Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 4ème Dimanche de Carême

 

 

 

 Sommaire

 

 

 

Actualité

Evangile : Jean 3/14-21, entretien avec Nicodème

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion : l'humanité du salut en Jésus

Actualité

A l'écoute de ce passage, nous risquons d'éprouver des sentiments partagés. D'une part, nous retrouvons une présentation qui nous est devenue habituelle lorsque sont évoqués l'amour de Dieu pour les hommes et l'envoi de Jésus pour réaliser son projet de salut. Mais les derniers versets, relatifs à ceux qui ne veulent pas croire, nous déconcertent quelque peu. L'évangéliste tranche de façon radicale : "les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises"… Il faut avouer que cet absolu choque notre sensibilité chrétienne actuelle. Car, au nom même d'autres textes d'évangile, particulièrement ceux de Luc, nous pensons qu'une telle affirmation aurait besoin d'être nuancée.

Aujourd'hui, nous sommes conscients des désordres du monde, surtout lorsqu'ils touchent des hommes et des femmes que les médias nous ont permis de mieux connaître. La mondialisation a accentué notre perception de "l'épaisseur" du mal. Malheureusement, nous ne pouvons exclure les comportements humains à l'origine de nombreuses misères, mais nous hésitons à nous prononcer aussi catégoriquement. Tous, nous connaissons des personnes dont il est évident qu'elles ne sont pas chrétiennes sans que, pour autant, leurs œuvres soient mauvaises. Bien au contraire, en parlant avec eux, nous décelons une recherche de vérité…

Evangile

Evangile selon saint  Jean 3/14-21

Evolution du judaïsme à la foi chrétienne: entretien avec Nicodème  

2éme étape : la mission du "Fils de l'homme" dans le projet de salut

De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle

3ème étape : vision universelle

a) la volonté du Père : sauver les hommes

= Car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique. Ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle

= Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé

= Celui qui croit en lui échappe au jugement, celui qui ne veut pas croire est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu

b) le jugement de ceux qui refusent de croire

Et le jugement, le voici :

= quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises.

= En effet tout homme qui fait le mal déteste la lumière, il ne vient pas à la lumière de peur que ses oeuvres ne lui soient reprochées

= mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière afin que ses oeuvres soient reconnues comme des oeuvres de Dieu

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Le texte d'aujourd'hui est d'une telle densité que l'appel au contexte s'avère indispensable, mais cette référence soulève bien des difficultés, car il faut "remonter" assez haut et ne pas s'enliser dans l'interprétation du cadre d'ensemble.

Dans la 2ème section de son œuvre, Jean traite de la foi en Jésus, "nouveau Temple" par le biais de son "corps", c'est-à-dire de son témoignage visible. Il présente deux cheminements qui correspondent aux évolutions des membres de la première communauté: le cheminement qui est parti du judaïsme pour déboucher sur la foi chrétienne et le cheminement qui est parti du monde païen pour déboucher sur cette même foi. Il les rapproche en adoptant un même schéma littéraire de présentation et, selon son habitude, il les personnifie : Nicodème est le type du passage du judaïsme à la foi chrétienne, la femme de Samarie est le type du passage du religieux païen à la foi chrétienne.

* Contrairement à ce qu'avancent certains commentaires, l'entretien avec Nicodème n'est pas à prendre comme une opposition entre judaïsme et foi chrétienne, mais comme un appel qui précise les évolutions nécessaires. Les versets retenus pour ce dimanche prennent place en finale de ce dialogue sans trop respecter sa structure d'enchaînement. Le premier verset se rattache à la discussion centrale concernant la mission du "Fils de l'homme". Les versets suivants transcrivent la vision universelle sur laquelle débouche la progression de l'ensemble. Il est utile de se référer à une présentation générale, elle envisage trois évolutions.

1ère étape: nécessité d'une "nouvelle naissance" pour des esprits marqués de culture juive. Le judaïsme, malgré sa richesse passée, doit être dépassé. Nicodème a beau être "maître en Israël", cela ne peut pas lui servir pour comprendre la nouvelle initiative divine qui s'exprime en Jésus. Il lui faut "renaître", c'est-à-dire prendre ses distances avec la Loi qui a marqué la "première naissance" des valeurs juives. La foi chrétienne repose sur une base totalement nouvelle, à savoir le témoignage historique de Jésus.

