Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 3ème Dimanche de Carême  

 

 

 

Sommaire

 

 

 Actualité : du saint et du sacré

Evangile : Jean 2/13-25

Contexte des versets retenus par la liturgie : références aux écritures et rappel du cadre

Piste de réflexions : face aux évolutions, selon Jean

Actualité

Je sais bien que le sacré nous préserve des dangers d’une certaine trivialité envers Dieu, mais je tiens l’abolition du sacré et l’émergence de la sainteté comme l’essence même de ma foi, c’est-à-dire de cette confiance que je mets dans l’heureuse annonce du Christ. On ne peut passer outre que la voile du temple fut déchiré et que le ciel aussi s’est déchiré. Mystère du Dieu qui se veut caché et mystère de ce dévoilement.

Sainteté : proximité du Christ. Se faire proche du Christ, comme il s’est fait proche de nous. Il faut aussi sans cesse purifier nos conceptions de la sainteté de cette tentation de la farcir de magie et de sacré.

On en revient à ce cœur brûlant sur le chemin d’Emmaüs, au banquet final et à la fraction du pain.

Rémi Brague écrit: “Le sacré demande que l’on meure pour lui. Il vit de notre mort : sacrifier.

Au-delà du sacré, il y a le saint. Peut-être sacré à peu près tout…Qu’est-ce qui peut être saint ? Pas grand-chose. A vrai dire une seule : la volonté bonne. Or une volonté ne peut pas être sacrée. La sainteté est la sacralité de ce qui ne peut pas être sacré en tant que tel. Alors que le sacré exige qu’on meure, le saint nous propose de vivre.

S’enivrer de sacré en se perdant en lui est peut-être aussi plus facile que, sobrement, de vivre et promouvoir la vie en sachant qu’on la reçoit de ce qui est saint.”

En cette foi je veux vivre et mourir.

Evangile

Evangile selon saint  Jean 2/13-25

Etait proche la Pâque des Juifs et Jésus monta à Jérusalem.

1er temps : l'expulsion des vendeurs, geste prophétique

Il trouva dans le Temple ceux qui vendaient boeufs et brebis et colombes et les changeurs assis

Et, ayant fait un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs et il renversa la monnaie des changeurs et il renversa les tables

Et il dit aux vendeurs de colombes: " Enlevez cela d'ici. Ne faites plus de la maison de mon Père une maison de commerce. "

Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: " Le zèle pour ta maison me dévorera" (Ps 69/10)

2ème temps : demande d'un signe et référence au "corps" de Jésus

Les juifs donc répondirent et lui dirent: "Quel signe nous montres-tu, que tu fasses cela?"

Jésus répondit et leur dit: "Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai."

Les juifs lui dirent: " Ce Temple a été bâti en quarante-six ans et toi,  tu le relèveras en trois jours! ".

Mais celui-là parlait du Temple de son corps.

3ème temps : perception de la portée de l'événement après la résurrection

Lors donc qu'il se fut relevé d'entre les morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait dit cela et ils crurent à l'Ecriture et à la parole que Jésus avait dite

sommaire sur l'activité discrète de Jésus à Jérusalem au cours de la première pâque

Comme il était à Jérusalem pendant la Pâque,

pendant la fête, beaucoup crurent en son nom en voyant les signes qu'il faisait.

Mais lui, Jésus, ne se fiait pas à eux pour la raison qu'il les connaissait tous et qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un rendit témoignage sur l'homme; lui-même, en effet, connaissait ce qui était dans l'homme

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

* L'épisode des vendeurs chassés du Temple se retrouve dans les quatre évangiles. Mais la liturgie ne le retient qu'en année B et selon la présentation de Jean. Matthieu, Marc et Luc le situent avant la passion, après l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Historiquement cette place est plus vraisemblable, car ce geste est rappelé lors du procès et s'ajoute aux autres motifs de la condamnation. Le fait que Jean l'anticipe doit être pris en compte, car, de ce fait, la portée de l'événement échappe quelque peu au cadre qui fut précisément le sien. Sa densité symbolique est évidente et s'étend à tout le ministère de Jésus.

