Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

 Année B : 2ème Dimanche de Carême  

 

 

 

 

 Sommaire

 

 Actualité : la montagne de la transfiguration

Evangile : la transfiguration, Marc 9, 2-12

Contexte des versets retenus par la liturgie : Particularités de Marc

Piste de réflexion : lorsque le désert se fait encore plus désertique

Actualité

« Etre vraiment homme, et chacun selon ses dons et ses charismes, aimer la terre et les belles choses que le Seigneur nous a données, mais être également reconnaissant pour la lumière de Dieu qui resplendit sur la terre, lumière qui donne splendeur et beauté à tout le reste. »

Benoît XVI

Voici pourquoi j’aime la montagne. On y prend conscience, dans un regard unique de contemplation, un embrassement contemplatif, de la beauté du monde et de la lumière qui vient de Dieu. Les pieds sur la terre et le regard tourné vers le ciel. C’est ainsi  que nous vivons. En nul autre lieu on ne ressent aussi bien cela. En montagne, on doit avoir le pied sur terre, le pied sûr, le pied assuré, le pied qui marche. Dans la montée, le regard est conduit vers le ciel, vers le sommet,  vers une finalité qui demande un effort et sans laquelle il n’y a pas de vie heureuse ni de joie. Récompense du sommet !

Et la descente, car il faut bien redescendre n’est-ce pas ? (la transfiguration nous l’enseigne) en attendant l’Ascension finale, ultime de notre résurrection. Dans la descente donc, on a cette splendeur d’ensemble  sous les yeux, pendant un temps ; puis le paysage se rétrécit, comme pour  faire comprendre qu’il faut maintenant trouver le point d’application précis où diffuser cette lumière dont nous avons eu la grâce d’être nimbé.

Evangile

Evangile selon saint Marc 9, 2-10

La Transfiguration, sommet de la première "route de Jésus" avec ses disciples

a) Et après six jours, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et il les emmène vers une montagne élevée, à l'écart, seuls

b) et il fut transfiguré (métamorphosé) en leur présence :

et ses vêtements devinrent resplendissants, tout à fait blancs, tel qu'un foulon sur la terre ne peut blanchir ainsi

et leur apparut Elie avec Moïse et ils se trouvaient à parler avec Jésus

La réaction des témoins et la voix céleste

c) Et répondant, Pierre dit à Jésus : Rabbi, il est beau pour nous d'être ici. Faisons aussi trois tentes, pour toi une, pour Moïse une et pour Elie une

Car il ne savait pas que répondre, car ils étaient devenus saisis de crainte

d) Et une nuée arriva, en les couvrant de son ombre

et une voix arriva hors de la nuée: Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé

c') entendez-le

La nouvelle "route de Jésus" avec ses disciples

b') et soudain, en regardant autour d'eux, ils ne virent plus personne mais Jésus seul avec eux-mêmes

a') Et comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda afin qu'à personne ils ne racontent ce qu'ils avaient vu sinon quand le Fils de l'homme se serait levé des morts

Et ils gardèrent la parole, discutant entre eux-mêmes: Qu'est-ce que se lever des morts?

Contexte des versets retenus par la liturgie

Le récit de la Transfiguration se retrouve chez Matthieu, Marc et Luc. Par ailleurs la liturgie retient ce passage, chaque année, au 2ème dimanche de carême.

Textes et commentaires concernant le 2ème dimanche de carême

Année A - Année Matthieu

Vous trouverez une analyse de la structure globale des trois récits de Transfiguration à partir de la présentation du premier évangéliste. Quelques compléments portent sur : Jésus et Moïse, Jésus est Elie, le livre de Daniel.

La piste possible était intitulée: "ne pas s'arrêter dans la montée… ne pas accélérer dans la descente…"   1er point: en perspective de mission… 2ème point: les paliers de la montée… 3ème point: le vertige des cimes… 4ème point: priorité à la résurrection…

Année C - Année Luc

La piste possible était intitulée: "les étapes d'une présentation de Jésus à nos contemporains… " 1ère étape: le visage de Jésus… 2ème étape: le témoignage humain de Jésus… 3ème étape: le rapport à la morale (Moïse) et à la religion (Elie)… 4ème étape: l'Exode nécessaire… 5ème étape: tentation de se constituer en Eglise… 6ème étape: Dieu de Jésus-Christ et non simple déisme… en un mot Jésus seul, mais tout Jésus.

