Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : Dimanche de l'Epiphanie 


Actualité

Textes et commentaires proposés antérieurement pour la fête de l'Epiphanie. (Cf. menu du site)

Chaque année, le texte est le même : Matthieu 5/1-12. Il n'a pas de parallèle chez les autres évangélistes.

En Année A, nous avons regroupé l'essentiel de la documentation concernant les éléments de ce texte. Le volume en étant important et l'étude étant fouillée au maximum de renseignements possibles, nous ne reproduisons pas à cette place le fichier correspondant. En voici cependant les titres:

En référence au contexte : manière ancienne de présenter une naissance - chaîne de présentations concernant la naissance de Moïse - influence sur les récits évangéliques de Matthieu et de Luc - références aux Ecritures évoquant Bethléem - que sait-on de la profession de mages ? - pourquoi Matthieu a-t-il recouru à ce symbole ?

Une piste de réflexion est développée sous le titre : "de Jérusalem à Bethléem… de la religion à la foi…" 1er point: Jérusalem et ses lacunes: envahissement du politique - apathie de la foule - apathie des responsables religieux… 2ème point: la visite à Bethléem et ses contrastes: retour aux sources et à leur simplicité - priorité à Jésus dans le cadre d'une communauté - culte spontané… 3ème point: l'Orient symbole d'universalité…

En Année B, une piste de réflexion est développée sous le titre : "mages "historiques" ou "mages symboliques"… 1er point: il ne peut être question d'historicité directe : présentation de Luc - ambiance - genre littéraire… 2ème point: certains éléments se situent en historicité anticipée: indifférence des pouvoirs politico-religieux - entrée des païens - Jésus-Roi … 3ème point : gardons-nous de justifications hasardeuses…

Evangile

Evangile selon sant Matthieu 2/1-12

Portée universelle de la naissance de Jésus. 1er volet: La démarche des mages  

Comme Jésus était engendré à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode,

1er temps: annonce portée par les mages-païens:

Voici : des mages venus d'Orient se présentèrent vers Jérusalem, en disant :

"Où est le roi des Juifs qui fut enfanté ? Car nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.

2ème temps: réaction ambiguë du peuple juif - fourberie du roi Hérode

En entendant cela, le roi Hérode fut troublé et tout Jérusalem avec lui.

Assemblant tous les grands prêtres et scribes du peuple, il s'enquérait auprès d'eux : "Où le Christ est-il engendré ?".

Ils lui dirent : "A Bethléem de Judée. Car ainsi il est écrit par le prophète: Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement le moindre parmi les clans de Juda, car de toi sortira un gouvernant qui sera le berger de mon peuple Israël."

Alors Hérode, appelant les mages en secret, se fit préciser par eux le temps de l'apparition de l'astre.

Les envoyant vers Bethléem, il leur dit : "Allez vous renseigner précisément au sujet du petit enfant et, au cas où vous le trouveriez, annoncez-le moi afin que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.

En entendant le roi, ils partirent

3ème temps: reconnaissance de la royauté de Jésus par les mages-païens:

et voici : l'astre qu'ils avaient vu à l'Orient, les précédait jusqu'à ce qu'il vienne s'arrêter au-dessus de l'endroit où était le petit enfant. En voyant l'astre, ils se réjouirent d'une très grande joie

Venant vers la maison, ils virent le petit enfant avec Marie sa mère, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ouvrant leurs trésors, ils portèrent auprès de lui des dons : or, encens et myrrhe

retour

Informés en songe de ne pas revenir sur leurs pas chez Hérode, c'est par un autre chemin qu'ils se retirèrent vers leur pays.

 

Contexte des versets retenus par la liturgie (rappel de quelques précisions fournies en année A)

* Ce passage fait suite sans intermédiaire à la double "Genèse de Jésus": Genèse selon la lignée davidique rapportée dans la généalogie et Genèse par action de l'Esprit mentionnée dans la mission confiée à Joseph.

Il sera suivi des trois temps qui composent "l'Exode de Jésus" en Egypte : Joseph reçoit la mission de partir pour fuir la colère d'Hérode - Celui-ci fait exécuter les garçons de Bethléem - Joseph reçoit la mission de revenir en Israël et établit sa famille à Nazareth. Le rapprochement avec la naissance de Moïse est évident, surtout lorsqu'on se réfère au "conte de Moïse" qui servait d'enseignement dans les milieux juifs populaires.

Il est important de remarquer que l'aspect dramatique des événements qui suivront n'est que pressenti dans notre passage et pourtant il est impossible de l'ignorer.