* Nous n'avons pas encore eu l'occasion de souligner les particularités de Jean. Quelques traits peuvent aider à une meilleure "écoute" de ce passage. De façon générale, l'évangéliste semble partir du fait que les autres auteurs nous ont déjà fourni nombre de renseignements sur le témoignage de Jésus. Plutôt que de multiplier les doublets, il préfère s'arrêter sur quelques actions ou quelques paroles qui, de façon plus significative, ont suscité sa propre réflexion et nourri sa propre foi depuis de longues années.

Son œuvre se "déroule" ainsi en sept sections qui s'enchaînent étroitement l'une à l'autre. Chaque section est centrée sur un thème principal autour duquel l'auteur rassemble les enseignements qui l'éclairent. Ce thème est approfondi à partir d'un "signe", mot que Jean privilégie lorsqu'il parle du ministère de Jésus. En finale, il précise explicitement sa "méthode" de composition: "Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre, ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom." (20/30)

La purification du Temple amorce la deuxième section. Celle-ci rapprochera deux cheminements de foi : celui de Nicodème le pharisien, symbolisant l'itinéraire qui s'impose pour passer de la religion juive à la foi chrétienne … celui de la femme de Samarie symbolisant l'itinéraire qui s'impose pour passer du paganisme à la foi chrétienne… Dans un cas comme dans l'autre, il y a passage d'une religion axée sur la Loi ou le Temple à une adhésion personnelle au Fils-Sauveur. Il est important de noter que la purification du Temple ne constitue pas à proprement parler un "signe", elle en appelle au "signe" de la résurrection.

Références d'Ecriture

Le psaume 69 est cité explicitement. Il exprime la détresse d'un juste qui s'est dévoué à la cause de Dieu : "C'est à cause de toi que je supporte l'insulte… que je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère… Le zèle pour ta maison m'a dévoré; ils t'insultent et leurs insultes retombent sur moi" (69/10)

Le prophète Malachie parlait de la purification du Temple aux temps messianiques: "Voici, j'envoie mon messager. Subitement il entrera dans son Temple. Il purifiera les fils de Lévi, il les affinera comme on affine l'or et l'argent. Qui supportera le jour de sa venue ? Qui se tiendra debout lors de son apparition ? Il est comme le feu d'un fondeur. "(3/14)

Le livre de Zacharie se termine également par une allusion aux marchands du Temple. "il n'y aura plus de marchands dans la maison de Dieu en ce jour-là" (14/21)

Jérémie, en son temps, s'était élevé contre la confiance aveugle de ses contemporains dans le Temple et dans les institutions religieuses: "Pouvez-vous venir vous présenter devant moi dans cette Maison sur laquelle mon Nom a été prononcé… et continuer à commettre ces horreurs. Cette maison sur laquelle mon Nom a été prononcé, la prenez-vous pour une caverne de bandits?" (7/11)

Lors de la conversation avec la femme de Samarie, Jésus ne cachera pas le dépassement du culte du Temple : "Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. L'heure vient - et c'est maintenant - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité, car ce sont là les adorateurs tels que les veut le Père. Dieu est esprit et ceux qui adorent, c'est en esprit et vérité qu'ils doivent adorer." (4/21)

Rappel du cadre

- Le "premier Temple" avait été construit de façon somptueuse par le roi Salomon sur le mont Moriah (vers 960). Quatre siècles plus tard, en 587, l'invasion des troupes de Babylone et le siège de Jérusalem entraînèrent sa destruction. Au retour de la déportation, les conditions économiques limitèrent l'éclat du Second Temple, reconstruit sur l'emplacement du premier et achevé vers 515. Malgré les perturbations de l'histoire juive, il resta intact pendant presque cinq cents ans. Pour gagner les faveurs de son peuple, le roi Hérode entreprit de l'agrandir et de l'embellir. Il fit doubler l'esplanade primitive en édifiant d'imposants murs de soutènements. Les travaux commencèrent en 20-19 avant notre ère et le nouvel édifice put être inauguré au bout de 10 ans, sans interruption du culte. Les finitions se poursuivirent jusqu'en 64 de notre ère. C'est cette construction gigantesque que connut Jésus et qui fut le cadre de l'épisode que nous lisons en ce dimanche. En 66 éclata la révolte contre les Romains. La terrible répression qui s'ensuivit entraîna le siège de Jérusalem et l'incendie du Temple en 70. En 134, à la suite d'une seconde révolte juive, l'emplacement fut totalement rasé. Il n'en resta que l'esplanade qui demeure encore aujourd'hui. Les musulmans occupèrent Jérusalem aux environs de 690 et le calife Omar fit alors construire sur le site la mosquée qui porte son nom.

