix les véritables prêtres, ce sont eux qui, en provoquant la souffrance, auraient offert le sacrifice. »

Quelle idée indigne de se représenter un Dieu exigeant l’immolation de son Fils pour apaiser la colère  Une telle idée n’a rien à voir avec l’idée de Dieu du Nouveau Testament.

Avec Vatican II,  nous passons imperceptiblement  de l’angoisse du Dies Irae à l’hymne à la joie. Et d’une pratique religieuse disciplinaire, en attente inquiète du jour de la colère divine, à une pratique de la foi au Christ qui accomplit la chrétienté de l’humain, et, de ce fait, le libère du péché.

Quand on se sacrifie, ce n’est plus pour être sauvé, ou pour sauver des âmes, mais parce qu’on réalise la gratuité du salut, « les Noces dans le Christ », de l’humain et du divin.

En ce sens le Christianisme est bien une religion qui met fin aux religions, du sacrifice pour nous faire entrer dans une relation d’amour avec Dieu. Appelons cette démarche une démarche de sainteté, c’est-à-dire de volonté bonne.

Evangile

Evangile selon saint  Jean 12/20-33

a) dimension universelle du combat de Jésus

Il y avait quelques Grecs, de ceux qui étaient montés afin d'adorer pendant la fête. Ceux-ci vinrent à Philippe de Bethsaïde de Galilée.

Et Ils le priaient en disant: "Seigneur, nous voudrions voir Jésus". Philippe vient et le dit à André. André et Philippe viennent et le disent à Jésus.

Jésus leur répond en disant:

b) sens universel de la mort de Jésus

L'heure est venue que soit glorifié le Fils de l'homme.

En vérité, en vérité, je vous le dis : si le grain de blé, tombé en terre, ne meurt pas, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit.

c) appel aux disciples à le suivre en sa passion

Qui aime sa vie la perdra, et qui hait sa vie en ce monde, la gardera pour la vie éternelle.

Si quelqu'un me sert, qu'il me suive et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera.

b') la passion, lieu de la "glorification" de Jésus

Maintenant mon âme est troublée (psaume 41/7) et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure?

Mais c'est pour cela que je suis venu à cette heure! Père, glorifie ton Nom !

inclusion :

Vint alors une voix du ciel : "Et j'ai glorifié et de nouveau je glorifierai."

La foule qui se tenait là et avait entendu, disait qu'il y avait eu un coup de tonnerre. D'autres disaient : "Un ange lui a parlé."

Jésus répondit et dit: "Ce n'est pas pour moi qu'il y a eu cette voix, mais pour vous .

a') ouverture universelle sur la passion

Maintenant, c'est le jugement de ce monde; maintenant, le Prince de ce monde sera jeté bas.

Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes."

Il disait cela pour signifier de quelle mort il allait mourir.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* L'évangéliste situe lui-même ce passage à la troisième pâque que mentionne son œuvre. La première avait été témoin de l'expulsion des vendeurs du Temple ; la deuxième avait été proche du partage des pains. Le "discours aux Grecs" est inséré juste après l'onction de Béthanie et l'entrée messianique de Jésus à Jérusalem. Il sera suivi d'une courte conclusion sur le refus de la Lumière et l'incrédulité des juifs, avant que la soirée du jeudi-saint ne donne à l'auteur l'occasion de nous livrer le "discours après la Cène".

En ce passage, l'évangéliste rassemble des éléments qui appartenaient initialement à des contextes différents. Leur unité vient de la portée qu'ils donnent aux événements de la passion. L'auteur ne les a pas choisis au hasard et surtout il ne les dispose pas n'importe comment. Il recourt à la méthode du "chiasme" ou "enveloppement" : progression de la pensée vers un centre d'où repart un approfondissement selon un ordre symétrique… A B C B' A'. A et A' anticipent l'universalité : "élevé de terre, Jésus attirera à lui tous les hommes", la démarche des grecs qui ont désiré le voir anticipe la recherche des multiples croyants… B et B' donnent le sens positif du "passage par la croix": loi d'humanité de celui qui désire vivre la condition des hommes en toutes ses exigences "naturelles"… C unit le destin des disciples au destin de Jésus…

Cette disposition en chiasme se retrouve dans la composition générale de la 7ème semaine de la vie de Jésus (selon Jean). Ces versets sont symétriques de l'élévation sur la croix (19/17-30)…

*  Il est bon de mentionner d'emblée que nous sommes chez Jean et que nous devons redoubler d'attention si nous voulons surmonter les difficultés de vocabulaire. Voici donc quelques indications.

