Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 2ème Dimanche de Carême

Année A : 2ème Dimanche de Carême

 

Sommaire

Actualité : Carême, une pièce en cinq actes (2/5) 

Evangile : Matthieu 17/1-9

Contexte des versets retenus par la liturgie : place de l’épisode dans Matthieu

Détails complémentaires : Moïse, Elie, Daniel

Piste de réflexion : ne pas s'arrêter dans la montée… ne pas accélérer dans la descente… 

Actualité : Carême, une pièce en cinq actes (2/5)

Au Mercredi des Cendres, la page de Matthieu proposée comme Prologue au Carême nous laisse finalement une grande liberté d’organisation. A l’indicatif de jeûner, prier et faire l’aumône, est joint le seul impératif de discrétion, mieux de délicatesse, condition sine qua non d’une récompense (comprenez : ‘une plus grande joie’) dans le Royaume des Cieux.

Trois domaines sont privilégiés : la valeur du partage avec l’aumône, l’importance de temps forts pour rencontrer le Seigneur avec la prière, l’exigence d’un certain renoncement avec le jeûne.

Les cinq dimanches qui suivent sont comme cinq actes où se joue la dramatique divine et dont le dénouement sera Pâques.

Acte Premier : au désert, pour y être tenté.

Acte 2 : sur la montagne, pour y être transfiguré

Acte 3 : au bord du puits, pour émerger

Acte 4 : à Siloé, pour enfin voir

Acte 5 : à Béthanie, pour sortir du tombeau

La distribution des personnages est la suivante:

Le  jeune premier du Carême, c’est le corps

Le personnage principal, c’est le pauvre

Le serviteur fidèle, l’adjuvant, c’est le Christ, bon Samaritain (et son Eglise).

Le méchant, l’opposant, c’est le Diable, le Tentateur, le Démon (et ses Légions)

L’héroïne c’est l’humanité, sous la figure de la Samaritaine

L’unité de lieu, c’est le désert, l’unité de temps, une quarantaine, l’unité d’action, la conversion.

La Bonne Nouvelle finale, qu’il ne faut pas seulement comprendre ou entrevoir, mais qu’il faut épouser, c’est que Le Christ a anéanti toute fatalité tragique : par Lui, le péché et la mort sont vaincus…Pour tous!  Cela mobilisera notre être dans une marche unanime vers une fin qui le ramasse tout entier : nous sommes des ressuscités.

2/5 Le personnage principal du carême c’est le pauvre

Se faire pauvre bien sûr et venir en aide aux pauvres, mais au-delà d'un humanisme convenu,  comprendre et ressentir ce qu’est réellement le pauvre, théologiquement : l’image de Dieu sur terre, et l’image de Dieu en moi.

En grec, on distingue deux mots pour désigner le pauvre : pênos et ptokos.

Pênos désigne celui qui manque des biens que l’on peut combler par la philanthropie. C’est ce pauvre-là à qui il faut venir en aide par une conscience plus aiguisée du nécessaire partage (aumône) auquel le Carême nous appelle. La lutte contre cette forme de pauvreté que nous appellerons misère, est l’affaire urgente, instante et incessante de toute l’humanité, de tous les hommes de bonne volonté parce qu’il y a une fraternité naturelle à l’homme et qu’on n’a pas besoin d’être chrétien pour aimer son semblable. Alors ?

Ptokos désigne le pauvre absolu, dont on ne peut combler l’attente. Impossible de se débarrasser de lui en lui donnant…sinon ce qui coûte. Or qu’est-ce qui nous coûte sinon nous-mêmes ? Le don intégral de nous-mêmes et non l’organisation d’une part de nous-mêmes en vue de donner ? Ce pauvre-là est l’image de Dieu sur terre, mendiant notre âme.

Evidemment, on ne peut toucher le ptokos qu’en passant par le pênos : c’est le commandement d’amour du prochain. Mais c’est le commandement d’amour de Dieu qui donne son sens intégral, catholique,  à l’amour du prochain. Car l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Le Carême nous rappelle au souci des deux pains : pain matériel et pain spirituel.

Mieux, le Carême nous invite à dresser trois tables (et non trois tentes : partage dynamique plutôt que  repos extatique). La table de la fraternité, la table de la Parole, la table de l’Eucharistie.

La table de la fraternité sera le signe et la manifestation de l’amour de Dieu pour chaque homme. Nous y accueillerons tout homme, et comme le bon Samaritain, nous ne nous demanderons pas si cet homme est notre prochain, nous tâcherons plutôt de nous faire son prochain.

La table de la Parole sera le lieu où Dieu s’incarne en son Fils qui nous parle et nous invite sans cesse au dialogue : « que puis-je faire pour vous ? »

La table de l’Eucharistie sera l’autel qui construit la communauté des chrétiens, communauté ouverte à tous. Et qui conduit finalement au lavement de pied, c’est-à-dire au service fraternel…

Paradoxalement le Carême nous crie : à table !