- En langage occidental moderne, le mot "Temple" risque de restreindre notre imagination, car il suggère d'abord un bâtiment. Il nous faut concevoir une vaste esplanade au centre de laquelle était édifié le Temple proprement dit, regroupant sur une plate-forme légèrement surélevée les bâtiments et les lieux réservés au culte.

Cette esplanade mesurait environ 400 mètres de long sur 300mètres de large. Elle dominait Jérusalem d'autant plus que, sur trois de ses côtés, elle était entourée de portiques. Un viaduc la reliait à la ville haute et deux rampes souterraines permettaient l'accès depuis la ville basse. Pour parvenir aux constructions centrales il fallait traverser ce parvis extérieur. Dans cette vaste cour, les rabbins donnaient leurs enseignements à l'ombre des colonnades, mais ils devaient cohabiter avec d'autres activités exigées par les sacrifices quotidiens et la venue de nombreux pèlerins à l'occasion des fêtes. Cette partie de l'ensemble était ouverte même aux païens, d'où son nom de "Parvis des Gentils". Une balustrade entrecoupée de seuils de passage délimitait, autour de la partie cultuelle, l'accès qui était permis aux non-juifs.

Au centre, le Temple proprement dit avait l'allure d'une forteresse rectangulaire, longue de 150 mètres et large de 120 mètres. Les parvis intérieurs échappaient aux regards grâce à un mur de 18 mètres de haut, percé d'immenses portes. Plusieurs plates-formes se succédaient. Tout d'abord, la cour des femmes, puis la cour des hommes ou parvis d'Israël. De là les juifs pouvaient assister aux prières et aux sacrifices qui se déroulaient au centre du parvis des prêtres. L'autel des sacrifices s'élevait à 7,50 mètres et nécessitait une longue rampe d'accès. Seuls les prêtres avaient le droit de l'approcher. Commençait alors le sanctuaire. Après le vestibule, un grand rideau marquait l'entrée du Saint, lieu des pains d'offrande, du chandelier à sept branches constamment allumé, et de l'autel de l'encens. Enfin, un autre rideau, le Voile du Temple, isolait le Saint des saints, pièce carrée de 10 mètres de côté; entièrement vide, considérée comme lieu de présence du Dieu invisible. Seul, le grand-prêtre y pénétrait une fois par an, au jour de l'Expiation. Du Lieu Saint émergeait une construction imposante en forme de T, haute de 50 mètres et large de 50 mètres.

- En raison de la distance, les juifs qui venaient de loin ne pouvaient emmener avec eux un animal pour le sacrifice. Il en était de même des juifs qui demeuraient à l'étranger. Il fallait donc leur permettre d'acheter à l'entrée du lieu saint une victime sans tâche qu'ils pourraient ensuite remettre à l'un des prêtres. Dans l'enceinte du Temple n'était admise que la monnaie tyrienne; comme la majorité des pèlerins ne disposaient pas de cet argent, ils devaient échanger celui qu'ils avaient apporté. Ainsi s'expliquait, dans le parvis des Gentils, la présence des marchands et des changeurs. Au moment des festivités, le trafic était intense. Les autorités religieuses faisaient plus que le tolérer, elles avaient depuis longtemps mis la main sur ce commerce en délivrant les autorisations et en taxant les revenus.

Les animaux auraient du rester au dehors du parvis, à proximité du viaduc ou des couloirs souterrains d'accès. Les colonnades permettaient de les abriter. Il s'ensuivait de multiples perturbations qui s'ajoutaient au mouvement perpétuel des foules qui se rendaient aux célébrations centrales. Elles nuisaient au rôle essentiel d'enseignement que les rabbins continuaient de prodiguer.

Le pèlerinage et les festivités de la Pâque

= La Loi prescrivait trois grandes solennités: la Pâque ou fête des Azymes (pain sans levain), la Pentecôte ou fête de la moisson, la fête des Tentes ou fête de la récolte. (Exode 23/14 et 34/18 puis Deutéronome précisant la célébration au sanctuaire central, donc au Temple.) La plus grande de toutes était la fête de la Pâque, elle commençait en avril, au soir du 14 Nisan, dernier jour avant la pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps. En principe, tout juif devait aller en pèlerinage à Jérusalem pour la célébrer.