Place de l'épisode chez Marc

Il est nécessaire de prendre un peu de distance par rapport à l'épisode et de nous souvenir du cheminement général du deuxième évangile. Il propose à ses lecteurs deux "découvertes" progressives. 1ère découverte : en Jésus de Nazareth il s'agit de découvrir le Messie… 2ème découverte : ce premier point étant acquis, il s'agit de poursuivre et de découvrir en Jésus-Messie le Fils de Dieu… Au centre, se situe le difficile passage d'une étape à l'autre. C'est là que l'évangéliste insère la Transfiguration. .

Ce difficile passage avait été exprimé par Pierre lors de la première annonce de la passion-résurrection. Avant cette annonce, à la question: "Pour vous, qui suis-je?", Pierre avait avancé une "bonne" réponse: ": "Toi, tu es le Christ"… mais, aussitôt après, sa vive réaction à propos de la passion manifestait l'ambiguïté de cette formulation. Elle valait à Pierre l'invective: "Passe derrière moi, Satan, tu n'as pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes" (8/33).

Marc sépare donc nettement deux temps dans la révélation de Jésus à partir du style messianique qui a été le sien. Le premier temps se présente en triple témoignage : la Parole est mise en service de guérison, elle est appelée à être semée pour porter fruit et elle est partagée en nourriture. Jésus y déploie une activité riche d'humanité, d'efficacité et d'universalité. Ainsi témoigne-t-il d'un premier visage de son messianisme. Durant cette première année, les apôtres sont surtout amenés à "voir" l'amour de Dieu à l'œuvre en son envoyé. Il est facile de relier ce premier temps à la "montée" de la Transfiguration.

Le deuxième temps achemine vers la passion résurrection et marque un changement de tonalité. La présentation est toujours orientée vers le témoignage de Jésus, mais elle invite à en lire un visage complémentaire. Jésus se serait situé en dehors d'une vraie participation à notre humanité s'il n'en avait affronté le "négatif", à savoir la loi de mort-résurrection. Il l'a affrontée en sa propre destinée, mais, ce faisant, il a éclairé sa présence en toute vie humaine et sa présence dans la marche de l'histoire. En ce deuxième temps, il s'agissait moins de "voir" les événements que de les "entendre", d'en saisir le sens. Il suffit de lire les chapitres qui suivent la Transfiguration pour constater la priorité des enseignements avant que n'éclate l'enseignement en acte que constitueront les événements de la passion-résurrection. L'épisode de la Transfiguration prend donc place naturellement après la première annonce de la passion-résurrection. Le lien est nettement marqué par la précision: "après six jours".

Il prend place également après le discours qui évoque le style d'engagement de tout disciple à cette lumière. Jésus y balayait toute illusion : "si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même, qu'il soulève sa croix et me suive"... Marc tient donc à situer le difficile itinéraire spirituel des amis "historiques" de Jésus en tête de l'itinéraire qui s'impose à tout chrétien. Non seulement il invite à ne pas s'arrêter, mais il rappelle deux points importants: 1. nous bénéficions déjà de la richesse d'humanité du Christ en raison de notre intimité avec lui… 2. le témoignage de la passion-résurrection est plus délicat à percevoir, il ne suffit pas de "le voir", même au titre de l'amour qu'il manifeste; il nous faut "l'entendre" pour communier à son "mystère".

Cette progression du "voir" à "l'entendre" ressort également de la comparaison avec "la prise de conscience" que Jésus avait vécue personnellement au Jourdain. Il avait été alors question de "voir" l'Esprit en travail créateur et la chose ne présentait pas de difficulté particulière. Dans la passion-résurrection, il s'agit toujours du "Fils, bien aimé" et de son engagement. Mais il importe de renouveler notre attention. C'est là que Jésus révèle de façon ultime non seulement son messianisme mais aussi le vrai "visage" de Dieu…

Le fait qu'il s'agit d'une inclusion ressort également du contexte. Au verset précédent, Jésus a précisé : "Quelques-uns de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu venir en puissance" (9/1). Au verset suivant, le même thème est évoqué au sujet d'un commentaire des scribes: "ils disent qu'Elie doit venir d'abord" (9/11). Jésus apporte la réponse en assimilant le ministère de Jean-Baptiste au "retour" du grand prophète. Il s'agit du même sujet. Ensuite seulement interviendra la deuxième annonce de la passion.