© Franck Laurent 2014

Evangile

Evangile selon saint Matthieu  17/1-9   

La croissance du Royaume - les dures conditions de la mission - tentation d'arrêt

montée vers la transfiguration et tentation d'arrêt

a) Après six jours, Jésus prend auprès de lui Pierre, Jacques et Jean son frère et il les emmène vers une montagne élevée, à l'écart.

b) et il fut transfiguré devant eux: son visage brilla comme le soleil et ses habits devinrent blancs comme la lumière.

Dan. l0/5 Je vis un homme ... son corps était comme de la chrysolithe, son visage comme un aspect d'éclair, ses yeux comme des torches de feu ... et le bruit de ses paroles comme le bruit d'une multitude...Moi, Daniel, je fus le seul à voir l'apparition, mais une grande terreur tomba sur ceux qui étaient avec moi." .

Et voici : se firent voir à eux Moïse et Élie, parlant avec lui

c) Répondant, Pierre dit à Jésus: " Seigneur, il nous est beau d'être ici. Si tu veux, je ferai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie"

d) Comme il parlait encore, voici : une nuée lumineuse les couvrit de son ombre.

Et voici : une voix de la nuée disait: " Celui-ci est mon Fils, le Bien-aimé, en qui je me suis complu.

= invitation à une écoute plus attentive de Jésus

c') Ecoutez-le!

= invitation à une intimité qui exclue la crainte religieuse

b') Entendant cela, les disciples tombèrent sur leur face et craignirent fortement.

Jésus vint auprès d'eux et, les touchant, dit : " Réveillez-vous et ne craignez pas!". Levant les yeux, ils ne virent personne, sinon lui, Jésus seul.

Dan. 10/9 J'entendis le bruit de ses paroles, et comme j'entendais le bruit de ses paroles, je tombai, frappé de torpeur, sur la face, et la face contre terre… Et voici qu'une main me toucha et me releva, vacillant, sur mes genoux et les paumes de mes mains. L'homme me dit : " Daniel, homme de prédilection, comprends les paroles que je vais te dire ... Je me tins debout, tremblant. Il me dit : " Ne crains pas, Daniel et tiens toi debout ... " (idem 10/18) "Que la paix soit avec toi! Sois fort, sois fort!"

= invitation à percevoir ainsi la présence de Jésus ressuscité

a') Et comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur commanda, en disant: " A personne ne dites la vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme se réveille des morts. "

Dan 12/4 (d'après la LXX) "Quant à toi, Daniel, garde secrètes ces paroles et scelle le livre jusqu'à ce que beaucoup soient instruits et que la connaissance augmente."

Contexte des versets retenus par la liturgie

Il n'est pas évident de repérer l'originalité de Matthieu lorsqu'il situe et présente la Transfiguration. Le parallélisme avec Marc et Luc amène à généraliser les détails et à passer rapidement sur leur portée symbolique particulière. Par ailleurs, au deuxième dimanche de Carême, les commentaires généraux risquent de prendre le pas sur une écoute plus précise d'un épisode déjà connu. L'étude du contexte se révèle donc essentielle, même si elle réserve quelques surprises et exige de se référer aux modèles de pensée bibliques. Ils ne sont plus les nôtres, mais ce sont pourtant eux qui marquaient la réflexion de l'évangéliste en raison de sa première formation.

Place de l'épisode chez Matthieu

* La Transfiguration prend place vers la fin du troisième développement de l'œuvre complète. Ce développement traite des Lois de croissance du Royaume en un temps et en un lieu. Après un exposé en enseignement oral (paraboles du semeur, de l'ivraie…), l'auteur regroupe des éléments illustrant la progression du ministère historique de Jésus vers le milieu païen. Il en tire plusieurs recommandations concernant la mission des apôtres. Comprenons bien son intention: il s'agit moins de l'extension de l'Eglise que de la juste présentation du destin complexe dont Jésus a témoigné. Bien des difficultés peuvent être rencontrées sous forme de confusions ou de "tentations". La passion, en particulier, remet nécessairement en question les conceptions messianiques habituelles. Matthieu en mentionne la première annonce juste avant les versets d'aujourd'hui.

* Après ce passage, l'évangéliste dénoncera une "illusion" qui se situe à l'opposé, à savoir la fausse espérance d'une "manifestation en gloire". Dans les milieux juifs, elle était entretenue par un texte de Malachie qui parlait d'un "retour d'Elie" à la fin des temps (Ml 3/23): "Voici que je vais envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable". L'évangéliste coupe court à toute fausse interprétation en assimilant Jean-Baptiste à Elie et en soulignant qu'il a été rejeté par le peuple juif.