Les familles ou groupes de pèlerins devaient se réunir pour célébrer le repas pascal. Outre son déroulement, celui-ci faisait l'objet de préparatifs minutieux. Un agneau mâle d'un an et sans tache devait être amené au Temple, immolé dans le parvis intérieur puis rôti et préparé en observant certaines prescriptions. L'agneau pascal devait être mangé tout entier et ses restes devaient être brûlés avant le lever du jour.

= Il est difficile de se faire une image de l'ampleur des rassemblements à l'occasion de ces fêtes. Les textes anciens avancent des chiffres que les spécialistes jugent comme amplifiant la réalité. C'est ainsi que l'historien Josèphe varie de 3 millions à 1,2 million lorsqu'il parle du siège qui commença soudainement à la pâque de 70 de notre ère. Nous savons seulement l'organisation qui s'était imposée dans l'après-midi du 14 Nisan pour immoler les agneaux. L'ouverture et la fermeture des portes imposaient trois "services" pour le sacrifice des milliers d'agneaux qui seraient ensuite apprêtés dans chaque famille. (18.000 peut-être d'après J Jérémias Jérusalem au temps de Jésus. p.121). Plusieurs rangs de prêtres assuraient la transmission du sang jusqu'à l'autel central à la base duquel il était versé.

L'origine et l'esprit des sacrifices

Dans toutes les religions, aussi loin qu'on les suive à travers le passé, il existe des rites de sacrifices. Mais les formes sont si variées qu'il apparaît difficile de déterminer une identité d'inspiration et ce faisant, une histoire commune d'évolution. Il importe donc de donner à ce mot un sens très large selon son étymologie : "faire du sacré" autrement dit soustraire un bien à son usage profane pour l'introduire dans la sphère du monde divin.

L'idée est des plus "naturelles". Il s'agit de choisir une des choses à laquelle on tient le plus et à l'offrir à Dieu en témoignage de dépendance, d'obéissance, de repentir ou d'amour. En premier, le sacrifice repose donc sur une conception de deux mondes et des interférences du divin sur l'humain. Parmi ces interférences, l'origine de la vie occupe une place essentielle. Le sang étant, chez les anciens, le vecteur privilégié des forces vitales, il n'est pas étonnant de constater la place importante qu'il occupe dans les rites sacrificiels. Cependant il n'est pas le seul, d'autres "vecteurs" se retrouvent en mode sacrificiel comme le repas partagé ou le feu destructeur.

Les juifs avaient hérité des civilisations dont ils étaient issus ou que leurs ancêtres avaient côtoyées. Leur matériel rituel unissait donc des usages nomades comme les sacrifices d'animaux et des usages agraires comme l'offrande des premières récoltes. Il apparaissait normal que l'agneau pascal fut sacrifié au Temple et que son sang soit répandu sur l'autel. Mais le repas qui suivait était tout aussi "sacrificiel", selon une liturgie détaillée que respectait scrupuleusement le chef de famille.

Lorsqu'ils parlaient des sacrifices, les prophètes entendaient le mot au sens large. Ils avaient conscience des évolutions qui marquaient la société juive contemporaine. A l'époque lointaine du nomadisme, la sobriété entretenait l'esprit d'une référence vivante au dieu protecteur du clan. La fixation en un lieu avait engendré une "économie religieuse" différente. Dieu était désormais vu comme régulant les saisons et favorisant les récoltes. Cette stabilité favorisait une déviation de type magique et encourageait le formalisme. Par ailleurs, la complexité des rites avait suscité l'apparition d'un clergé spécialisé tenté d'abuser de sa situation.

Quelques "alertes" concernant le texte de Jean

Les nuances de présentation entre évangélistes ne sont pas nécessairement présentes à toutes les mémoires. Or, ce sont elles qui nous permettent de saisir l'originalité du quatrième évangile. L'ensemble retenu par la liturgie comporte trois parties : 1. un geste prophétique éclairé du psaume 69 sur "le zèle de ta maison" et précisant la déformation que Jésus reproche au Temple juif 2. un "déplacement" de référence concernant le Temple; désormais le véritable Temple, ce sera le "corps" de Jésus… 3. le fait que ce déplacement a été perçu par les disciples seulement après la résurrection…

Voici les "alertes" sur lesquelles seront construites les pistes de réflexion.