* Nous pouvons être étonnés de la mention "Roi des Juifs", mise dans la bouche des mages pour désigner celui qu'ils cherchent. Il est intéressant de remarquer que, sous la plume de Matthieu, elle ne figure qu'en vocabulaire romain. Lors du procès de Jésus, le Grand Prêtre conteste qu'il soit "le Christ, Fils de Dieu" et Pilate le désigne ainsi lorsqu'il s'adresse aux juifs pour le choix de Barabbas. Mais les soldats romains recourent à la désignation "Roi des juifs" lors du couronnement d'épines et de l'inscription en haut de la croix.

Par ailleurs, deux auteurs latins retiennent l'attention à propos de l'écho qu'avait trouvé l'espérance juive en dehors de la Palestine au moment où Matthieu écrivait (vers 80).

Tacite (vers 55-120 de notre ère) écrit : "Beaucoup étaient persuadés de ce qui était dit dans les livres anciens des prêtres, à savoir qu'en ce temps l'Orient devait exercer la suprématie et que des hommes, venus de Judée, devaient dominer le monde. Ces oracles désignaient Vespasien et Titus. Mais le vulgaire, suivant en cela l'habituelle convoitise humaine, interprétait en sa faveur ce bonheur promis et ne se laissait pas persuader de la vérité, pas même par la preuve de ses adversités"

Suétone (vers 69-126 de notre ère) écrit : "Dans tout l'Orient s'était répandue une ancienne croyance d'après laquelle des hommes venus de Judée domineraient le monde. Les juifs, interprétant en leur faveur cet oracle, qui en réalité se réfère à l'empereur romain (Vespasien) se révoltèrent"

Il est possible d'en voir l'origine lointaine dans les espérances et les idées religieuses du peuple juif lors de sa captivité à Babylone (587-538 avant notre ère). Mais, hormis ces deux textes et quelques passages de l'historien juif Flavius Josèphe, aucun document ne renseigne sur une influence éventuelle dans les milieux judéo-chrétiens après la ruine de Jérusalem.

* Le fait de la naissance à Bethléem ne soulève aucun doute. Elle est en relation étroite avec l'ascendance davidique de Jésus et Luc le confirme à l'occasion du recensement. L'interprétation messianique du texte de Michée par "les grands prêtres et les scribes du peuple" correspond à ce que nous connaissons du milieu rabbinique. Cependant Matthieu introduit deux variantes au texte du prophète. Le texte biblique associait à Bethléem, c'est-à-dire "la maison du pain" le qualificatif "d'Ephrata", c'est à dire "riche en fruits". L'évangéliste supprime cette évocation et précise que ce village est terre de Juda", En outre, il ajoute un verset qu'il emprunte à 2 Samuel 5/2 et qui présente le Messie attendu sous les traits d'un berger.

* Pour mieux saisir l'arrière plan de cette présentation, nous pouvons nous souvenir que Matthieu était juif et qu'il écrit en 80. A ce moment plusieurs faits sont évidents : 1. le peuple juif dans son ensemble a été indifférent à la mission de Jésus. 2. La répression romaine de 70 a cassé net l'influence que le judaïsme pouvait encore conserver au temps de Jésus. 3. La vision universaliste des prophètes se réalise dans les communautés qui mêlent judéo-chrétiens et païens convertis.

Dans quelques unes de ses lettres Paul exprime certains sentiments typiquement juifs qui peuvent s'appliquer à Luc. Face au refus de son peuple, comme l'apôtre dans sa lettre aux Romains (9/4), l'évangéliste devait penser "à ses frères, ceux de sa race selon la chair, eux qui sont israélites, à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses et aussi les pères"… En pensant au désastre il ne devait manifester aucun triomphalisme, inscrivant cette épreuve dans l'histoire dramatique d'Israël… En outre, face à une universalité qui s'amplifiait, nous ne devons pas oublier "l'étonnement" qui était le sien alors qu'il n'est absolument plus le nôtre aujourd'hui. Un passage de la lettre aux Ephésiens (3/9) permet de mesurer cette importance en pensée juive avant la destruction de Jérusalem. Déjà l'universalité était considérée comme un "mystère tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses". Et voici que, de fait, au temps de Matthieu, les communautés chrétiennes "révélaient maintenant que les païens étaient désormais admis dans l'Esprit au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l'Evangile."