2ème étape: juste interprétation de la mission du "Fils de l'homme". Nous sommes toujours en pensée juive, telle qu'elle "bouillonnait" aux débuts de notre ère. L'évangéliste estime que cette pensée portait une intuition susceptible d'ouvrir à la manière dont Jésus incarne le salut de Dieu. Nous retrouverons d'ailleurs souvent cette référence dans l'enseignement de Jésus.

Le livre de Daniel (écrit sans doute vers 164) présentait, pour la fin des temps, la venue d'un "fils d'homme". "et voici que, sur les nuées, venait comme un fils d'homme" (7/13). Nous savons que la brièveté de cette mention avait engendré, par la suite, de multiples commentaires dans les cercles rabbiniques. Les discussions portaient sur la "nature" de cette figure énigmatique, mais aussi sur sa fonction et ses pouvoirs. Car le livre ancien poursuivait : "Et il lui fut donné domination, gloire et royauté. Les gens de tous les peuples, nations et langues le servaient .Sa souveraineté est une souveraineté qui ne passera pas et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite.

Il est facile de situer la deuxième partie de l'entretien avec Nicodème comme un commentaire autorisé du passage de Daniel. Selon les modèles de pensée juifs, il était normal de rapprocher Jésus du "Fils de l'homme, descendu du ciel" mais, pour comprendre son témoignage, il importait de rectifier les commentaires triomphalistes que l'on rattachait aux mots imprécis concernant les "pouvoirs" qui lui étaient donnés. Parlant en ambiance juive, l'évangéliste précise cette interprétation en reprenant un symbole connu de ses lecteurs juifs, à savoir le symbole du serpent de bronze. Ceci montre bien que, pour l'auteur, nous sommes toujours dans le cadre de Nicodème le Docteur de la Loi.

3ème étape: vision universelle du salut en Jésus Ce troisième développement se présente tout autrement que les précédents. Il n'est plus question de discussion juive concernant le Fils de l'homme. Jean change d'auditoire et s'exprime directement en chrétien parlant à des chrétiens. La vision est universaliste et, si nous ne l'encombrons pas de formules dogmatiques, elle est relativement claire en deux volets contrastés selon la manière habituelle de l'expression juive.

1er volet : comment Dieu-Père, c'est-à-dire Dieu Créateur, veut sauver le monde…

1. Dieu ne veut pas que l'homme périsse, il veut que l'homme vive - 2. Mais il veut que l'homme vive selon sa dignité d'homme libre choisissant la foi… d'homme intelligent accueillant une Parole… d'homme actif mettant en œuvre cette Parole… - 3. Dieu ne veut pas condamner le monde. S'il y a séparation, ce n'est pas le fait de Dieu, c'est l'homme qui se "juge" lui-même en optant pour ou contre l'amour manifesté par Dieu - 4. Le cœur de cette action divine, c'est Jésus, le Fils unique. Sa lumière éclaire deux domaines : elle révèle et favorise l'épanouissement des richesses que tout homme porte en lui et elle révèle le vrai visage de Dieu, aimant et actif, répondant largement à l'ouverture de la foi.

2ème volet : comment le monde se situe face à cette initiative divine…

Il y a ceux qui refusent la Parole et préfèrent les ténèbres. Il faudrait ajouter à cette place les versets où Jean, tout comme Paul, se sent impuissant à expliquer ce refus. Un fait est là, douloureux pour ceux qui se sentent "frères de race" de ceux qu'ils n'ont pu convaincre "Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas accueilli" (1/11). L'auteur évoque seulement l'opposition "historique" qui a porté sur "les œuvres". Bien entendu, le mot doit être pris au sens juif selon la conception particulière qui lui était donnée et qui en faisait le centre du salut selon les pharisiens.

Il y a ceux qui croient au Christ et l'accueillent comme Lumière, Vérité et Vie.

En finale de l'épisode suivant (3/31), l'évangéliste (ou un deuxième auteur) reprend le même thème en témoignage de Jean-Baptiste:

" Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous; il témoigne de ce qu'il a vu et entendu et son témoignage, personne ne le reçoit. Qui reçoit son témoignage certifie que Dieu est vrai, car celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, car il ne donne pas l'Esprit avec mesure.

Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main. Qui croit au Fils a la vie éternelle mais qui résiste au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui."