= les "Grecs" qui sont montés pour "adorer pendant la fête". Cette scène est propre à Jean et les intéressés disparaissent par la suite. Il s'agit de non-juifs appartenant au groupe que l'on appelait les "craignant Dieu". Certains païens étaient attirés par la foi monothéiste et par l'idéal que prônait la pensée juive. Ils devaient observer plusieurs pratiques : sabbat, règles alimentaires, tribut et pèlerinage au Temple. Ils étaient admis aux offices, mais la circoncision ne leur était pas imposée comme aux prosélytes.

Philippe devait parler grec. Au début du quatrième évangile, il a été mentionné comme étant de Bethsaïde, région à prédominance païenne. .

= le mot "glorifier" a totalement changé de sens. Or, il revient quatre fois dans notre passage, et il revient comme thème permanent sous la plume de Jean… 28 fois il y recourt en l'appliquant soit au Père, soit à Jésus…

En hébreu, le mot "gloire" n'avait pas le sens triomphaliste que nous lui donnons aujourd'hui. Sa racine impliquait l'idée de poids, au sens figuré bien entendu. Le "poids" d'un être dans l'existence vient de son importance, du respect qu'il inspire. Pour l'hébreu donc, à la différence du grec et du français, la gloire ne désignait pas tant la renommée que la valeur réelle de quelqu'un, valeur estimée à son "poids", personnel et social…

Il s'ensuivait que le mot avait nécessairement une densité religieuse, car les anciens considéraient les richesses, la réussite sociale, la puissance comme des dons de Dieu, elles étaient "signes" de la présence de Dieu auprès de quelqu'un ou dans quelqu'un… Il était donc normal de mettre la notoriété humaine en rapport avec Celui qui est "gloire", à savoir Dieu… Lui seul est "gloire", totalement gloire en tant qu'il se révèle en sa majesté, sa puissance, l'éclat de sa sainteté, le dynamisme de son Etre.

Dès lors, le mouvement qui poussait à "rendre gloire" ou à "glorifier" était avant tout d'ordre religieux, il dépassait le seul fait d'acclamer un événement ou une personne. Il s'agissait de reconnaître la présence du "Dieu de gloire" dans l'événement ou la personne… Et si on la reconnaissait, c'est parce que cette présence s'y révélait active et dynamique…

Nos mentalités modernes sont héritières de la pensée grecque et non de la pensée sémite. Dès lors, le "piège" du triomphalisme nous guette lorsque nous lisons la présentation de notre évangéliste. Il nous guette d'autant plus que notre sensibilité nous pousse à glisser rapidement sur le déroulement horrible de la crucifixion afin de parvenir rapidement à la résurrection. Spontanément, nous risquons de reporter uniquement sur cette dernière le mot "gloire", or il ne fait aucun doute que, si Jean tient à parler de gloire, c'est à l'occasion de la passion…

Il  faut bien comprendre sa pensée. Il ne cherche pas à lancer un défi qui serait absurde lorsqu'on connaît le triste déroulement du supplice, il ne cherche pas à atténuer le drame… il veut nous entraîner à lire le visage que Dieu exprime en Jésus au sein-même de cette réalité… Pour lui, en raison des circonstances, ce visage apparaît dans sa vérité… Nous avons tendance à penser Dieu "infiniment grand et il nous faut l'apprendre en son infinie humilité… totalement indépendant et il nous faut l'apprendre vulnérable… Tout-Puissant et il nous faut l'apprendre infiniment pauvre… Il n'a d'autre infinité que celle de l'Amour". (F.Partoés)

= A propos de cette glorification, l'évangéliste évoque le "Fils de l'homme", figure énigmatique dont nous parlions dimanche dernier. (Daniel 7/13). Sa "glorification" correspond au moment où "il révèle les biens du salut" en recevant "souveraineté sur tous les peuples, nations et langues". Pour éviter toute mauvaise interprétation sur ce point, Jean insiste sur "l'heure", il s'agit de l'heure où le grain de blé tombe en terre, l'heure de la passion.