Il peut être utile de rappeler ce commentaire de Matthieu concernant Elie (17/10) car il contribue à mieux comprendre un des "paliers" de la Transfiguration, celui du "dialogue" avec Moïse et Elie. Les chapitres antérieurs ont permis de bien situer Jésus par rapport à Moïse. En symétrie l'auteur précise la juste place de Jésus par rapport à Elie. Nous sommes ainsi plus à même de comprendre ce qui est symbolisé par ces deux "colonnes" du judaïsme, il s'agit de "la Loi et des prophètes"…

Voici le texte : "Les disciples l'interrogèrent en disant: 'Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Elie vienne d'abord?'. Répondant, il dit: 'Elie vient et restaurera tout; quant à vous, je vous dis qu'Elie est déjà venu et ils ne l'ont pas reconnu, mais ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu. Ainsi le Fils de l'homme va-t-il souffrir par eux'.

Alors les disciples comprirent qu'il leur disait cela au sujet de Jean le Baptiste."

* Pour la composition de l'ensemble, Matthieu semble avoir adopté une construction en chiasme, disposition symétrique qui permet de distinguer une montée, une "cime" et une descente. En chacune de ces étapes, Matthieu reprend un des thèmes qui font son originalité.

= La montée met les choses au point sur la place de Jésus par rapport à Moïse et à Elie. Elle est dominée par la tentation de planter trois tentes. Cette initiative que l'auteur prête à Pierre est présentée comme une "réponse" à ce que l'apôtre a peu à peu perçu de la personnalité de Jésus. Matthieu dénonce ce projet spontané comme étant doublement en porte à faux.

1. La prédication exige de ne pas "planter" une tente pour Jésus, c'est-à-dire de ne pas "stabiliser" son témoignage en "doctrine"; la foi chrétienne est avant tout dialogue avec une "personne" qui continue de s'exprimer en ressuscité et accompagne la marche du monde. Matthieu avait déjà souligné cette exigence (8/20): "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête"

2. Par ailleurs, l'apport de Jésus ne peut pas être mis sur le même plan que celui de Moïse ou d'Elie. Jésus n'est pas entré en contradiction avec ce qu'ils avaient construit, mais il a poursuivi leur route en la dépassant, en "l'accomplissant". Selon la conception juive concernant le rythme de l'histoire, continuité et rupture avec le passé marquent à jamais son engagement.

= La partie centrale est soigneusement composée. Elle invite à une progression jusqu'au plus intime de la personnalité de Jésus, mais elle met également en garde contre l'influence de la conception "imaginaire déiste habituelle".

Matthieu reprend la référence qui aidait à comprendre les débuts du ministère. Il encadre ainsi la montée qui a précédé. Les enseignements et les engagements concrets de Jésus au service des délaissés ont suggéré qu'il était le Fils bien-aimé, témoin actif de l'amour divin. Il est nécessaire d'aller jusqu'au terme de cette révélation. Au Jourdain il était fait référence à l'Esprit créateur symbolisé par la colombe; ici il s'agit de la nuée, symbole le plus expressif de la présence divine. L'orientation est la même: non seulement Jésus est le Fils bien-aimé, mais son comportement témoigne exactement de la volonté divine.

Pour saisir la pensée de Matthieu, il suffit de comparer avec les présentations bibliques relatives à Moïse et à Elie, "en haut de la montagne".

1. En Exode 19/9, "le Seigneur arrive jusqu'à Moïse dans l'épaisseur de la nuée"… le mont Sinaï est entouré d'éclairs, la voix retentit "comme la voix du tonnerre" et "la gloire du Seigneur apparaît sous l'aspect d'un feu dévorant". En 33/16, il ne peut être question pour Moise de "voir Dieu sans mourir", aussi doit-il "être abrité par la main de Dieu au creux du rocher, tandis que passe sa gloire" car Dieu ne peut être vu "que de dos"…

2. Quelques siècles plus tard, 1er Rois 19/11 traduit une évolution du sens de Dieu chez les penseurs juifs. Les symbolismes "du vent violent, du tremblement de terre et du feu" sont désormais abandonnés au bénéfice "d'un murmure doux et léger". Mais Elie continue de "se voiler le visage avec son manteau".

Pour comprendre les appréhensions de Matthieu, il faut nous rappeler la "tendance déiste" qui contamine la plupart des mentions concernant la présence ou l'action divine. "Dieu, personne ne l'a jamais vu"… Il faudrait donc partir de sa manifestation pour le "découvrir". Or certains clichés ont la vie dure; "l'imaginaire" humain qui marque toutes les époques favorise une "inversion" des esprits. En raison de son attachement profond à ce qui a été vécu historiquement par Jésus, Matthieu y est très sensible. Ce n'est pas n'importe quel "visage de Dieu" qui a été révélé en Jésus. Cette contestation ne ressort pas seulement de son enseignement, elle ressort de son être même. Jésus ne peut pas être dit "Fils" de n'importe quel Dieu.

= Ainsi apparaissent les contrastes que Matthieu fait ressortir lors de la "descente".

1. A cette place, il devient évident que les événements vont prendre un cours nouveau. Comme le suggère la dernière recommandation, "la passion-résurrection" se profile à l'horizon. Elle ne se présente pas en annexe du témoignage, elle s'y intègre de façon indissociable. Son "écoute" est d'autant plus indispensable qu'elle bouleverse les conclusions que certains pourraient tirer hâtivement de ce qui a précédé.