Piste possible de réflexion : indifférences d'hier = indifférences d'aujourd'hui …

Lorsque nous entendons des textes anciens, il importe de faire le partage entre ce qui peut être précisé avec un coefficient historique "sérieux" et ce qui ressort de la réflexion de l'auteur. Car, nous le savons plus exactement aujourd'hui, celui-ci empruntait à la diversité des genres littéraires familiers à son époque et nul n'en était dupe. Les siècles postérieurs ont souvent "brouillé" la clarification qui s'avérait nécessaire pour que la foi ne soit pas assimilée à de la crédulité et que soient reçues des objections pertinentes. Ainsi en est-il de ce conte des mages.

L'an dernier, nous avions insisté sur la remise en ordre historique qui s'impose. Il ne peut pas être question d'historicité directe au sens où nous l'entendons actuellement. Luc présente différemment le déroulement des premiers mois de Jésus. Il le fait sans contradiction avec ce que nous savons des habitudes de ce temps et en cohérence avec le style messianique qu'adoptera ensuite Jésus. Historiciser les mages en tant que personnages réels aurait donc du apparaître depuis fort longtemps comme se heurtant à de sérieuses difficultés historiques et à de non moins sérieuses difficultés littéraires.

Le drame "historique" vécu par Matthieu au temps de la rédaction de son évangile

Ceci n'empêche pas de faire émerger les "vraies questions", celles qui apparaissent comme "logiques" lorsque nous tenons compte du progrès de nos connaissances à propos de la rédaction des évangiles. Bien entendu, il s'avère nécessaire de s'arrêter au texte et de laisser de côté les impasses "merveilleuses" que beaucoup répètent.

Matthieu écrit aux environs de l'an 80. De ce fait, nous pouvons communier sans trop d'incertitudes aux sentiments qui sous-tendaient son évangile lorsqu'il l'adressait à des communautés majoritairement judéo-chrétiennes.

Son itinéraire nous est connu. Il avait vécu très concrètement deux années de vie commune et de partage avec Jésus. Sa foi juive s'était trouvée ainsi orientée vers la reconnaissance de Jésus comme Messie espéré selon l'annonce des prophètes. Il avait su ainsi accueillir les ruptures que suscitait ce témoignage. Comme les autres disciples il avait été mêlé au drame de la passion, dépassé par les ruptures flagrantes que suscitait cette échéance. La condamnation faisait plus que rectifier des espérances passées, elle avait été le fait d'une compromission entre pouvoir politique et pouvoir religieux. La joie de la résurrection avait relancé sa foi en Jésus mais elle n'avait certainement pas atténué les désillusions religieuses à l'égard des grands prêtres et des scribes… En tant qu'apôtre, Matthieu avait été ensuite associé à l'organisation des premières communautés chrétiennes. Essentiellement juives à l'origine, celles-ci avaient du se libérer de certaines traditions anciennes pour s'ouvrir aux païens qu'attirait leur idéal. Il en était résulté un fossé de plus en plus accentué avec le centre de la foi juive. A ce moment, Jérusalem demeurait encore le foyer cultuel unitaire et le siège de la juste interprétation de la Loi donnée à Moïse. Parmi les points épineux surgis entre juifs et chrétiens, celui de l'universalisme avait pris un relief particulier, d'autant plus que les prophètes en avaient parlé comme d'une mission confiée au peuple d'Israël. C'est alors qu'était intervenue la révolte de 66, suivie de la terrible répression romaine. Dix ans après, Jérusalem et son Temple majestueux étaient toujours en ruines. C'est là que nous pouvons situer la rédaction de Matthieu.

En raison des différences de civilisations, nous risquons de mal percevoir deux réactions qu'inculquait la formation juive. La première concerne l'éloignement progressif du patrimoine ancestral. Pour la foi chrétienne cet éloignement aboutit, de fait, à une profonde rupture. Les premiers judéo-chrétiens chrétiens l'ont assumée au regard des richesses qu'ils puisaient dans le témoignage de Jésus. Mais tous semblent en avoir été marqués. Paul l'exprime dans une de ses lettres lorsqu'il évoque "ses frères, ceux de sa race selon la chair, eux qui sont israélites, à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses et aussi les pères"… Jean l'ajoute au prologue de son évangile "Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas accueilli". Nos esprits modernes ont tendance à ne voir "qu'un accident de l'histoire" dans ce refus. Il en allait tout autrement pour la sensibilité juive et donc pour Matthieu.

Paul ajoute une autre réaction qui nous est devenue également étrangère. Lorsqu'il évoque l'ouverture des païens à la foi, il en parle comme d'un "mystère tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses". Alors que la télévision nous fournit plus de précisions sur la marche de notre monde, nous hésitons à admettre l'universalité comme un "secret" avant Jésus. Et notre foi chrétienne nous laisse toute liberté de jugement. Pourtant cette réaction ne pouvait qu'être celle de Matthieu lorsqu'il constatait que les communautés chrétiennes "révélaient maintenant que les païens étaient désormais admis dans l'Esprit au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l'Evangile."