Depuis le début de son œuvre, Jean parle de l'heure vers laquelle semble converger l'activité de Jésus. A Cana, cette heure encore mystérieuse "n'était pas encore venue" (2/4). Elle s'était précisée au long du ministère pour apparaître nettement à cette place. Le verset 16/21 ne laissera planer aucun doute: sur son aspect douloureux: "la femme sur le point d'accoucher s'attriste parce que son heure est venue"… et le verset 16/32 lèvera toute ambiguïté: "Voici que l'heure vient - et maintenant elle est là - où vous serez dispersés et me laisserez seul"…

= Dans le quatrième évangile il ne sera pas question de Gethsémani, moment où les apôtres percevront l'angoisse qui étreint Jésus à l'approche de son supplice. Jean en donne l'équivalent en ce passage, mais dédramatise les sentiments de Jésus. La "voix venue du ciel", autrement dit l'unité profonde avec le Père, renforce une volonté déterminée chez Jésus. Cette présentation prévient la mauvaise interprétation souvent donnée aux instants qui précèdent l'arrestation. Durant sa passion, Jésus n'a pas a été "coupé de Dieu", au contraire, ce fut l'heure de sa glorification au double sens du mot: il a pleinement "adhéré" à Dieu, tout comme le Père a "adhéré" à lui. Il a exprimé visiblement jusqu'à quel point dramatique Dieu était prêt à aller dans son engagement en faveur des hommes, quel que soit leur accueil…

= "Père, glorifie ton Nom"… Rappelons la densité qui était donnée au "Nom" en mentalité juive. Le Nom était plus qu'un terme conventionnel, il désignait la personne en ses qualités uniques, ses attributs, ses prérogatives, en un mot son "mystère". Ici il s'agit du Nom de Dieu, autrement dit, du "visage" qu'il convient de lui donner.

= Le quatrième évangile n'avait pas évoqué le baptême de Jésus par Jean. Il n'avait donc pas mentionné la voix du Père, le Baptiste avait seulement évoqué la descente de l'Esprit comme signe de messianité.

*   Comme piste possible de réflexion, nous retenons surtout l'idée d'universalité qui encadre notre passage. Les commentaires ont été nombreux à développer ce thème à partir des "définitions dogmatiques" : " Jésus a sauvé tous les hommes en donnant sa vie pour eux". Ces formulations sont nécessairement "généralistes" et c'est bien là leur point faible. Or nos contemporains ne se contentent plus du flou de certaines explications.

En introduction au développement qui suivra, un aperçu historique peut  être utile pour se libérer d'une vision trop restrictive.

Les deux APPROCHES de la mort de Jésus

Il n'est pas facile  d'aborder la diversité des "approches" relatives à la mort de Jésus. L'une d'entre elles a envahi au long des siècles tout le champ de compréhension et, en raison de cette généralisation, beaucoup la tiennent pour seule "traditionnelle" ...

Elle est effectivement traditionnelle, mais pas en exclusivité. En effet, deux courants se dessinent dans le Nouveau Testament concernant le sacrifice de Jésus. Au temps de leur naissance, ils se révélaient complémentaires.

Un courant théorique spéculatif cherchait à comprendre la mort du Christ en lien avec le passé juif et surtout les "modèles de pensée" de l'époque. Dans l'esprit de Paul et des premiers chrétiens il y avait contradiction entre le drame final et les promesses messianiques. Cette contradiction bloquait la diffusion du Message auprès des judaïsants qui se souvenaient de la Parole de l'Ecriture : " maudit de Dieu celui qui meurt sur le bois " (Deutéronome 21/23) ... La mort du Christ tendait à contredire sa messianité. Il fallait donc l'arracher à sa réalité immédiate, à savoir un échec, et la rattacher à une vision plus large, celle du salut universel. Cette "distance" était facilitée par l'éloignement progressif des faits eux-mêmes. Les témoins directs se faisaient plus rares.