Il ne s'agit donc pas de garder un quelconque secret, il s'agit d'assumer un contraste. Spontanément le déroulement tragique des événements éloigne de ce qui en a été la véritable racine. Car il est essentiel de ne pas les réduire à un "accident de l'histoire". Non seulement ils nous livrent le "mystère" de Jésus, mais ils nous livrent le "mystère" de Dieu. L'Ecriture voyait dans la crucifixion "une malédiction" (Deutéronome 21/23), l'engagement dramatique de Jésus doit être perçu comme un "signe de l'amour divin" s'exprimant historiquement en Jésus.

2. Cette écoute ne va pas de soi. Elle a été difficile pour les apôtres, elle le reste pour tout chrétien. Quelques versets auparavant, la première mention de la passion a provoqué une vive réaction de la part de Pierre (16/22). Jésus a réagi non moins vivement en situant le refus de cette éventualité comme un obstacle majeur sur sa route.

En quelques mots, Matthieu anticipe ce qui concerne directement la passion et orientera la résurrection. Il convient de ne pas se laisser distraire par des considérations religieuses qui faussent le regard ou en dispensent. Par ailleurs, les exemples de Moïse et d'Elie ne sont d'aucun secours. Jésus s'est approché au plus près de notre humanité, il l'a touchée. Nos regards doivent donc se concentrer sur lui et lui-seul en raison de l'originalité de son engagement. Ce doit être pour nous un "réveil", une résurrection. Car nous sommes entraînés dans son mouvement, il nous faut poursuivre la "descente de la montagne" et prendre le relais.

3. Cette référence ultime doit être d'autant plus assimilée qu'elle commande la juste compréhension de la résurrection et de la manière dont "Jésus est avec nous jusqu'à la fin des temps".

En ce qui concerne le lien entre mission et transfiguration, il est intéressant d'évoquer ce que présentent les textes bibliques au sujet de Moïse et d'Elie. Lorsqu'il descend de la montagne, Moïse se voit confirmée la mission de "faire monter le peuple vers la terre promise" et ceci malgré les pesanteurs qui se sont exprimées sous le symbolisme du "veau d'or". Quant à Elie, il est invité à "reprendre son chemin" vers les fils d'Israël alors que ceux-ci ont abandonné l'alliance conclue avec leurs pères.

Certes* la déviation qui guette la résurrection est différente de celle qu'engendre la passion. Cependant l'évangéliste tient à l'évoquer à cette place. La résurrection risque d'introduire une référence "mystique" au nom d'une fausse conception de la transcendance divine. Certains pourraient croire avoir atteint la "cime" de la personnalité de Jésus, alors qu'ils faussent la poursuite de son engagement en "proximité du Royaume". Aussi l'évangéliste insiste sur le fait que Jésus ne reste pas en haut de la montagne, il "nous touche et nous rassure" avant de redescendre avec nous au cœur de notre condition humaine.

Détails complémentaires

Jésus et Moïse

Pour saisir ce que Matthieu symbolise lorsqu'il évoque un dialogue entre Jésus et Moïse, il faut nous rappeler ce que représentait Moïse pour un juif. Nous en avons dit quelques mots lors de la présentation de la naissance puisque, dès ce moment, Matthieu suggérait un rapprochement. Nous pouvons compléter de façon plus directe.

* Le nom de Moïse était d'abord attaché à la Loi. Nul ne doutait que beaucoup d'articles avaient été rédigés bien après Moïse, mais tout lui était attribué comme "émanant de sa bouche" au nom de Yahvé qui lui avait parlé sur la montagne. Les exigences de cette Loi correspondaient au choix privilégié que Dieu avait fait du peuple juif comme étant "son" peuple. Sur la base de cette alliance, se construisait la vie du groupe en tous domaines.

* Mais la figure de Moïse dépassait cette simple origine. Il avait été un libérateur au temps où les ancêtres avaient été esclaves en Egypte… Il avait été un organisateur et un fédérateur. Son nom était associé à celui des patriarches comme symbole d'unité entre les groupes fort différents qui avaient uni leur destin sous l'étiquette d'Israël… Il avait été chef religieux, réanimant la tradition sémitique nomade en lui insufflant les valeurs du culte de Yahvé…

* Aux derniers siècles avant notre ère, à la suite des épreuves qui s'étaient abattues sur la Palestine, son souvenir avait été naturellement amplifié en optique messianique. Les dominations étrangères, et surtout l'exil à Babylone, avaient suggéré de nombreux rapprochements avec l'esclavage d'Egypte et avec l'Exode. Plus profondément, en lui s'affirmait la certitude que Dieu n'abandonnerait jamais son peuple et qu'il le délivrerait un jour. Certains textes non bibliques parlaient même d'un "retour" de Moïse.

Jésus et Elie

Hormis quelques anecdotes, Elie est peu connu des chrétiens. Pour comprendre la portée de notre texte, il est indispensable de compenser cette lacune.