Particularités de Marc

Noter les différences ne vise pas à mettre en doute l'épisode concerné, mais à en enrichir la signification. Différence n'équivaut pas à contradiction, surtout lorsqu'il s'agit "d'approcher" les réalités humaines.

= Marc insiste fortement sur la présence et les réactions des disciples : "Jésus les emmène vers une montagne, à l'écart, seuls... Il est métamorphosé en leur présence... ce sont eux qui bénéficient de l'apparition d'Elie avec Moïse... c'est Pierre qui "répond" sans trop savoir ce qu'il dit, car il est saisi de crainte... la nuée les couvre de son ombre... ce sont eux qui constatent ensuite que Jésus est seul... c'est à eux que Jésus demande le silence..."

= Il ne mentionne pas "le visage" de Jésus, mais "ses vêtements". La portée symbolique est précise et correspond parfaitement à la présentation de l'auteur depuis le début de son œuvre. Il s'agit de l'activité extérieure de Jésus. Au regard de ses disciples, c'est elle qui a éclairé son témoignage au premier temps de son ministère et c'est sa densité unique qui leur a posé problème. "aucun foulon sur terre ne peut blanchir ainsi". Ce n'est pas là une réclame pour une quelconque lessive, c'est là en langage symbolique le départ de toute foi en Jésus, la question de son origine personnelle, autrement dit sa filiation divine.

= A quelques versets de distance, Marc n'adopte pas le même ordre pour situer Moïse et Elie l'un par rapport à l'autre. Les autres évangélistes donnent priorité à Moïse. Or, au verset 4, Elie est cité en premier comme 'parlant avec Jésus". Disons de suite que les hypothèses avancées ne peuvent être départagées. Cependant l'une d'entre elles semble profondément accordée à la présentation de l'activité de Jésus selon Marc.

Au premier livre des Rois (19/11), alors qu'il s'est réfugié au mont Horeb, le prophète Elie reçoit la promesse que "Dieu va passer". "Il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers, mais Dieu n'était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre, mais Dieu n'était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, il y eut un feu, mais Dieu n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger.

Quand Elie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau et, étant sorti, il se tint à l'entrée de la caverne". Comment mieux exprimer le premier temps au cours duquel Jésus a suggéré son messianisme ?…

= Marc est le seul à mentionner l'hésitation de Pierre lorsqu'il cherche à formuler une réponse adéquate. Il en est de même pour l'effroi religieux qui saisit les trois apôtres. Mais ils ne tombent pas "la face contre terre" (Matthieu 17/6) car il s'agit pour eux de regarder en face la route de la passion où Jésus sera "seul avec eux". Toute référence au passé disparaîtra pour en comprendre le déroulement tragique. Cependant, une question dominera ce drame, celle de son échéance: "que veut dire: se lever d'entre les morts?"

Autres renseignements "classiques"

Bien entendu, les particularités de Marc ne doivent pas diminuer l'importance des références qu'il conserve et que nous avons analysées comme "fonds commun" aux trois évangélistes en préparant la présentation de Matthieu.

Piste possible de réflexion : lorsque le désert se fait encore plus désertique …

Dimanche dernier, Marc nous invitait à étendre l'image symbolique du séjour au désert à l'ensemble de l'engagement historique de Jésus. En l'écoutant, nous percevions les rapprochements qu'il nous est possible de faire avec notre propre engagement de chrétien au cœur du monde d'aujourd'hui. Tout comme autrefois, l'Esprit ne nous tourne pas vers le ciel, il nous "chasse" vers le désert des hommes. Tout comme autrefois, de cette situation jaillit un combat difficile. Sous des formes différentes, les pesanteurs ambiantes et les "forces du mal" demeurent présentes et actives. Chaque jour, elles nous mettent à l'épreuve, même si, par ailleurs, nous bénéficions du soutien de la communauté et de la présence du ressuscité.