* Le découpage liturgique chevauche les deux dernières étapes. En lecture rapide, les fidèles risquent d'être déconcertés par la référence juive du Serpent de bronze et de se centrer sur la mention de la passion-résurrection. Ils sont alors mal préparés à la présentation qui expose simplement le centre de gravité de la foi chrétienne. A propos de celui-ci, deux centres d'intérêt nous sollicitent en sens complémentaires: l'importance de Jésus historique… et la "distance" que nombre de nos contemporains prennent vis-à-vis de lui.

* Les exégètes ont remarqué qu'en situant ces versets beaucoup plus loin, dans la dernière section (entre 12/31 et12/32), son vrai sens ressortait plus nettement, en parallèle avec 12/46-48. Ceci n'est pas pour nous étonner, car l'auteur (ou les auteurs ) revient fréquemment sur les mêmes sujets en approfondissements successifs.

Le serpent de bronze

Cet épisode est extrait du livre des Nombres (21/8-9). Comme toute référence biblique, il s'agit de le situer. Le peuple juif poursuit sa marche dans le désert. Les deux premiers temps de son Exode ont été accomplis, à savoir la libération d'Egypte et le don de la Loi au mont Sinaï. Le peuple juif se prépare à la conquête de la Terre Promise.

C'est alors que "le peuple perdit courage en chemin. Il se mit à critiquer Dieu et Moïse: Pourquoi nous avez-vous fait monter d'Egypte? Pour que nous mourions dans le désert... Car il n'y a ni pain, ni eau et nous sommes dégoûtés de ce pain de misère! (la manne). Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents brûlants qui le mordirent et il mourut un grand nombre de gens en Israël.

Le peuple vint trouver Moïse en disant: "Nous avons péché en critiquant le Seigneur et en te critiquant; intercède auprès du Seigneur pour qu'il éloigne de nous les serpents! Moïse intercéda pour le peuple et le Seigneur lui dit: Fais faire un serpent brûlant et fixe-le à une hampe: quiconque aura été mordu et le regardera aura la vie sauve. Moïse fit un serpent d'airain et le fixa à une hampe. Lorsqu'un serpent mordait un homme, celui-ci regardait le serpent d'airain et il avait la vie sauve.

Dans l'antiquité, on retrouve fréquemment cette représentation d'un serpent enroulé autour d'un bâton comme symbole du dieu guérisseur (le caducée actuel). Dans le Temple construit par Salomon, cet emblème devait avoir été admis, car le 2ème livre des Rois (18/4) précise que le roi Ezéchias (716-687) le met en pièces à cause du culte païen qui s'était greffé sur lui "jusqu'à cette époque.

L'auteur du livre de la Sagesse (16/6) rectifiera toute interprétation magique. "Même quand la fureur terrible des bêtes venimeuses se déchaîna contre les tiens et qu'ils périssaient sous la morsure des serpents sinueux, ta colère ne dura pas jusqu'au bout. En guise d'avertissement ils furent effrayés quelque temps, tout en ayant un gage de salut qui leur rappelait le commandement de ta Loi. En effet, quiconque se retournait était sauvé, non par l'objet regardé, mais par toi le Sauveur de tous"…

Dans le cadre de l'entretien avec Nicodème, cet épisode ne peut être commenté hors de l'interprétation que l'évangéliste donne au sujet de la mission du Fils de l'homme. Le séjour au Sinaï et le don de la Loi se situent dans le passé. La marche se poursuit dans le désert et s'oriente vers l'entrée en Terre promise. Les serpents sont représentatifs des handicaps universels, il s'agit des aspics du désert, se confondant avec le sable et dont la morsure est mortelle. Le serpent d'airain est transpercé en signe de victoire possible sur les dangers. L'invitation à "voir" reprend les premiers mots que Jésus adressait à ses amis: "Venez et voyez". Bien entendu, le signe de guérison suggère également la croix et son efficacité insinue la résurrection.

L'élévation du Fils de l'homme

Volontairement sans doute, Jean emploie souvent des expressions à multiples "résonances". Ainsi en est-il du mot "élevé" qu'il applique à Jésus en ce passage. Par la suite, nous le retrouvons en deux autres occasions: "quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous saurez que moi, je suis" (8/28) et "élevé de terre, j'attirerai tout à moi" (12/32) Une explication est alors donnée par l'auteur: "il signifiait par là de quelle mort il allait mourir".