- Ce prophète est relativement facile à situer au plan historique. Plusieurs siècles le séparent de Moïse: ce dernier peut être raisonnablement situé au 13ème siècle avant notre ère… Elie a mené son ministère de prophète dans le Royaume du Nord-Palestine au temps du roi Achab (875-853)… Entre temps, les fuyards d'Egypte s'étaient fédérés avec des tribus de pasteurs dans la région centrale du pays de Canaan… Vers l'an 1000, David avait étendu et stabilisé cette fédération, son ingéniosité militaire et son habileté politique lui avaient donné le statut d'une royauté centrée sur Jérusalem… Salomon en avait fait définitivement le centre religieux en construisant le Temple…

A sa mort, le petit royaume s'était déchiré. La partie Nord s'était détachée au nom de son ancienneté politico-religieuse. Loin de la capitale, elle était la plus exposée à l'influence païenne. C'est alors "qu'Elie jaillit comme un feu" (Siracide 48/1), "brûlant de zèle pour la Loi" (1Maccabée 2/58) à l'encontre des cultes de Baal.

* Elie présentait quelques analogies avec Moïse. Homme du désert, sa vocation était née lors d'un séjour au mont Sinaï. Sa lutte contre les faux dieux en avait appelé sans cesse à la vision de Dieu et aux exigences inscrites dans la Loi. Il avait laissé le souvenir d'interventions spectaculaires dont, bien entendu, son enlèvement au ciel sur un char de feu. A l'époque de Jésus, il était un des rares "vieux" prophètes à avoir conservé un certain crédit.

* Le sens de Dieu qu'il prêchait affinait la conception du Dieu de l'Exode. Mais un autre point était susceptible d'intéresser les évangélistes. Sa mission avait dépassé les limites du peuple juif et, déjà, il avait parlé d'un salut ouvert aussi aux païens.

Le livre de Daniel

Les citations que nous avons glissées en première page invitent à tenir compte des rapprochements étroits que suggère l'évangéliste avec le livre de Daniel. Celui-ci étant peu connu, il est utile de le présenter avant d'émettre toute conclusion.

- Le livre de Daniel est un livre très complexe dans sa composition comme dans sa transmission. Il peut être raisonnablement classé parmi les derniers livres bibliques. Les études actuelles nous permettent d'en rendre compte en tant qu'œuvre littéraire, mais il est évident que Matthieu, tout comme ses lecteurs, l'abordait selon l'esprit de son temps. Il nous faut donc être très prudent lorsque nous tentons de préciser ce qui a motivé le choix de cette référence.

La partie du livre à laquelle Matthieu se réfère est de style apocalyptique. Il faut donc distinguer le temps de l'auteur, sans doute au moment où Antiochus IV Epiphane (vers 167) voulait imposer de force la civilisation grecque, et le temps qui structure le récit de façon symbolique. Celui-ci développe une vaste fresque historique qui débute au temps de l'exil à Babylone. Les événements sont présentés et interprétés par un personnage fictif du nom de Daniel, jeune déporté vivant scrupuleusement la Loi juive malgré le paganisme ambiant.

Matthieu semble avoir été intéressé par le regroupement des "visions" qui sont attribuées à Daniel. Un premier volet de ces visions porte sur la succession des empires et il est facile de le décrypter malgré certaines erreurs qui ne semblent pas intentionnelles. Un second volet envisage l'avenir. La vision sur laquelle Matthieu semble calquer le récit de la Transfiguration se situe en conclusion générale (chap. 10-12), elle débouche sur la fin des temps et la rétribution des justes.

- Cette vision a été précédée par une autre vision concernant un "Fils d'homme" (7/13) "venant avec les nuées du ciel. Il arriva jusqu'au vieillard et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point et son règne ne sera jamais détruit."

Le personnage qui intervient dans la vision finale associe les traits éclatants, "son visage a l'aspect de l'éclair" (10/6) et des traits profondément humains lorsqu'il relève Daniel et s'applique à calmer son trouble (10/16). Il l'oriente vers la compréhension de l'avenir, mais ne cache pas l'imminence "d'un temps d'angoisse tel qu'il n'en est pas advenu depuis qu'il existe une nation". Ensuite seulement interviendra la récompense des "Saints du Très-Haut".

Le dernier chapitre du livre de Daniel témoigne d'une évolution: dans les textes anciens la résurrection était conçue de façon symbolique et collective… la promesse porte désormais sur une résurrection individuelle (12/2-3).

- Au début de notre ère, le livre de Daniel trouvera une double audience. L'Apocalypse de Jean reprendra ses images et les appliquera à l'empire romain, persécuteur de l'Eglise. Le judaïsme y puisera un message d'espérance, surtout après la ruine de Jérusalem, en 70.