Mais, à longue échéance, cette tournure de pensée introduisait une "distance" entre le crucifié et nous, celui-ci était envisagé d'abord comme un "instrument" de salut, indépendamment de l'éclairage que sa mort apporte à nos propres vies ... La Croix risquait de cacher qui est le Crucifié ... pourquoi et comment il fut crucifié... L'important n'était plus que ce soit Pilate qui condamne, puisque c'était Dieu qui châtiait en Jésus nos errements ... le procès n'avait qu'une signification relative... La croix devenait ainsi une "catégorie théologique explicative", développée surtout du côté de Dieu : " Jésus mort pour nous ... pour nos péchés ... pour effacer la tache originelle et de son Père apaiser le courroux ...

Ce désintérêt pour les conditions concrètes de la mort de Jésus a ouvert la porte aux spéculations les plus variées sans aucun "contrôle". Sur ce point également, il y avait nombre de "pistes" possibles. Mais, en raison des mentalités juives de la seconde moitié du premier siècle, marquées de pessimisme et de religiosité craintive, ce fut la moins "humaniste" qui prévalût dans le cadre paulinien : " Christ livré pour nos fautes, ressuscité pour notre justification "... La théologie continua souvent dans ce sens, en transposant telles quelles des expressions liées à une époque précise désormais révolue. Les "spirituels" y ajoutèrent leur propre "imaginaire", prétendant enrichir les formules initiales de considérations toutes relatives.

Aujourd'hui, avec bonne foi, nombre de chrétiens répètent ces formules et pensent pouvoir en appuyer le sens courant sur une longue tradition ... En fait, elles reposent sur le sable mouvant de justifications très relatives : sens pessimiste de l'homme, sens de Dieu très philosophique, sens de sa "justice" calquée sur nos manières de faire et de penser ...

L'évolution de ce courant l'a fait dévier, par petites touches, d'un autre courant, tout autant traditionnel, sinon plus, celui des textes évangéliques. Il ne ressort pas de spéculations mais de textes, disponibles à toute recherche quelle que soit l'option spirituelle que chacun en retire. Son exposé est des plus simples et des plus cohérents. Les auteurs partent d'une sobre énumération des faits et soulignent en premier un déroulement effectif : Jésus crucifié a d'abord été un condamné, non pas jugé par Dieu, mais rejeté par les hommes. Le procès qui lui a été intenté a été d'abord un procès humain, causé par des mobiles humains, provoqué par des conflits historiques, dû à son comportement et à ses paroles.

C'est en s'appuyant sur ce déroulement effectif, que les auteurs invitent à en dégager le sens. Bien entendu, ils ne sous-estiment pas le rapport à Dieu que Jésus lui-même a souvent évoqué, mais ils ne l'isolent pas de la matérialité "historique". Or celle-ci témoigne que la Croix est un produit de notre histoire, elle n'est pas un produit de Dieu. Si la croix est jugement de Dieu, ce n'est point au sens où le crucifié serait condamné par Dieu, mais au sens où Dieu a laissé notre responsabilité produire ses effets, le résultat en a été la crucifixion de l'innocent et sa mise au rang des malfaiteurs. Nul ne peut contester que Jésus crucifié a été le Jésus qui fut condamné par les pouvoirs civils et religieux, avec la complicité de tous dans cette opération de sécurité publique.

C'est par là que son exemple juge à jamais le monde au nom de Dieu et au nom des hommes. Parler de la mort de Jésus comme d'une catégorie théologique, sans se rapporter au concret de l'événement, c'est se fermer à la compréhension du processus de la rédemption ...