1. Jean paraît beaucoup moins critique que les autres évangélistes qui parlent d'un "repaire de brigands". Ce n'est qu'une première impression, car le mot "commerce" se trouve étendu en portée symbolique au delà du seul "troc" économique. Les reproches vis-à-vis du judaïsme sont beaucoup plus profonds et rejaillissent sur une conception fréquente de la "religion". Sous diverses apparences, celle-ci se présente souvent en "troc" spirituel. Or, en foi chrétienne, il s'agit de tout autre chose comme l'auteur le précise ensuite.

2. Le mot "corps" doit être interprété selon la perspective globale unitaire qui caractérisait le sens sémite. Il s'agit de "l'activité extérieure" déployée par Jésus, autrement dit de son témoignage visible. Celui-ci doit être "réfléchi" dans toute son amplitude. En grec, le mot "relevé" est également employé pour la résurrection.

3. L'évangéliste mentionne la compréhension des disciples seulement après la résurrection. Au temps où il écrivait, vers 90, c'était là une évidence. Mais c'était également un rappel à l'encontre des chrétiens "gnostiques" qui tendaient à oublier "l'humanité" de Jésus, y compris en sa résurrection. Par ailleurs, le Temple avait été détruit en 70 et la mention de Jésus nouveau Temple comblait peut-être le désarroi de certains juifs convertis.

Jean précise également qu'à ce moment ils crurent à l'Ecriture et à la parole dite par Jésus. Cette double référence correspond aux deux évolutions dont il sera traité ensuite: celle du pharisien Nicodème et celle de la femme païenne de Samarie…

 

Piste possible de réflexion : Face aux évolutions, selon Jean …

Actuellement, lorsque nous réfléchissons à ce passage, nous pensons spontanément aux efforts qui sont mis en œuvre pour revenir à plus de simplicité dans  liturgie et dans la vie de l'Eglise. Le dernier Concile a fait prendre conscience de certaines déviations héritées du passé. Mais aujourd'hui comme autrefois, il n'est pas facile de mettre en œuvre les évolutions qui s'avèrent nécessaires et nous sommes parfois désespérés devant les lenteurs ambiantes.

En première réflexion, il est donc bénéfique de rapprocher cet épisode des initiatives actuelles et de trouver dans l'exemple courageux de Jésus un élan en vue de poursuivre notre propre engagement. Mais nous pouvons remarquer que Jean ne s'est pas contenté de mettre en valeur la réaction de Jésus. Dans la discussion qu'il ajoute, non seulement il nous en donne l'esprit, mais il nous précise son orientation au delà de l'événement lui-même. A ses yeux, Jésus ne s'était pas attaqué aux confusions du Temple de façon désordonnée ou purement sentimentale. Les ruptures dont témoignait son initiative contribuaient à une évolution qui concernait le cœur de la foi.

Il nous permet ainsi de prendre un peu de hauteur par rapport à une situation contemporaine parfois confuse. Les enjeux actuels ne sont pas tellement différents de ceux auxquels Jésus étaient affronté et l'évangéliste nous les clarifie.

Cet effort de réflexion est encouragé par le fait que Jean a déplacé la présentation de cet épisode. Il le situe juste après le signe de Cana, signe de rupture lui-aussi lorsque les urnes ne servent plus à purifier, mais à préparer l'eau qui sera changée en vin. Historiquement, il est beaucoup plus vraisemblable de situer la vive réaction de Jésus au moment où la placent Matthieu, Marc et Luc, c'est-à-dire juste avant la passion, après l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Ce geste est d'ailleurs rappelé lors du procès et s'ajoute aux autres motifs de la condamnation. Il permet de comprendre l'opposition des prêtres qui étaient directement intéressés à ce trafic…

Jean tient donc à en amplifier la portée. D'une part, cette rupture affecte symboliquement toute l'activité que Jésus va mener au long de sa vie publique. Mais, réciproquement, l'activité ultérieure de Jésus va en affiner les traits et lui donner son universalité.

En prélude, l'activité du Temple au temps de Pâque

Bien que ces renseignements ne soient pas essentiels, il peut être bon d'apaiser rapidement notre curiosité à propos de l'événement lui-même.