Le passage de ce dimanche ne nous éloigne pas de cette perspective. Le contraste qui s'y exprime entre la montée et la descente est bien notre lot quotidien. Parfois nous vivons des moments de rayonnement tranquille où nous libérons la vitalité de notre foi… parfois nous faisons l'expérience d'une récolte bien décevante en rapport avec les efforts que nous avons déployés… Il s'ensuit souvent un "passage difficile" qui ébranle notre moral sinon nos convictions. N'est-ce pas la même expérience que l'évangile ose aborder en la personne des apôtres?

Pour nous en convaincre, il suffit de dépasser le style de la présentation et surtout de mesurer la portée concrète de cet épisode dans "l'aventure vécue" qui éclaire notre "aventure actuelle".

1er point : les deux "temps" du témoignage de Jésus selon Marc

Marc développe son œuvre comme un cheminement en deux temps. La netteté de cette présentation ne correspond peut-être pas exactement au déroulement historique, mais elle éclaire ses orientations successives mieux que ne pourrait le faire un compte-rendu journalier. Ceci nous est particulièrement précieux pour rejoindre l'évolution psychologique des disciples et, en écho, notre propre situation.

En premier temps, l'évangéliste nous parle surtout du témoignage historique concret de Jésus. Sans trahir les faits et les enseignements, il résume les engagements de Jésus autour de trois thèmes: activité de guérison, activité d'enseignement, activité de nourriture. A l'intérieur de chaque ensemble, il conjugue trois perspectives. L’intensité de cette proximité, les points d'impact de cette proximité, la révélation qu'apporte cette proximité. Nous avons bénéficié de cette présentation au long des premiers dimanches ordinaires et nous avons pu noter l'aspect sympathique de l'exposé qui "déroulait" la première activité de Jésus "de la guérison des corps à la libération des personnes".

Nous avons pu également noter que l'ambiance de ce premier temps était celle d'un engagement relativement tranquille. L'auteur ne passait pas sous silence les oppositions qui se dessinaient, mais il insistait sur les objectifs que Jésus tenait à rectifier en engageant l'autorité de sa Parole. Tous étaient marqués d'une "orientation positive" qui s'attaquait à de multiples pesanteurs religieuses ou sociales. Nul doute que, dans l'esprit des apôtres, les initiatives de Jésus ne faisaient que renforcer leur première adhésion. Ils découvraient les qualités qui marqueront à jamais le souvenir de cette année privilégiée: la simplicité et la profonde humanité de l'engagement dont ils étaient témoins… l'universalité qui brisait les frontières… l'efficacité qui suscitait une "résurrection" des personnes… En raison de leur formation juive, leur réflexion allait sans doute plus avant en confrontation avec les idées communes concernant le futur messie. Mais l'originalité de Jésus prenait place parmi des opinions ambiantes très diverses. Son dynamisme relançait un enseignement prophétique usé par les siècles et son aspect sympathique dominait les objections de certains de ses contemporains.

En deuxième temps, l'ambiance se révèle toute différente. L'échéance de la croix justifie cette évolution comme en témoigne la première annonce. Mais, pour l'évangéliste, il ne suffit pas de la mentionner, il faut en comprendre la portée. Il poursuit donc la présentation du témoignage de Jésus en soulignant un deuxième visage, complémentaire du premier. Il le relie à une loi humaine beaucoup plus générale, à savoir, en de multiples domaines, l'exigence pour chacun de passer par la "passion" avant de parvenir à la "résurrection". Jésus se serait situé en dehors d'une vraie participation à notre humanité si, après en avoir animé le "positif", il n'en avait affronté le "négatif" L'ayant affronté en sa propre destinée, il en a éclairé toute vie humaine et toute la marche de l'histoire.

Cette approche pourrait encourir le reproche d'avoir été "ajoutée" après coup pour atténuer le scandale de la mort en croix. C'est pourquoi, Marc en traite longuement avant cette échéance. Il le fait en mêlant des enseignements directs de Jésus à la montée des oppositions. En cette deuxième partie, il s'agit moins de "voir" les événements que de les "entendre". Sur le moment, nous le savons, ce sera l'incompréhension, mais cette préparation aidera à dépasser le désarroi en rappelant le sens que Jésus avait engagé. La résurrection ne sera pas la revanche d'un destin tragique, elle sera la vie qui jaillit de l'épreuve au plan personnel comme au plan communautaire.