Spontanément nous pensons donc à la croix et à la résurrection. Mais nous ne devons pas oublier les particularités du quatrième évangile à ce propos. Les développements théologiques ultérieurs ne sont pas en cause, mais les modèles de pensée qui leur ont servi à "explorer" les implications de la passion-résurrection de Jésus n'ont pas été nécessairement ceux des auteurs évangéliques. Il nous faut donc "penser saint Jean" et non parer au plus pressé en faisant appel à quelques commentaires théologiques.

La passion-résurrection selon saint Jean se laisse "découvrir" au terme d'une étude serrée de la présentation qui sous-tend toute son œuvre. Jean est très proche de Marc. Comme il l'exprime en finale (20/31), il propose à son lecteur un cheminement de Jésus à Christ et de Christ à Fils de Dieu. Dans la richesse de "signes" qui émanent du témoignage historique, il en sélectionne sept qui lui paraissent plus révélateurs et il les dispose en progression vers la passion-résurrection. Ce qui les caractérise c'est leur style particulier de service de notre humanité dans le sens de son épanouissement, autrement dit de son "élévation" en la personne de Jésus : les noces de Cana ouvrent à une nouvelle conception religieuse, la guérison du fils d'un païen l'étend à l'universalité, l'infirme de Bethesda se remet en route après un long temps de paralysie, le partage des pains invite à se nourrir largement d'un témoignage concret "de chair et de sang", l'aveugle de naissance témoigne de l'efficacité créatrice du retour à la vue, en la personne de Lazare la Parole de Jésus nous confirme qu'elle est vie, enfin le lavement des pieds éclaire le partage permanent de la résurrection.

Au terme de cette progression, "l'élévation" de Jésus intègre ces éléments et ne peut en être isolée. Dans la pensée de Jean, il s'agit là de l'interprétation qu'il faut donner à l'annonce du livre de Daniel lorsqu'il évoque la domination, gloire et royauté qui sont remises au Fils de l'homme. C'est également le symbolisme qu'il donne au signe du serpent de bronze lorsqu'il permet de reprendre la marche vers la Terre promise. Certes, la lumière est venue dans le monde, mais elle n'a pas fait irruption de l'extérieur pour conduire vers un extérieur. Elle a rejoint un intérieur pour réveiller des forces en attente. La résurrection a été une authentique résurrection.

Le "style" de Jean

Malgré ces précisions, il importe de reconnaître que ce texte est d'un abord difficile et que notre réaction spontanée serait de le reléguer au registre des "concentrés de théologie" qui passent au-dessus de nos têtes… A l'évidence, il s'agit d'une composition de Jean. Telles quelles, les phrases n'auraient jamais pu être comprises par les auditeurs historiques de Jésus. D'ailleurs, elles contrastent avec le style très simple dont témoignent les trois premiers évangiles.

Le quatrième évangéliste est ainsi : en de nombreux passages, il tient à nous entraîner plus profond dans la compréhension des actions et des enseignements de Jésus. Il nous exprime alors sa foi personnelle, c'est-à-dire des réflexions élaborées au cours d'une longue méditation. Et il leur donne la forme d'un discours fictif mis dans la bouche du Christ. Cette méthode exige de notre part une "approche particulière", il nous faut prêter une grande attention au texte pour ne pas trahir la pensée qu'il recèle en l'enlisant dans un commentaire hâtif.

La difficulté vient également du vocabulaire dont nous avons signalé ci-dessus une des particularités. Dans le passage que nous lisons, deux mots se trouvent également affectés par les changements de civilisation.

"croire au nom du Fils" et venir à sa lumière… Le nom est devenu pour nous une désignation conventionnelle. Pour les anciens, il exprimait la personne elle-même avec ses qualités, sa vie intérieure, en un mot son "mystère". Croire au Nom de Jésus implique donc un lien étroit à sa personne "totale".