Piste possible de réflexion : à la source de l'universalité de la passion…

Comme dimanche dernier, après un premier contact avec le passage d'évangile, nous éprouvons le sentiment d'être perdu dans des explications théologiques pour spécialistes   pour juger du style des évangiles et indirectement de son contenu. Nous ne pouvons sous-estimer leur déconvenue. Il faut donc réfléchir à la manière de traduire dans le contexte  d'aujourd'hui les thèmes qu'aborde l'évangéliste.

Il est d'abord évident que l'évangéliste ne transcrit pas un discours de Jésus. La majorité des auditeurs auraient été incapables de comprendre cet exposé. L'auteur rassemble des éléments qui appartenaient initialement à des contextes différents. Et encore s'agit-il surtout de résumés concernant les thèmes abordés. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer avec les témoignages parallèles des autres évangiles. Il faut donc prendre ce passage comme le fruit d'une longue réflexion personnelle, postérieure d'un demi-siècle aux événements. Cette réflexion ne manque pas d'intérêt en raison du sujet abordé : la portée universelle qu'ont revêtue les événements de la passion.

Il importe d'abord de saisir l'actualité de cette perspective. Jean en parle comme on pouvait en parler vers l'an 80-90 alors que le message avait été porté et reçu au sein des diverses civilisations qu'unifiait l'empire romain. Les conditions actuelles sont différentes et il est légitime qu'elles servent de points d'accrochage à notre réflexion.

Qu'en est-il actuellement de l'universalité de la foi chrétienne ?

De façon générale, théoriquement, les mentalités chrétiennes sont acquises à l'idée d'universalité de leur foi. Les informations historiques étayent cette conviction puisqu'elles proposent une liste assez longue des civilisations diverses qu'a traversées le cheminement des évangiles dans le passé ou qui sont atteintes depuis peu. La mondialisation tempère cependant une vision trop triomphaliste. Elle informe des multiples doctrines ou religions qui sillonnent notre terre et continuent d'influencer les populations des divers continents. En outre, elle fait prendre conscience des obstacles à l'universalité, particulièrement le lien entre les "cultures" et l'accueil ou le refus de la foi en Jésus.

Sous un angle différent, les milieux où nous vivons freinent également une vision trop optimiste de l'universalité chrétienne. Les réactions religieuses de nos contemporains sont parfois difficiles à saisir. D'une part, les médias les ont rendus sensibles à une connaissance étendue en géographie comme en histoire. Ils sont intéressés par les multiples analyses qui s'y rapportent. Ils ne peuvent donc que constater l'influence du christianisme au sein de l'histoire tumultueuse du monde. Nous nous réjouissons de cette ouverture et nous pensons pouvoir amorcer le dialogue par ce biais. Mais nous ne pouvons sous-estimer l'incroyance qui affecte majoritairement leurs convictions. La référence au passé pas plus que l'universalité du présent ne semble susceptible de les provoquer à une remise en question.

Cette instabilité du milieu ambiant n'a pas que des côtés négatifs. Elle oblige à voir l'universalité comme une mission à poursuivre. Il ne suffit plus d'évoquer les bienfaits qui ont été apportés dans le passé par l'engagement de Jésus. Il s'agit d'en présenter l'esprit en revenant à la source, en le libérant des différents modèles culturels qui l'ont accueilli et ont cherché à en exprimer les valeurs en divers temps et divers lieux. Les tâtonnements sont inévitables et c'est alors que nous percevons l'intérêt de ce passage.

La parabole du grain de blé selon saint Jean

Il faut oublier provisoirement un vocabulaire concentré qui a de quoi nous heurter. Il faut également oublier provisoirement les explications doctrinales qui s'accumulent en nos mémoires lorsqu'il est question du sacrifice de Jésus. Il  faut enfin partir du fait évident que ce passage, au chapitre 12, en appelle pour une part à ce qui a été développé antérieurement. La parabole du grain de blé se présente alors sous un jour nouveau. Elle permet de mieux préciser comment s'est exercé et s'exerce le rayonnement du témoignage de Jésus, y compris le passage par la mort.