2ème point : le passage difficile à la charnière de ces deux temps…

L'évangéliste avait conscience de la plénitude d'humanité dont Jésus avait témoigné en assumant les "visages" contrastés de notre propre existence. Mais il avait également conscience que Jésus avait vécu cette tension en amitié étroite avec ses amis. Certes, pas plus que lui, pas plus que nous, ils ne s'étaient trouvés dispensés miraculeusement des conditions habituelles. Pourtant, en y réfléchissant après coup, ils ne pouvaient ignorer un ensemble de paroles et de gestes qui, discrètement, les avait préparés et accompagnés. Au centre de son œuvre, l'évangéliste associe donc la présentation de ce passage difficile et les initiatives discrètes qui ont permis finalement de le surmonter.

En lecture rapide, nous sommes surtout sensibles aux réactions des apôtres, elles sont assez proches des nôtres en générosité comme en abattement. A la réflexion, nous découvrons d'autres "atouts" qui se proposent de "fonctionner" aujourd'hui, comme ils ont fonctionné autrefois. En ce sens deux épisodes prennent alors leur importance

Nous connaissons de mémoire le premier, appelé souvent la profession de foi de Pierre. Il précède immédiatement le passage de ce dimanche. Jésus demande à ses disciples: "Pour vous, qui suis-je?" Spontanément, au souvenir de tout ce qui a été vécu jusque-là, Pierre répond : "Toi, tu es le Christ". Jésus ne contredit pas cette adhésion spontanée. Il glisse simplement à cette place la première annonce de la passion-résurrection. Le choc est loin d'être alors positif. Marc n'hésite pas à souligner l'incompréhension de Pierre. Mais il n'hésite pas à formuler une vive réaction de Jésus : un tel état d'esprit correspond aux "pensées des hommes", à leurs rêves. Une rupture est indispensable pour entrer dans "les voies de Dieu" s'exprimant dans l'engagement visible de Jésus…

L'épisode de la Transfiguration prend place naturellement après cette première annonce de la passion-résurrection. Le lien est nettement marqué par la précision: "après six jours"

Les "atouts" acquis dans la "montée"

= Nous pouvons d'abord remarquer que Marc insiste fortement sur la présence des disciples et sur leur lien avec cette manifestation centrée sur Jésus. "Jésus les emmène vers une montagne, à l'écart, seuls... Il est métamorphosé en leur présence... ce sont eux qui bénéficient de l'apparition d'Elie avec Moïse... c'est Pierre qui "répond" sans trop savoir ce qu'il dit, car il est saisi de crainte... la nuée les couvre de son ombre... ce sont eux qui constatent ensuite que Jésus est seul... c'est à eux que Jésus demande le silence..."

= Dès lors, nous voyons se profiler l'arrière-plan de la présentation de notre évangéliste. A la place où il situe ce passage, il rappelle le cheminement "psychologique" des apôtres au long de leur première année de vie commune avec Jésus; un partage quotidien leur a fait prendre conscience peu à peu du "mystère" de leur Maître. En style symbolique, l'évangéliste analyse les étapes de cette découverte ...

*- Il parle d'abord des "vêtements qui resplendissent". En civilisation ancienne, le vêtement est symbole de l'activité extérieure visible, mais il est plus qu'un attribut, à travers cette activité, s'exprime le caractère profond de celui qui le porte...

Le symbolisme est simple. En un premier temps de vie commune, l'activité historique de Jésus est devenue pour ses amis de plus en plus "lumineuse", elle a même été perçue comme une aventure unique : resplendissante, sans ambiguïté, telle qu'aucun autre témoignage humain ne peut éclairer ainsi"... Ils ont été témoins d'une "création en nouvelle humanité", comme il avait été esquissé au Jourdain par la "colombe" créatrice "descendant vers lui"...