 

Piste possible de réflexion : ne pas s'arrêter dans la montée… ne pas accélérer dans la descente…

Chaque année, au deuxième dimanche de carême, l'épisode de la Transfiguration est proposé à notre réflexion. Cette insistance nous invite à affiner notre vision personnelle de Jésus. Certes, de façon permanente, nous nous efforçons de vivre en dialogue avec lui et de rayonner son Message. Mais, sans pour autant minimiser la vitalité de ce lien, il peut être bon de l'entendre nous adresser la même question qu'il posait à Pierre avant notre passage : "Vous, qui dites-vous que je suis?"

Le cadre général commun aux trois premiers évangélistes est assez commode en raison des paliers qu'il présente dans la découverte progressive qu'ont faite les apôtres. Chacun a cependant ses particularités. C'est pourquoi, nous pouvons concentrer sur ce texte ce que nous avons perçu de l'originalité de Matthieu depuis plusieurs dimanches.

1er point : en perspective de mission

Nous pouvons d'abord remarquer la place où le premier évangéliste situe l'épisode de la Transfiguration. Après avoir présenté de façon précise l'enseignement de Jésus, il a abordé la question de son rayonnement. Très intelligemment, il a dédoublé cette perspective. Certes il faudra des missionnaires qui osent partir au loin pour évangéliser de nouvelles civilisations. Mais il leur faudra également veiller à ne pas altérer la présentation de celui qui incarne son propre message, Jésus. Il ne suffira pas d'un désir sincère de témoigner, il faudra une intelligence de présentation qui reposera sur l'intelligence d'une relation personnelle vécue.

A ce propos, nous connaissons tous le dialogue qui précède ce passage. Jésus pose à Pierre une question concernant la portée de sa prédication: "qu'est-ce qui se dit autour de vous à mon sujet?"… Puis vient une interrogation plus directe: "Vous, qui dites-vous que je suis?… Il nous faut sentir la double résonance de ces mots: Jésus ne dit pas seulement, "pour vous, qui suis-je?", ce qui limiterait à un point de vue personnel, mais il évoque une proclamation publique, "qui dites-vous que je suis?", autrement dit "comment me présentez-vous?"… En réponse spontanée, Pierre trouve la "bonne" formule: "toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant"…et cette réponse est approuvée par Jésus qui tient même à souligner sa valeur pour édifier la communauté.

Pourtant, l'évangéliste est fin psychologue lorsqu'il glisse à cette place la première annonce de la passion. La vive réaction de Pierre: "Dieu t'en préserve" suggère la fragilité qui guette tout témoignage. Elle entraîne une non moins vive réaction de Jésus. "Tu es un obstacle sur ma route"… De la part de l'apôtre, comme de notre part, il ne s'agit pas à proprement parler d'un double-jeu, il s'agit d'une alerte. La parole publique est menacée de contaminations et ce risque est encore plus grand lorsqu'il s'agit d'affronter les aléas des mutations historiques. Ce handicap était prévisible pour les apôtres lors de la mission qu'ils mèneraient après la résurrection. Mais c'est également notre cas. Nous sommes souvent amenés à dire Jésus aux autres, mais, au nom même de notre désir de sincérité, il est bon de tester parfois ce que nous nous disons d'abord à nous-mêmes.

2ème point : le choix d'une présentation

Sans mener une étude très poussée de ce passage, nous pouvons prêter attention à sa présentation. Matthieu adopte un modèle de pensée juif qui lui est familier, le chiasme. Nous repérons facilement deux versants qui précisent plusieurs paliers le long d'une montée, puis d'une descente. Ces différents paliers s'enchaînent et se répondent les uns aux autres par symétries, contrastes ou complémentarités. Faut-il adopter ce schéma lorsque nous présentons Jésus à nos contemporains? Il revient à chacun d'en juger en raison de la variété de ceux auxquels nous nous adressons. Mais la valeur pédagogique d'une telle disposition peut retenir notre intérêt.

Nous pouvons d'abord examiner les trois paliers de la montée. Leur progression est facile à suivre puisque ce chemin, pour l'essentiel, est déjà le nôtre, comme il était déjà celui des apôtres.

* Le premier palier intervient "après six jours" d'intimité vécue avec Jésus et il se concentre sur sa personne. Matthieu a noté soigneusement la présence permanente des disciples lors de la prédication et des premiers engagements mais il a également noté les moments plus personnels partagés "dans la barque" ou "à la maison". Il donne priorité au "visage de Jésus", autrement dit au rayonnement de sa personnalité, c'est lui qui domine son engagement et l'éclaire comme le soleil"… Viennent ensuite les vêtements, symboles de son activité humaine, ils ne sont pas négligeables puisque leur lumière est susceptible d'éclairer nos propres destinées.

Entre chrétiens, nous vivons de plus en plus ce premier palier. Mais il se révèle nécessaire de rappeler sans cesse la priorité de la personne de Jésus et de "fignoler" ses traits. Tant de représentations le défigurent et tant de discours l'estompent au profit de théories concernant le christianisme, son histoire et son influence dans le cours des siècles.