En effet, elle suscite trois questions distinctes :

1. Le grain de blé est mentionné comme étant préalablement tombé en terre… mais quelle terre ? Cette image conditionne largement le travail discret de germination dont l'efficacité sera perçue ensuite. Non seulement ce travail se situera en continuité de l'activité antérieure, mais il ne sortira pas du même champ … 2. en se limitant aux apparences, les anciens avaient tendance à parler de la mort du grain de blé; or nous savons que cette conclusion n'est pas tout à fait exacte, si le grain de blé apparaît desséché, c'est qu'il a libéré les gènes indispensables à de nouvelles naissances, son pouvoir de vie passe en elles, les fruits ne sont pas des "créations pures"… 3. matériellement ces fruits peuvent être considérés comme nouveaux, pourtant ils sont nécessairement semblables à la graine initiale et contribuent à sa continuité au delà de son histoire particulière…

Jean n'était peut-être pas maître en botanique, mais lorsqu'on repère cet enchaînement, on voit s'esquisser l'essentiel de son œuvre. Lorsqu'on lit sa présentation de la passion, rien n'interdit de prêter attention aux qualités de Jésus lors de son arrestation et de son exécution. Comme les autres évangélistes, Jean sait souligner sa détermination, son intelligence, le souci de ses amis, la fermeté de ses positions. Pourtant ce n'est pas le point central de sa présentation… Rien n'interdit de saisir l'horreur du supplice que Jésus affronte. Son exécution met en évidence jusqu'où peut aller le scandale du rejet d'un homme par d'autres hommes. Pourtant l'évangéliste reste discret sur ce point… Enfin, tout comme les commentateurs ultérieurs, l'évangéliste a conscience du "mystère" de la passion, il perçoit qu'une initiative de Dieu se confronte à la liberté des hommes et que, de ce choc émerge une nouvelle phase du salut du monde. Pourtant, il se garde de spéculations théologiques. Il situe ailleurs…

1. La terre où le grain entreprend sa germination = la terre des hommes

De façon tout à fait logique, il faut partir de la présentation générale qu'adopte le quatrième évangéliste. Nous l'avons précisée dimanche dernier. Il distingue sept "signes", soigneusement choisis parmi ceux qui font la richesse du témoignage historique de Jésus. Leur point commun est d'être "services de notre humanité" dans le sens de sa guérison et de son épanouissement. C'est donc là la terre où Jésus a voulu s'implanter, petite portion du monde et court laps de temps où il sera désormais possible de percevoir sans trop de mal les traits d'un engagement universel plus large et plus diffus.

En prenant en compte les conditions de mise en œuvre de ces signes, il est possible de parler encore plus clairement d'un triple combat mené par Jésus au long de son ministère: combat au niveau religieux, combat au niveau des relations humaines, ce que nous pouvons appeler combat socio-politique, combat au niveau des pesanteurs humaines personnelles.

En un premier temps, le style très humain et très spontané qu'il adoptait, ne pouvait que laisser soupçonner les perspectives de cette détermination. Ce furent les oppositions qui en précisèrent les traits peu à peu, car ceux qu'il dérangeait sentirent très vite ce qui était en jeu. Par leurs premières réactions, ils confirmaient le terrain où Jésus s'engageait "au nom de Dieu", à savoir la terre des hommes en ses secteurs "sensibles". Ils confirmaient également la vigueur du grain initial.

2. Le déroulement de la passion éclaire les pesanteurs universelles de la terre

En raison de la détermination de Jésus, il était inéluctable que les oppositions se durcissant et aboutissent au drame. Du point de vue d'un observateur "ordinaire", face à cette situation, deux routes s'offraient à lui.

Il lui suffisait de changer le cours des choses en déployant, à la manière de ce monde, le pouvoir messianique qui était en lui. Tous attendaient un Messie qui bousculerait les lenteurs humaines et instaurerait une nouvelle société d'abondance et de fraternité retrouvées. Or Jésus refuse une messianité qui dispenserait l'homme de créer son histoire et de prendre en main son destin.