Il nous est d'abord difficile d'imaginer le Temple de Jérusalem en tant que bâtiment. A cette époque, il avait été agrandi depuis peu par le roi Hérode. Il se présentait comme une immense esplanade de 400 mètres de long sur 300 mètres de large, bordée de portiques à deux ou trois colonnades. Au centre de cette cour, sur une plate-forme légèrement surélevée, était édifié le Temple proprement dit. Il avait l'allure d'une forteresse rectangulaire, implantée dans le travers, longue de 150 mètres et large de 120 mètres. Les parvis intérieurs échappaient aux regards et aux bruits grâce à un mur de 18 mètres de haut, percé d'immenses portes. Plusieurs plates-formes se succédaient: la cour des femmes, la cour des hommes, le parvis des prêtres où dominait l'autel des sacrifices, enfin le lieu saint intégré à la base d'une vaste tour de 50 mètres de haut.

A l'ombre des colonnades du parvis extérieur, les rabbins donnaient leurs enseignements, mais ils devaient cohabiter avec d'autres activités exigées par les sacrifices quotidiens et la venue de nombreux pèlerins à l'occasion des fêtes. En raison de la distance, beaucoup ne pouvaient emmener avec eux un animal pour le sacrifice. Il en était de même des juifs qui demeuraient à l'étranger. Il fallait donc leur permettre d'acheter à l'entrée du lieu saint une victime sans tâche qu'ils pourraient ensuite remettre à l'un des prêtres. Dans l'enceinte du Temple n'était admise que la monnaie tyrienne; comme la majorité des pèlerins ne disposaient pas de cet argent, ils devaient échanger celui qu'ils avaient apporté. Ainsi s'expliquait, dans le parvis des Gentils, la présence des marchands et des changeurs.

Les animaux auraient du rester en dehors de l'esplanade. Mais les autorités religieuses faisaient plus que tolérer ce commerce. Depuis longtemps elles avaient mis la main sur cette source de profit en délivrant les autorisations et en taxant les revenus. Elles fermaient donc les yeux sur des infractions qui ne faisaient qu'ajouter aux désordres de la cour.

A l'occasion de la fête de la Pâque, fixée à la pleine lune de printemps, le nombre de pèlerins devait approcher le million. Les familles se réunissaient pour célébrer le repas pascal selon des rites bien précis. L'agneau devait avoir été égorgé au Temple dans l'après-midi. Les textes avancent le chiffre de milliers de bêtes, obligeant à trois "services" de sacrifice.

Il est probable que beaucoup de juifs étaient d'accord avec ce que faisait Jésus. Dans le passé, les prophètes avaient violemment critiqué les abus dont profitaient les responsables du Temple. Ils avaient insisté pour intérioriser l'esprit des sacrifices. En outre, Jésus ne faisait que rappeler une réglementation "officielle". Selon les récits, il ne dut pas affronter une forte résistance, car la garnison serait alors intervenue pour prévenir tout désordre.

Une lecture attentive du texte complet de Jean

Cet épisode est rapporté par les quatre évangélistes. Cette convergence risque d'estomper dans nos souvenirs certaines nuances de présentation propres à chacun. Celles-ci sont au contraire révélatrices de la réflexion qui s'est poursuivie au delà de l'événement et qui s'est nourrie du mûrissement de la foi des auteurs. Ceci est particulièrement intéressant lorsqu'il s'agit de Jean et de la controverse qu'il associe au récit. Bien entendu, il était sensible au courage de Jésus et il tenait à parler de ce courage, mais il nous invite à approfondir l'événement, à en saisir l'intelligence…

Dans le commentaire qui lui est personnel, il nous propose donc trois points de réflexion : une réflexion sur la forme, une réflexion sur le fond, une réflexion sur la situation actuelle.

1er point : le risque du "commerce", matériel et spirituel…

L'évangéliste pose d'abord la question des déficiences que le geste prophétique de Jésus a mis en évidence. Comment en était-on arrivé là ? Le ver était dans le fruit, mais sous quelles influences était-il entré ?… La pensée juive avait bénéficié de nombreux penseurs. Il était indéniable que la Loi rayonnait un sens de Dieu et un sens de l'homme, bien en avance sur les civilisations environnantes. Et pourtant…

A la différence des autres évangélistes, Jean ne parle pas de la transformation du Temple en "repaire de brigands", il emploie l'expression "maison de commerce". Ce changement est révélateur de sa pensée, car la portée du mot "commerce" est très vaste. Nous pensons spontanément au commerce extérieur et à l'aspect financier, mais nul doute que l'auteur vise également l'état d'esprit de certains comportements religieux révélateurs d'un commerce plus subtil, le commerce "spirituel".