"la vie éternelle"… Nous réservons cette expression au temps futur, après notre mort. C'est ainsi que l'entendent les autres évangélistes, mais Jean en donne une interprétation plus "immédiate" au chapitre suivant. "Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et n'est pas soumis au jugement, car il est passé de la mort à la vie" (5/24). Il l'envisage comme une possibilité et une réalité déjà présentes pour ceux qui croient

Piste possible de réflexion : l'humanité du salut en Jésus

En arrière-plan de la pensée de l'évangéliste

A force d'isoler les versets d'évangile nous risquons de ne plus percevoir l'ambiance qui donne leur juste portée à certaines présentations. Lorsque nous lisons saint Jean, rien n'autorise à le situer en inquisiteur qui dénoncerait les malheurs du temps et nous en donnerait la solution. Il est beaucoup plus vraisemblable que ses sentiments vis-à-vis du monde qui l'entoure sont assez proches des nôtres. Certes, en son œuvre, il se concentre sur le drame de Jésus, mais ce drame lui paraît révélateur du drame du monde et de tous les drames humains. Lui aussi n'arrive pas à comprendre la tournure de certains événements tout autant que les réactions de certains de ses contemporains.

* Comme chacun de nous il en souffre et, comme chacun de nous, cette situation taraude son intelligence, car elle oblige à poser bien des questions sur l'homme et sur sa liberté. Car les réponses sont loin d'être évidentes. Malgré les règles édictées pour le bien des personnes et du groupe, il s'en faut de beaucoup que les torts soient toujours redressés et que les droits de chacun soient respectés. Il s'ensuit qu'une réflexion loyale ne peut manquer de déboucher, tôt ou tard, dans le domaine de la création et donc dans le domaine de la foi.

Il ne suffit pas de proclamer que Dieu ne peut être insensible à la misère des hommes. C'est ce qu'avaient fait les prophètes du passé. Là aussi, les choses sont déconcertantes, car Dieu ne semble intervenir que rarement dans les événements historiques. Dès lors, il apparaît "logique" de creuser plus profond. L'évangéliste le fait en interrogeant le témoignage qu'il situe au cœur de sa réflexion, celui de Jésus, et il s'exprime selon le style qui lui est personnel. Ne situons pas ce passage autrement.

* Avec le recul des siècles, nous enregistrons comme un fait d'histoire parmi d'autres ce qu'exprime le verset 1/11: "il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas accueilli "… Pour les premiers chrétiens, c'était au contraire un drame quasiment impossible à assimiler… La majorité de ceux qui avaient refusé Jésus étaient leurs frères de race, "eux à qui appartiennent l'adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses et les pères, eux de qui, selon la chair, est issu le Christ" (Paul aux romains 9/3). Au lendemain de Pâques, les apôtres avaient sans doute espéré une large conversion au nom du patrimoine commun que représentaient les Ecritures. Peine perdue, ils avaient surtout rencontré des refus et même des persécutions.

Il nous faut également tenir compte du mode de pensée très abrupt qui caractérise l'esprit sémite; il se retrouve en expression littéraire. La langue araméenne exprime difficilement les nuances. Pour combler cette lacune, la pensée procède souvent par opposition et il importe de ne pas les forcer. En outre, nous faisons souvent une erreur sur le sens qui était donné de façon concordante à certaines expressions. Ainsi en est-il lorsque sont évoquées "les œuvres" dont il est dit qu'elles sont mauvaises. Il ne s'agit pas d'actions répréhensibles mais des prescriptions de la Loi. Les pharisiens leur donnaient une importance capitale dans leur enseignement. Ils se disaient "justes" à l'égard de Dieu au nom des "œuvres" qui leur assuraient un droit au salut lors du jugement dernier.

Il en est de même du mot "jugement". En vocabulaire moderne, nous le chargeons d'un poids juridique qu'il n'avait pas autrefois. Originellement, en grec, le mot signifie "trier, séparer". L'évangéliste se garde de parler de "jugement de Dieu". En ce passage, comme en bien d'autres, il insiste sur le fait qu'une "séparation" est opérée de par l'attitude que chacun prend en réponse au projet de salut que Dieu réalise en Jésus… Il n'y a pas contradiction avec le fait que Jésus n'est pas venu pour un jugement-condamnation…

* Il est donc trompeur de faire de ces versets une définition dogmatique qui clarifierait une situation confuse depuis la nuit des temps. L'évangéliste ne nous livre pas la clé de la situation. Il nous invite à prendre acte de ce qui ressort de notre foi et qu'il nous faut tenir. Deux mouvements se confrontent: d'une part l'action de Dieu-Père, c'est-à-dire Dieu-Créateur, désireux de sauver l'ensemble du genre humain et réalisant ce projet en Jésus … d'autre part, les réactions différenciées des hommes face à cette initiative divine : les uns croient, les autres préfèrent les ténèbres…