* Le deuxième palier concerne le message. Matthieu cherche à le situer par rapport aux valeurs passées, mais nous pouvons remarquer qu'il rejoint des problèmes qui sont universels. Bien entendu, en ce qui concerne les apôtres, la richesse du patrimoine biblique est intervenue à un degré éminent. Mais la portée de ce palier affecte toutes les époques. Les anciens ont rencontré ces questions, comme nous sommes amenés à les rencontrer et à "parler" avec elles. Point n'est besoin de nous enliser dans des considérations historiques. Il suffit de saisir les deux secteurs universels que symbolisent Moïse et Elie, abstraction faite du détail de leurs engagements.

Moïse, c'est la Loi au sens "complet" que lui donnaient les juifs. Elle ne se limitait pas à l'énoncé de "commandements" que Dieu aurait donnés autrefois lorsqu'il avait parlé sur la montagne. Elle structurait la vie du groupe en tous domaines sur la base de l'alliance qui faisait du peuple juif un peuple particulier. Nous pouvons donc assimiler cette référence à ce qui s'impose comme la partie "morale" de nos vies. A la différence des animaux, tout homme est amené à construire son existence selon des choix qui en appellent à son intelligence, sa liberté et son initiative.

Le dialogue que suggère Matthieu entre Jésus et Moise, s'insère dans notre quotidien de la façon la plus simple, il est évident que Jésus a rejoints nos problèmes humains et les a éclairés, tout comme les penseurs juifs les rejoignaient et les éclairaient en commentant la Loi. Il ne s'est pas situé "hors de notre monde" et des relations concrètes qui se tissent quotidiennement.

Il en est de même d'Elie… Il avait "surgi comme un feu" en un temps où le paganisme étendait son influence dans le Royaume du Nord-Palestine. Les cultes païens supplantaient un culte traditionnel dont les richesses en sens religieux comme en sens humaniste étaient indéniables. Le prophète avait perçu l'universalité de ce patrimoine et s'était attelé à sa diffusion. Elie peut donc être situé en symbole de la référence religieuse qui interpelle chacun de nous.

Dans le sermon sur la montagne, Matthieu a longuement parlé du rapport entre le message de Jésus et la réalité quotidienne. Il est donc normal qu'il n'y revienne pas. Il sait par ailleurs qu'une réflexion sera nécessaire pour intégrer les conditions changeantes qu'engendre le cours de l'histoire. Pourtant, il tient à préciser le danger plus pernicieux qu'il perçoit à ce sujet.

* Nous pouvons le définir comme une tentation d'arrêt. L'image de "planter une tente" pour Jésus, pour Moïse et pour Elie est des plus suggestives. Il ne s'agit pas d'un risque hypothétique; il nous suffit de prêter attention à la manière dont beaucoup de nos contemporains parlent de la religiosité qu'ils conservent d'un lointain catéchisme. Ce qu'ils appellent foi se réduit le plus souvent à l'observance d'une morale et le rôle qu'ils attribuent à Jésus est relégué à leur entrée dans l'éternité. "Je n'ai ni tué, ni volé… il me prendra donc avec lui…"

La réflexion que Matthieu prête à Pierre lui permet donc de souligner une double erreur.

1. L'originalité de la foi chrétienne réside dans le fait que le témoignage de Jésus ne peut pas être "stabilisé" en une "doctrine". Il émane d'une personne qui continue de s'exprimer en ressuscité et accompagne la marche du monde. On ne peut isoler ce qui a été dit de celui qui l'a dit et le redit à chacun de façon personnelle et vivante. Et ceci implique une conception dynamique de Dieu qui ne peut être confondue avec le vague déisme dont beaucoup se satisfont.

Sous la plume de Matthieu, nous sentons la critique qu'il adresse au judaïsme. Mais les leçons qu'il tire de cette expérience passée menacent en tous temps la réflexion chrétienne. Malgré le dynamisme initial qui avait présidé à la rédaction de la Loi, la pensée pharisienne avait figé celle-ci en rites et prescriptions, en un mot elle avait enfermé Moïse dans la tente qu'elle lui dressait. De leur côté, les rêves nationalistes avaient monopolisé les perspectives prophétiques et Elie s'était trouvé relégué "à la fin des temps", manière de l'honorer sans trop de dérangement.

2. En outre, l'apport de Jésus ne peut pas être mis sur le même plan que celui de Moïse ou d'Elie. Il ne suffit pas de le situer en premier. Le mouvement dans lequel s'inscrit le témoignage de Jésus est marqué de continuité, mais il est également marqué de rupture. Certes Jésus n'est pas entré en contradiction avec ce que les anciens avaient construit, pourtant il a dépassé leur route en "l'accomplissant".

Dans le sermon sur la montagne, Jésus n'avait pas manqué de préciser les ruptures qui s'imposaient avec la Loi. "Vous avez entendu qu'il a été dit"… "Moi je vous dis". Par le style qu'il avait ensuite adopté envers les pauvres, les malades et les délaissés, il avait marqué sa différence avec Elie lorsque celui-ci en appelait au "feu du ciel" contre les païens de son époque.