Les rites de sacrifices sont particulièrement exposés à cette dérive. Leur origine est des plus "naturelles" et c'est pourquoi nous les retrouvons dans la plupart des religions. Il s'agit de choisir une des choses à laquelle on tient le plus et de la "faire passer" dans le monde divin en témoignage de dépendance, d'amour ou en espérance de bienveillance. L'idée de "retour" ou de "compensation" n'est jamais loin. En outre, une autre perversion risquait d'intervenir en raison du caractère sacré que les anciens donnaient au sang. Celui-ci était tenu pour le vecteur privilégié de la vie, bien inestimable donné par Dieu. D'où l'efficacité attribuée aux sacrifices sanglants. Chez les juifs, la valeur accordée à la personne humaine avait fait contrepoids et avait abouti au remplacement par le sacrifice d'un animal. Mais ce n'était là qu'une exception.

En premier, la purification du Temple se présente donc comme un geste qui concerne le "matériau religieux" : Jésus met dehors tout ce qui est nécessaire aux sacrifices : bœufs, brebis, colombes, argent… mais l'explication qu'il donne aussitôt condamne toutes les autres formes religieuses qui procéderait du même esprit de "commerce" avec Dieu. Nos frères premiers chrétiens l'ont bien compris lorsqu'ils ont adopté la forme du repas pour leurs regroupements communautaires.

2ème point : d'une présence diffuse à une référence humaine précise…

De même qu'il nous est difficile d'imaginer la liturgie juive concernant les sacrifices d'animaux, il nous est difficile de mesurer l'importance que le Temple représentait pour la foi du peuple juif. Le Temple était d'abord le lieu où Dieu était en permanence au milieu des siens. Sans doute la résidence divine était-elle dans le ciel, mais le lieu saint en était comme le point d'impact, suscitant la rencontre et l'expression mutuelles. Centre cultuel, le Temple était également un foyer de réflexion et d'enseignement; il abritait une élite de rabbins qui se consacraient totalement à l'étude et au commentaire de la Loi donnée par Dieu à Moïse. Centre d'unité pour les fidèles dispersés dans le monde, il restait également le témoin privilégié d'une histoire et une référence d'espérance pour l'avenir.

Il était donc légitime de dénoncer les ombres de son influence, mais les lumières étaient tout aussi indéniables en incidences psychologiques comme en incidences religieuses. Comme nous pouvons le remarquer, l'évangéliste ne parle pas de suppression pure et simple. Il parle d'un "déplacement". Au temps où il écrit, vers 90, le bâtiment a été incendié lors du siège de Jérusalem; la population a été massacrée et il n'est plus question d'y célébrer le culte. L'auteur ne s'en réjouit pas pour autant. Il invite à réfléchir au rôle historique du Temple et à en dégager le positif tout autant que le négatif. Pour construire et vivre sa foi, tout homme a besoin d'un Temple, d'un "lieu" de référence. La vraie difficulté porte sur ce que l'on risque d'en faire en un mot du "visage" qu'on lui donne.

Ceci nous permet de comprendre le rapprochement qui est fait entre le Temple et le témoignage de Jésus. Pour un juif, le Temple était plus qu'un bâtiment mais sa nature de bâtiment, de structure, l'empêchait de jouer totalement son rôle. Il est facile de percevoir comment les vraies valeurs passées sont reprises et même amplifiées dans la "mutation" des temples. Pensons à la présence permanente de Jésus à nos côtés, à la facilité de dialogue qu'il nous est possible d'avoir avec lui, à la lumière qu'il propose à nos vies et à nos engagements… et à tant d'autres facilités que permettent la personnalisation et l'humanité de notre foi.