Pour ceux qui croient, il s'ensuit une question inévitable: que dire, que faire ?… La complexité de la situation humaine autorise une diversité d'entrées pour en percer le "mystère". La foi en la volonté de salut qui émane de Dieu et s'exprime par le "don de Jésus" réduit cette diversité mais ne la supprime pas par enchantement. L'évangéliste en a conscience et, en première partie de notre passage, il suggère une orientation de réponse. Il le fait en correspondant à la double sensibilité de sa communauté. Les juifs convertis ne peuvent qu'être sensibles au symbolisme d'un épisode biblique, les païens convertis attendent une expression plus générale, mais le fond de présentation est identique.

Le serpent de bronze

Jean est le seul auteur à faire appel au symbolisme biblique du serpent de bronze. Heureusement pour nous, la transposition est assez facile. L'épisode prend place au cours de l'Exode (livre des Nombres 21/8-9). Le peuple juif poursuit sa marche dans le désert, après la libération d'Egypte et le don de la Loi au mont Sinaï. Il se prépare à la conquête de la Terre Promise. C'est alors qu'il perd courage et, une fois de plus, proteste auprès de Moïse. Le récit parle alors d'une attaque de serpents venimeux qui causent la mort d'un grand nombre en Israël. Sur l'ordre de Dieu, Moïse érige un serpent de bronze. Cette représentation d'un serpent enroulé autour d'un bâton correspond au caducée actuel et était, dans les civilisations anciennes, le symbole du dieu guérisseur. Lorsqu'un serpent mordait un homme, celui-ci regardait le serpent d'airain et il avait la vie sauve. Le texte ancien n'en dit pas plus.

Sans qu'il soit besoin de recourir aux commentaires rabbiniques, l'image est parlante. La marche dans le désert illustre bien la marche des hommes au long de l'histoire humaine. Les serpents venimeux évoquent assez justement les obstacles sournois qui menacent de l'entraver. Il s'agit des aspics du désert, petits reptiles qui se camouflent dans le sable. Ils attaquent avant même qu'ils ne soient repérés et ne laissent aucun espoir en raison de la nocivité rapide de leur morsure.

L'épisode se situe après la sortie d'Egypte et le don de la Loi, autrement dit après la création et l'apport du judaïsme. Nous sommes à la place historique du témoignage de Jésus. Celui-ci ne propose pas un passage miraculeux vers un monde nouveau comme la sortie d'Egypte, il ne se déploie pas en intervention spectaculaire extérieure comme le don de la Loi. Il a les traits d'une humanité réelle, marquée de risques et de pesanteurs. Il émerge cependant comme un signe de victoire, tel le serpent transpercé, privé de tout pouvoir de nuisance.

De cette victoire, il n'est pas tiré un élixir miraculeux. La liberté est fondamentale au départ de toute remise en route. Elle implique de regarder plus attentivement celui qui s'est voulu Fils de notre humanité pour nous aider à mieux l'épanouir. Comme il y invitait ses premiers amis : "Venez et voyez"… comme le disciple bien-aimé réagira au matin de Pâques : "Il vit et il crut"…

L'élévation du Fils de l'homme

Bien entendu, le signe biblique de guérison suggère également la croix, mais la croix selon saint Jean. Volontairement sans doute, celui-ci emploie souvent des expressions à multiples "résonances" et il le fait à cette occasion. Il nous faut donc prêter attention à l'expression qui revient par deux fois: comme le serpent Jésus a été "élevé"… non pas "enlevé", mais "élevé".

En lecture rapide, nous pensons spontanément à la situation du supplicié sur la croix, et ce n'est pas faux. Mais c'est mal connaître la densité que l'évangéliste donne à ce mot comme éclairant l'ensemble du témoignage de Jésus. Les développements théologiques ultérieurs ont surtout souligné les implications du sacrifice de Jésus du côté de Dieu. La présentation de Jean propose une autre approche de la passion-résurrection, une approche du côté de l'homme.