Nous savons que le judaïsme s'est relevé lentement du désastre de 70. Mais il semble que les chrétiens de la fin du premier siècle de notre ère n'envisageaient pas cette éventualité. Dans leur esprit s'effectuait donc un "transfert". Profondément liés à certains modèles de pensée juifs, ils se sentaient responsables d'un héritage, particulièrement celui qui concernait les Ecritures. Assez naturellement l'universalité qui se vivait en communauté chrétienne apparaissait ainsi comme la réalisation des enseignements prophétiques.

Ces précisions nous permettent de comprendre pourquoi Matthieu éprouve le besoin de construire le "conte des mages" et de le situer en prologue de son évangile. Tout naturellement le témoignage de Jésus se terminera par l'envoi universel. "Allez, de toutes les nations faites des disciples… je suis avec vous chaque jour jusqu'à la fin des temps". L'itinéraire "global" de l'Eglise reprend le cheminement des Mages qui "retournent vers leur pays par un autre chemin".

Le passage que nous avons entendu nous propose donc une analyse de l'universalisme chrétien, selon un genre littéraire qui n'est plus le nôtre. Certains éléments se situent dans une historicité "différée". Ainsi, en est-il de la "défaillance d'Israël" attribuée par l'évangéliste à la suprématie du politique sur le religieux. Hérode domine les événements. Le rôle des Grands prêtres des scribes se limite à une relecture de textes qui condamnent par ailleurs un "gouvernant" qui ne soit pas "berger". D'autres éléments se situent en historicité "anticipée" et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ainsi, la foi des païens ne s'est pas située à la naissance de Jésus mais aux premiers temps de l'Eglise.

Le drame "universel" perçu par Matthieu et exprimé dans le conte des mages

A la naissance de Jésus, Luc présentait le "visage de Dieu" en référence à sa discrétion et à son humanité. Matthieu ne contredit pas cette révélation, mais il lui ajoute une autre qualité, à savoir l'universalité. Il est intéressant de retrouver ces trois constantes au long de sa présentation.

1er tableau : face à une nuit étoilée… Comment mieux exprimer la discrétion d'une annonce qu'en parlant d'un astre, point lumineux infime perdu au milieu de milliers d'autres points lumineux. En mode symbolique, Matthieu n'entre pas dans la manière dont le lien est fait avec la naissance de Jésus. Au long de l'histoire des hommes, les démarches de foi se présenteront sous des visages les plus variés et les plus inattendus. Les intéressés rejoindront le cortège universel de ceux et celles qui cheminent à travers le désert vers une référence confuse à Jésus.

Les mages viennent de l'Orient, vaste étendue du Désert oriental d'où les auteurs bibliques avaient fait émerger les premières initiatives de l'histoire. Les auteurs du livre de la Genèse y avaient situé le paradis des origines, lieu où l'homme avait été créé "à l'image de Dieu", où il avait reçu mission de contribuer à un épanouissement personnel et à un épanouissement collectif.

C'est du désert oriental que les patriarches étaient sortis pour prendre possession de la terre de Palestine. Dieu les avait arrachés à un monde corrompu pour qu'ils en fassent une terre nouvelle qui serait leur propriété. C'était le lieu de la première alliance d'où devait naître "une postérité aussi nombreuse que la poussière de la terre ".

Contrairement aux confusions qu'avancent certains commentaires, l'étoile ne guide pas les mages au premier temps de leur cheminement. Leur démarche se fonde sur le repérage du lever de l'astre à l'Orient.

2ème tableau : face à une annonce … sentiments mitigés, doute et fausse sécurité

L'irruption "d'étrangers en recherche" à Jérusalem aurait du provoquer la joie. Pourtant leur démarche "trouble" les situations acquises d'abord au plan politique, puis au plan religieux. Dans le cas présent, les acteurs ne sont pas ceux qu'on attend, il s'agit des païens et non des scribes et des chefs des prêtres. Leur venue impromptue rappelle le délaissement dont ils ont été victimes jusque là, malgré le rappel des prophètes.

Quelques nuances de Matthieu nous éclairent sur son analyse.

En évoquant la référence à Bethléem, cite de David, l'évangéliste fait plus qu'apporter une précision, il remonte dix siècles d'histoire. Les juifs ne manquaient pas d'annonces messianiques plus récentes. Mais, par cette mention, l'évangéliste souligne le peu de fruits que le peuple juif a porté en ce qui concerne la mission universelle qui lui avait été confiée.