Le "centre de gravité" de la foi chrétienne se situe désormais dans le "corps" de Jésus, autrement dit dans son témoignage visible. Il importe de redonner au mot "corps" l'amplitude qui était la sienne en ce temps. La mentalité juive refusait de "disséquer" la personne humaine, elle la voyait selon une perspective globale unitaire. C'est bien ainsi que l'évangéliste s'apprête à nous exprimer, dans son œuvre, "le corps" de Jésus, sa vitalité en paroles et en actes. Car, par expérience personnelle, il sait la densité de présence, d'intelligence et d'animation qui émane de ce nouveau Temple.

3ème point : l'accompagnement permanent du ressuscité

En raison de sa brièveté, nous risquons de prêter une moindre attention au troisième point du commentaire: c'est lorsque Jésus se fut relevé des morts, que ses amis crurent à la Parole concernant le nouveau Temple. Nous pourrions penser à une simple précision historique, car nous savons que les apôtres ont mis un certain temps pour comprendre la portée ultime des événements dont ils étaient témoins. Mais la remarque de l'évangéliste semble aller plus loin.

Pour que Jésus soit pour nous un nouveau Temple, il s'agit de bien "concevoir" la résurrection. Jean insistera en finale de son évangile sur les déviations qui en menacent le rayonnement. Mais, dès cet instant, il glisse sa préoccupation. Avec le recul, nous sommes bien placés pour évoquer ce qui encombre souvent l'entrée dans le nouveau Temple…

Sur la base d'une mauvaise conception de sa divinité, Jésus est souvent présenté comme étant là-haut, au milieu des anges, attendant de nous accueillir après la mort… Dans cette optique, il ne peut pas être le nouveau Temple…

Son témoignage a été vidé de sa densité d'humanité. Il a été réduit à un passage dramatique parmi nous, dominé par un sacrifice dont il est difficile de saisir les implications qui sont avancées tout autant que la justification qui en est donnée. Les mérites infinis que l'on souligne à partir de cette source sont souvent traités en "commerce spirituel" des plus choquants… Dans cette optique, Jésus ne peut pas être le nouveau Temple.

Un respect légitime a souligné la valeur de présence que signifie l'eucharistie, mais, autour de celle-ci ont été érigées des barrières qui rivalisent avec celles que les prêtres juifs avaient dressées autour du Saint des Saints… Dans cette optique, Jésus ne peut pas être le nouveau Temple.

Immédiatement après ce passage, l'évangéliste développera longuement le cheminement du pharisien Nicodème pour évoluer vers la foi en Jésus. De même, il développera longuement l'évolution de la femme de Samarie pour émerger de sa mentalité païenne. Ici, discrètement, il évoque l'évolution des disciples sur la base de la résurrection et il nous invite à ne pas passer trop vite sur ce "visage" de notre foi.

Bien entendu, il nous faut relier ce passage à la résurrection selon saint Jean. Le mot "relevé" souligne la condition réelle, concrète que conserve Jésus après l'événement. La résurrection a un sens "humain", elle est "reconstruction" d'une aventure à dimension humaine que la croix avait semblé détruire, elle renvoie à l'activité extérieure et visible que Jésus avait déployée antérieurement en Palestine…

Conclusion : les trois orientations que soulignent ces versets ouvrent des pistes variées pour le temps du carême. Nous pouvons en retenir l'enchaînement.

Des lieux de réunion et de célébration seront toujours nécessaires, mais, au plan matériel comme au plan spirituel, le risque du "commerce" n'est pas illusoire. Aujourd'hui, la tradition tout comme la religiosité de notre entourage pèsent à contre-courant. Nous ne pouvons éluder les purifications qui permettent aux lieux de foi chrétienne de favoriser une rencontre apaisée avec le Christ.

Cette action se doit d'être accompagnée d'une valorisation de l'évangile. Le déisme passé a éloigné nos contemporains d'une juste perception du Corps du Christ dont les textes nous livrent la densité et la proximité. Il nous faut donc redire l'humanité que nous y puisons, non pas une humanité "neutre", impersonnelle, théorique, mais une humanité précise, intensément riche. "Il connaît par lui-même ce qu'il y a dans l'homme" et il a engagé cette connaissance dans un témoignage accessible à tous….

Il sera plus délicat d'aborder ce que nous vivons en résurrection. Sur ce point, Jean nous invite à tenir compte des délais nécessaires. Comme il sera dit à la suite de notre passage: "Autre est le semeur, autre est le moissonneur"...

 

Mise à jour le Samedi, 07 Mars 2015 18:13
 
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