*- Les apôtres étaient juifs et leur formation première soulevait nécessairement, en leur esprit, la question de la messianité de Jésus. Marc mentionne donc cette réflexion en parlant de l'éclairage fourni par le dialogue d'Elie et de Moïse avec Jésus, autrement dit l'apport de la Loi et des prophètes. Mais, en raison de la formulation très large de cette référence, il est difficile d'en préciser la portée exacte.

Les versets qui suivent notre passage, suggèrent de voir Jean-Baptiste comme la figure d'Elie dont le prophète Malachie annonçait le retour "avant que ne vienne le jour de Yahvé". Les apôtres ont été en effet conduits vers Jésus grâce à la prédication du Précurseur et ceci expliquerait la priorité donnée à Elie. Par ailleurs, dans l'ensemble du deuxième évangile, les critiques à l'égard des traditions et des prescriptions rabbiniques sont nombreuses. Marc insiste beaucoup moins que les autres auteurs sur les rapports de Jésus avec la Loi de Moïse.

Mais il est également possible de suggérer d'autres liens au passé. C'est ainsi que le style de Jésus se rapprochait du "style" de Dieu lorsqu'il "était passé " devant le prophète au mont Horeb. "Il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers, mais Dieu n'était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre, mais Dieu n'était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, il y eut un feu, mais Dieu n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. Quand Elie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau et, étant sorti, il se tint à l'entrée de la caverne".

De son côté, le livre du Deutéronome parlait du messie comme d'un nouveau Moïse, chargé de porter à sa perfection la révélation de l'Ancien testament. Il devait être semblable au premier dont les sages célébraient la fidélité et la douceur.

*- L'étape des "tentes" mérite également un examen attentif pour juger du symbolisme que Marc lui confère. Pierre avance-t-il une "suggestion" dans le sens d'un arrêt après une montée fructueuse ou exprime-t-il une "hésitation" pour situer Jésus à l'issue d'un premier temps de révélation ? Autrement dit, faut-il "ajouter" la lumière de son témoignage à ce qui a été dit de ceux qui l'ont précédé ou son engagement se suffit-il à lui-même pour éclairer la marche des hommes au long de leur histoire?

Les hésitations de Pierre sont tout à fait compréhensibles et c'est pourquoi il s'adresse à Jésus en tant que Rabbi, c'est-à-dire en tant qu'enseignant. La crainte qui l'a saisi n'est pas de l'ordre de la peur devant une manifestation extraordinaire, elle est d'ordre religieux. Les ambiguïtés de la profession de foi qui a précédé et que Jésus a vivement contrée correspondent exactement à cet état d'esprit

Marc résume ainsi les "illusions" qui menacent la foi chrétienne lorsqu’ arrive le temps des épreuves. Le premier temps de l'engagement de Jésus, malgré son aspect positif, ne suffit pas à éclairer totalement le champ de la messianité de Jésus. Il ne peut être question d'amoindrir la lumière qui nous est déjà apportée, mais il faut poursuivre jusqu'au terme de la passion-résurrection… le danger est grand de s'arrêter à mi-chemin …

Les soutiens lors de la "descente"

La concision de Marc et le parallélisme avec les autres évangélistes risquent, une fois de plus, d'atténuer la portée des trois soutiens dont ont disposé les apôtres et dont chaque chrétien dispose à leur exemple

= Marc relie la Transfiguration à l'épisode qui a précédé l'engagement du ministère en Galilée. Au Jourdain, la voix du Père-créateur se faisait entendre pour confirmer Jésus en "Fils bien aimé" Il s'agissait alors d'une prise de conscience qui concernait Jésus de façon personnelle: "Toi, tu es mon Fils, le Bien-Aimé, tu as toute ma faveur". Au long du premier temps de son engagement, Jésus avait témoigné de ce lien personnel et avait renforcé dans l'esprit de ses amis ce qui, au départ, n'était sans doute qu'une intuition. Ce qu'ils avaient vu allait dans ce sens.

Il est certain que l'épreuve de la passion ne pouvait manquer d'ébranler cette perception naissante. Marc en avait bien conscience et l'expérience courante nous le confirme. L'imaginaire humain voudrait que Dieu intervienne pour nous dispenser miraculeusement des épreuves qui handicapent nos existences. Le désarroi - sinon la révolte - est plus fréquent que la foi.