A l'opposé, il pouvait se situer en témoin silencieux, affrontant la mort en pleine lucidité, témoignant par le désintéressement de soi la validité de son Message. Son destin rejoignait celui de tous les justes qui ont cherché à faire triompher le droit et le respect des autres sans recourir à la violence.

Jésus a choisi une troisième route: il a choisi de mettre en pleine lumière, par sa passion et sa mort, le conflit qu'il menait jusque-là. Il n'y a pas deux parts dans l'évangile : d'un côté un message rassemblant de façon cohérente des enseignements, des critiques, des engagements, des actions significatives… et d'un autre côté, un drame "extérieur" à cet ensemble. Jésus a fait de sa mort une mort "parlante" qui en appelle à l'intelligence avant d'en appeler à la sensibilité.

Cette vision d'ensemble n'est pas particulière à Jean, elle sous-tend également les autres récits, mais il faut reconnaître au quatrième évangile l'immense talent d'en avoir écrit la meilleure présentation. Pour diverses raisons, nos contemporains ne la soupçonnent même pas et c'est pourquoi, il est utile d'en préciser les points forts.

a) La mort de Jésus a été d'abord une mort humaine, elle a résulté de sa parole et de son comportement, elle a été l'aboutissement du chemin de liberté qu'il avait adopté. Il ne l'a pas cherché du dehors, pour appliquer une sorte de décret divin jusque là mystérieux. Elle est venue à lui.

b) Jésus a laissé se déployer très naturellement contre lui les facteurs universels de péché qui travaillaient au cœur des juifs, dans ce cas précis, comme ils travaillent au cœur des hommes dans de nombreux cas semblables. Il n'a rien provoqué. Il n'a pas joué avec les pharisiens ou avec Pilate comme avec des marionnettes. Il a totalement respecté le jeu humain des libertés et des volontés.

c) Il a simplement exploité à fond la marge de temps que lui laissaient les hésitations et l'indécision de ses adversaires sur le jour et le comment de son élimination. C'est là qu'effectivement il est intervenu, avec sa volonté et son  intelligence d'homme. Et c'est en conséquence de cette initiative que sont ressortis plus clairement l'absurdité et le fonctionnement perverti d'un certain nombre de mécanismes humains collectifs. (Cf. René Girard dont toute l’oeuvre philosophique et anthropologique démontre la caducité des mécanismes de réparation de la violence par le recours au bouc émissaire).

d) Trois courants ressortent ainsi de l'affrontement qui aboutit à la croix. Ils étaient déjà à l'œuvre mais, en raison des circonstances dramatiques, ils apparaissent plus nettement et confirment ce qui pouvait être pressenti dans l'engagement de Jésus.

= leur transposition au plan universel est relativement facile. La mesquinerie des jugements religieux du Sanhédrin dévoile jusqu'où peut aller un courant religieux faussé… La lâcheté du pouvoir politique dévoile le mécanisme pervers de nombreux courants socio-politiques… Les réactions individuelles rassemblent en un même tableau la majorité des pesanteurs humaines qui enlisent et enlaidissent l'homme.

= En quelques traits, l'évangéliste dépasse le compte-rendu et amorce une analyse des comportements. Il renvoie ainsi au ministère qui a précédé et dont les reproches se trouvent pleinement confirmés. Il est évident que, pour les besoins de la cause, les responsables juifs ne respectent, ni la tradition, ni la Loi dont ils se réclament. Il est évident que le pouvoir politique bafoue la justice en toute connaissance de cause. Il est évident que les foules cèdent à la peur collective et à la brutalité.

= Mais dans l'attitude de Jésus l'auteur suggère autre chose qu'une simple passivité. Il fait ressortir la manière dont Jésus a dominé la situation. Il ne s'est pas agi d'un défi ou d'une attitude fataliste, il s'est agi d'une double conviction. Au plan humain, il importait de déjouer toute fausse justification et de mettre en évidence le point ultime où mènent les contradictions des adversaires. Sous cet angle, la croix a été et reste une réussite malgré les apparences… Au plan de la foi, rien n'oblige à "s'accrocher à Dieu" comme à un lointain consolateur. Une autre vision est possible, vision dynamique qui situe Dieu en intimité étroite avec ceux qui oeuvrent pour que triomphe la vérité de sa création. Ce fut celle dont a témoigné Jésus.