* La montée n'est donc pas encore achevée. Elle doit se poursuivre jusqu'à la cime de la Transfiguration, c'est-à-dire au plus intime de la personnalité de Jésus, au "mystère" qui se vit en lui. Au Jourdain, il était fait référence à l'Esprit créateur qu'il allait exprimer en son engagement, ici il s'agit de la nuée, symbole le plus expressif de la présence divine.

3ème point : le vertige des cimes

= C'est alors que l'évangéliste pressent un deuxième "piège". Ses appréhensions portent sur "l'inversion déiste" qui contamine si souvent les esprits lorsqu'est évoquée la présence ou l'action divine. En raison des querelles passées, la pensée et l'expression chrétiennes ont été et restent marquées de ce déséquilibre. Dans le dialogue avec nos contemporains, nous ne pouvons manquer d'achopper sur cet obstacle. Le percevoir s'impose donc en première exigence.

Tout un chacun admet que le monde divin nous échappe. "Dieu, personne ne l'a jamais vu". Avant même d'en parler, il convient donc de le "découvrir", et, ce faisant, d'accepter par avance l'inattendu que réservent ses manifestations. C'est alors que surgissent un certain nombre de "clichés" spontanés issus de "l'imaginaire humain". La lecture du "réel" que présente le témoignage s'en trouve alors faussée.

Historiquement Jésus en a été la victime. Il fut rejeté moins pour des motifs politiques que pour des motifs religieux. Les autorités juives ont estimé qu'il "blasphémait" en prétendant révéler Dieu en ce qu'il vivait. Car il était la plus nette contestation de ce Dieu habituel que les hommes se fabriquent à leur mesure et selon leurs rêves. Qui plus est, la "rupture" qui affectait ce nouveau "visage de Dieu" ne ressortait pas seulement de son enseignement, elle ressortait de son être même.

De façon fort lucide Matthieu percevait que le même aveuglement menaçait ceux et celles auxquels les apôtres étaient envoyés. Jésus ne peut être dit "Fils" de n'importe quel Dieu.

= L'évangéliste ne se contente pas de nous alerter; en deuxième versant de sa présentation, il nous aide à échapper au vertige du déisme. Nous pourrions être étonnés lorsque, au sommet de la Transfiguration, il reprend la même perspective qu'au départ de l'engagement public de Jésus. La chose se comprend parfaitement si nous repérons la place où Matthieu situe l'événement, à savoir en perspective de la passion-résurrection.

En un premier temps, Jésus avait effectivement témoigné de ce nouveau visage. En son activité de prédication, de service et de partage, il ne s'était pas situé en "Messie de gloire" tout en se voulant "Emmanuel", Dieu-avec-nous … Cependant, comme en témoignent les réactions de ses amis, les évolutions étaient encore bien fragiles. Seule, la passion-résurrection a permis historiquement de dissiper toute illusion.

Encore faut-il l'aborder dans le "bon sens", "l'écouter" en lui prêtant une attention soutenue. Il ne s'est pas agi d'un "accident de l'histoire" ou d'un simple exemple de "don de soi" poussé à l'extrême. Sa référence ultime doit être située en engagement divin. Non seulement elle nous livre le "mystère" de Jésus, mais elle nous livre le "mystère" de Dieu. Contrairement à l'Ecriture qui voyait dans la crucifixion "une malédiction" (Deutéronome 21/23), il s'agira d'un "signe de l'amour divin" s'exprimant historiquement en Jésus.

4ème point : priorité à la résurrection

Nous pourrions estimer que le versant de descente est bien rapide et nous pourrions déplorer que l'évangéliste ne distingue pas assez nettement les éléments de la passion et les éléments de la résurrection. Sans trop préjuger de ses intentions et en nous basant sur le dernier verset, nous pouvons au contraire déceler dans ce rapprochement une intention de Matthieu.

A ses yeux, sous une forme différente, le "vertige des cimes" guette la résurrection. Au nom d'une fausse conception de la transcendance divine, certains peuvent être tentés d'y introduire une référence "mystique". Dès lors, la promesse "je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin du temps" se trouve parasitée comme le passé juif l'a été. Or, en la résurrection, le "Royaume est approché" de la même intimité qui a enrichi le premier temps de "l'aventure Jésus".

En antidote, l'évangéliste accumule des précisions dont la résonance est susceptible d'affecter la passion comme la résurrection. Contentons-nous de les enregistrer.

1. Jésus ne reste pas en haut de la montagne, dans son isolement divin, il "vient vers nous"… 2. Il "nous touche et nous réveille" de sa propre résurrection… 3. Point n'est besoin de référence à Moïse ou à Elie, désormais la personne de Jésus se suffit à elle-même au-delà des intuitions que suscitait son témoignage historique… 4. Il se veut le compagnon de route qui redescend avec nous au cœur de la condition humaine, nous "rassurant" face aux dures conditions qu'impose la mission. …

En un mot la Transfiguration se poursuit. Cela va sans dire, mais cela est susceptible d'aller encore mieux en le disant!

 
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