L'évangéliste invite donc à renforcer la conviction fondamentale qui s'est imposée peu à peu. L'identité de Jésus n'est pas en cause pas plus que l'étendue de son messianisme. Bien au contraire, ce qui a reposé jusque-là sur le terrain solide des engagements créateurs de Jésus doit éclairer ce qui devient plus délicat à percevoir. La difficulté se trouve de notre côté. Il nous faut donc à la fois tenir bon dans notre première conviction et "creuser" davantage le nouveau visage que prennent les événements. Il ne suffit plus de "voir", il faut "entendre", aller au delà des apparences pour trouver le sens, l'intention profonde qui les porte.

Nous admettons facilement que Jésus est créateur lorsqu'il assume le "positif" de tout homme, il nous faut l'accueillir tout aussi créateur lorsqu'il affronte le "négatif" qui nous accable si souvent.

= Un deuxième soutien risque de nous échapper. Il a concerné les apôtres, mais il nous concerne tout autant. Marc le rappelle discrètement. Une certaine présentation de la passion a éloigné plus que rapproché Jésus de la réalité parfois douloureuse de notre quotidien. Il est vrai qu'il a été seul lors de sa passion, mais, au cœur de nos épreuves, nous ne sommes plus exactement dans la même situation, car, de par sa résurrection, il est également avec nous. Comme les trois apôtres au jardin de Gethsémani, nos "yeux sont parfois alourdis de sommeil" sous le poids de notre cas personnel. " L'esprit est ardent, mais la chair est faible".

Nous avons donc raison de valoriser l'exemple de Jésus comme un bel exemple. Mais, d'une part, nous oublions la lumière qu'il apporte sur le visage "négatif" de nos vies, et, d'autre part, nous oublions qu'il "œuvre avec nous", valorisant la totalité de la Parole que nous transmettent les évangiles.

= Nous abordons ainsi le troisième soutien qui s'enchaîne avec le précédent. Nous excusons les apôtres lorsqu'ils se posent avant Pâques des questions sur la manière d'entendre la résurrection annoncée. Nous ferions bien de constater les confusions qui règnent à ce sujet dans les conceptions religieuses de nos contemporains. Beaucoup concèdent que "le Royaume des cieux s'est approché en Jésus" mais la plupart s'empressent de le faire "remonter" vers un ciel inconnu d'où il nous prodiguerait éventuellement ses bienfaits. Le simplisme de cet imaginaire a fait le succès d'un déisme bien éloigné de la foi chrétienne selon Marc.

Il n'est donc plus question de discuter ce que veut dire "se lever des morts", il s'agit d'expliquer le mouvement que Jésus a amorcé lorsqu'il s'est engagé dans notre monde. Il s'y est plongé totalement pour y rester et poursuivre par ses disciples une action de résurrection à visage humain, à efficacité discrète et à amplitude universelle.

Conclusion 

Le cheminement des apôtres, concentré dans la présentation que nous avons lue, est donc celui que tout disciple est invité à faire... D'où l'intérêt de ces versets en début de carême... Nous le constatons, il ne s'agit pas d'une contemplation "mystique", il s'agit d'un re-centrage sur Jésus, "Jésus seul", mais Jésus "total"...

La diversité des "étapes" par lesquelles sont passés historiquement les apôtres, ouvre un large éventail de propositions pour approfondir notre foi... ce peut être la prise de conscience de la richesse d'humanité dont nous sommes à la fois témoins et bénéficiaires... ce peut être une analyse "plus fine" de cette densité d'humanité... ce peut être la recherche d'une présentation de la foi, au delà des traditions et de la morale... ce peut être la purification de nos conceptions "religieuses" quelque peu triomphalistes... ce peut être l'approfondissement du combat qui mena Jésus au passage par la passion-résurrection...

L'essentiel est d'amorcer un cheminement... en nous rappelant la patience de Jésus avec ses amis, l'ambiance de confiance dont il entoura leur recherche... et les fruits positifs qui contribuèrent ensuite à la construction d'une solide communauté...

 

Mise à jour le Dimanche, 01 Mars 2015 10:34
 
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