Il nous faut redonner au mot "glorifié" le sens qu'il avait dans la pensée juive. En langage moderne, le mot a pris un sens triomphaliste En hébreu, le mot "gloire" avait avant tout une densité religieuse. Il s'agissait de reconnaître la présence du "Dieu de gloire" dans l'événement ou la personne… Et si on la reconnaissait, c'est parce que cette présence s'y révélait active et dynamique. Spontanément, nous risquons de reporter sur la résurrection le mot "gloire". C'est au sein même de la passion que l'évangéliste nous invite à lire le visage que Dieu exprime en Jésus.

3. la libération des gènes

Il est significatif que la parabole du grain de blé réponde à une demande des "Grecs", groupe de païens admis par les juifs en tant que "craignant-Dieu". Ils disparaissent par la suite, mais leur présence suggère l'universalité. Ils veulent "voir" Jésus, attitude qui traduit une recherche, car ils étaient capables de l'apercevoir sans l'intermédiaire des apôtres.

Il est également significatif qu'au cœur de notre passage, l'évangéliste unisse le destin de Jésus et le destin de ceux qui le serviront en s'engageant dans la mission. Le caractère "humain" du témoignage se retrouve dans sa diffusion universelle. Les messagers seront donc nécessaires et, parfois, ils devront revivre des conditions difficiles, proches des perturbations de la passion de Jésus. Ils n'ont pas à s'en étonner et peuvent compter sur le soutien du Père.  Mais ils doivent se souvenir qu'ils sont "serviteurs", ils ne peuvent prétendre à être "glorifiés", ils doivent avoir conscience de leur relativité, ils seront "honorés"… Pour Jean cette vision de foi n'est nullement péjorative, "honorer" exprime l'idée de "reconnaître la valeur de quelqu'un". La passion de Jésus reste unique.

Conclusion

Dans nos conversations, il n'est pas toujours facile de parler de la libération des gènes à propos du grain de blé tombé en terre.

L'histoire de l'Eglise est parsemée d'ombres et de lumières. Les ombres existent et, malheureusement, il est évident que les dérives qui ont abouti à la condamnation de Jésus ont parfois contaminé les responsables ecclésiastiques tout comme les pouvoirs politiques et les foules qui se réclamaient d'inspiration chrétienne.

Il est non moins certain que l'humanisme des évangiles a été écrasé par des considérations théologiques très dépendantes de modèles de pensée particuliers à une civilisation. La majorité de nos contemporains ne soupçonnent pas qu'il existe dans le Nouveau Testament deux courants de réflexion relatifs à la mort de Jésus et que l'approche des évangélistes est tout aussi "traditionnelle" que celle qui a été mise en priorité par le passé.

En raison de ces difficultés, nous serions tentés de reprendre les derniers versets de notre passage. N'est-ce pas là un langage que "la foule" est incapable "d'entendre". Beaucoup préfèrent ne voir en la passion de Jésus "qu'un coup de tonnerre", un incident plus spectaculaire que d'autres… A la rigueur, il est possible de la rattacher au monde divin en parlant de son incidence dans un domaine éternel qui nous échappe. Mais elle est loin de provoquer le "retournement de conception" qu'exige une juste perception de son sens selon les évangiles.

Il nous faut pourtant croire au potentiel d'universalité qu'il nous appartient de libérer en réflexion personnelle et de diffuser en échanges occasionnels. Il nous faut redire comment Jésus a partagé "jusqu'au bout" notre condition humaine. Il ne s'est pas agi pour lui d'un "artifice" en vue d'entraîner des adhésions à sa cause. Il s'est agi d'un grain de blé jeté dans notre terre en activité de création. Depuis ce temps, tout homme, qu’elles que soient sa civilisation, sa culture et sa personnalité est susceptible de "se" reconnaître en Jésus.

 

Mise à jour le Dimanche, 22 Mars 2015 13:17
 
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