Le quatrième évangile se déroule en effet sur la base de sept "signes", soigneusement choisis parmi ceux qui font la richesse du témoignage historique. L'auteur les dispose en progression vers la passion-résurrection, celle-ci se présente alors en victoire finale d'un combat. Ce qui caractérise ces signes, c'est leur style de service de notre humanité dans le sens de sa guérison et de son épanouissement. Les noces de Cana ouvrent à une conception religieuse positive, la guérison du fils d'un païen l'étend à l'universalité, l'infirme de Bethesda se remet en route après un long temps de paralysie, le partage des pains invite à se nourrir largement d'un témoignage concret "de chair et de sang", l'aveugle de naissance témoigne de l'efficacité créatrice du retour à la vue, en la personne de Lazare la Parole de Jésus nous confirme qu'elle est vie, enfin le lavement des pieds anticipe le partage permanent d'activité sur lequel ouvre la résurrection.

Même si nous nous exprimerions autrement, tout un chacun peut faire le rapprochement avec l'épisode présenté en premier. Jésus a contribué à "élever" notre humanité, à la sortir de ses pesanteurs natives. Il l'a fait en son enseignement et en son action, mais il en a témoigné également en sa propre personne. La croix n'est pas un accident de l'histoire, elle concentre et éclaire le sens du salut que continue de proposer l'invitation à la foi.

Dans l'espérance d'un dialogue …

Malgré la première impression qui ressort de ce texte, il est donc possible d'en tirer une présentation du salut chrétien qui renouvèle certains clichés négatifs, familiers à nos contemporains. Nous sommes loin du Dieu en colère… loin du Dieu qui nous sauverait de façon extérieure à nos vies… loin d'un Jésus qui se serait limité à payer notre dette envers Dieu en mourant sur une croix… La liberté de l'homme est évoquée "à part entière", malgré ses conséquences possibles.

Vis-à-vis de notre entourage incroyant, la chaleur de notre accueil est importante, mais cet accueil ne peut être que le prélude d'une réflexion en vérité… Ne tenons pas pour assimilée cette vision des choses sous prétexte d'un vernis de formation enfantine ou d'une civilisation prétendument chrétienne. Beaucoup ne soupçonnent pas l'originalité de la foi chrétienne et hésitent. Leurs tergiversations ne sont pas forcément dues à un manque de courage, elles sont souvent signes d'une recherche qui ne trouve pas d'issue satisfaisante…

Il nous faut donc le redire. L'humanité de Jésus ne contredit pas la foi en un dessein de Dieu qui se veut dessein actif, émanant d'une volonté positive: Dieu ne veut pas que l'homme périsse, il veut que l'homme vive et c'est l'ensemble de l'humanité qui bénéficie de cette volonté. L'humanité de Jésus n'empêche en rien de le situer au cœur de cette action de salut. vivant explicitement un témoignage unique en sa propre personne. L'humanité de Jésus n'handicape pas la foi en son Nom, à condition de retrouver le vrai sens que donnait les évangélistes au mot "foi"… non pas une adhésion passagère à quelques idées, mais dialogue vital avec une personne.

Bien entendu, la discussion reste possible sur le détail et l'efficacité de cet idéal. Il ne nous sera pas toujours possible d'aller jusqu'au terme de notre présentation, à savoir le double faisceau qui émane de cette incarnation. Car si Jésus y révèle toutes les richesses que chacun porte en soi, traçant ainsi une route d'épanouissement, simultanément, il y révèle le vrai visage de Dieu, aimant et actif, répondant largement à l'ouverture de la foi …

Mais, parmi les conceptions très diversifiées que met en évidence la mondialisation, ce passage peut orienter notre dialogue avec le monde contemporain. Il est certain que nous ne pouvons reprendre tel quel le langage de Jean pour témoigner de notre foi à nos contemporains. Il est non moins certain que cette approche ne va pas dans le sens spontané de l'imaginaire religieux. Mais nul ne peut sous-estimer sa fonction de lumière, susceptible de guider la recherche avant que ne se décide l'adhésion de foi.

La foi chrétienne n'est pas d'abord un apport en une morale plus parfaite dont le respect nous situerait dans la faveur de Dieu… elle est proposition "vitale". Sa "vérité" ressort du témoignage de celui qui a vécu "loyalement" notre humanité et l'a réussie, en référence totale à Dieu et en partage quotidien avec ses amis.

 

Mise à jour le Samedi, 14 Mars 2015 16:26
 
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