En ce sens nous pouvons repérer l'ironie des deux variantes que l'évangéliste introduit au texte biblique de Michée. Celui-ci associait à Bethléem, c'est-à-dire "la maison du pain" le qualificatif "d'Ephrata", c'est à dire "riche en fruits". L'évangéliste supprime cette évocation et précise simplement que ce village est terre de Juda". En outre, il ajoute un verset relatif au "gouvernant idéal" du peuple élu. Il l'emprunte à 2 Samuel 5/2 et présente le Messie attendu sous les traits d'un berger. Il y a là quelque ironie lorsqu'on pense au "gouvernant Hérode". Politicien consommé, jaloux d'un pouvoir qu'il détenait des romains, tyran sans scrupules et sans foi malgré les travaux d'extension du Temple, les autorités religieuses juives s'étaient compromises avec lui durant plus de quarante ans.

Les mages ne remettent pas en cause le passé, ils complètent la discrétion du temps en y ajoutant la discrétion du lieu. A huit kilomètres au sud de Jérusalem, le village de Bethléem n'était-il pas effectivement "le moindre des clans de Juda", c'est d'ailleurs en ce sens qu'il était mentionné par le prophète : "village trop petit pour être compté parmi les clans de Juda"

3ème tableau : face à une annonce dangereuse… la fourberie d'un "politique".

Le dialogue entre Hérode et les mages est révélateur de l'affrontement entre la "suffisance" qui marque souvent les pouvoirs politiques et l'intuition qui accompagne la foi des gens les plus simples.

Hérode pense pouvoir s'appuyer sur un ordre établi, sur un pouvoir sans contestation. Il est intelligent, il réagit tout aussitôt lorsque les hommes sages et savants viennent lui annoncer qu'un autre monde est susceptible d'être mis en place. Il cherche à le récupérer pour le dominer de sa puissance et de son pouvoir. Sans doute pressent-il que son mode de gouvernement ne trouvera pas sa place dans ce monde là. Il n'a donc plus qu'un souci. Remettre les montres à l'heure. Arrêter la course de l'étoile, la marche de ceux qui la regardent pour la suivre.

Il ne perçoit pas que la discrétion des mages ne peut être assimilée à de la naïveté. De façon très pratique, ces étrangers connaissent désormais le lieu vers lequel ils marchaient. Vu la petitesse de Bethléem, ils ne risquent pas de se tromper pour trouver l'enfant qui vient de naître. Ils n'en sont plus au stade d'une première intuition. Ils ont assimilé leur "expérience" de Jérusalem. L'étoile se fait plus proche, elle leur permet de discerner les difficultés de la recherche et les menaces qui pèsent sur elle.

4ème tableau : face à un supplément de déplacement … solitude et joie

Car, c'est en prenant le chemin de Bethléem qu'ils retrouvent l'étoile. Seuls ils étaient entrés à Jérusalem, seuls ils en sortent. Ils n'ont entraîné aucun des sages et des puissants auxquels ils ont adressé un message qui aurait du mettre en mouvement tout un peuple au nom même de ses espérances.

Peu leur importe. La lumière qui s'est située à la source de leur démarche brille d'un nouvel éclat et se fait plus précise. L'étape de Jérusalem était la plus dangereuse à l'encontre de leur recherche et de leurs espérances. Elle est désormais franchie. La route de Bethléem retrouve la simplicité et l'humanité du départ.

5ème tableau : face à la simplicité d'une humanité … reconnaissance d'une royauté

Les premiers tableaux nous ont préparés aux symbolismes dont Matthieu charge la rencontre de Bethléem. Il semble d'ailleurs qu'il ne s'y attarde pas tant ils sont familiers des chrétiens: la maison, symbole de la communauté… Marie sa mère, symbole de l'Eglise… le petit enfant, symbole de la nouveauté qu'apporte Jésus. Autant de signes d'humanité tant pour leur vitalité propre que pour l'avenir qu'ils ouvrent…

En raison des différences de civilisation, la portée des dons risque de nous échapper. Sous la plume de Matthieu, il est possible de les situer en référence à l'Ancien Testament. En évoquant la restauration de Jérusalem après l'exil, le prophète Isaïe voyait "toutes les nations marcher vers la capitale en apportant de l'or et de l'encens", richesses habituelles en Arabie et offrandes traditionnelles adressées aux rois. Non seulement, par eux-mêmes, ces dons se différencient des sacrifices habituels, mais leur cadre est également différent; à quelques kilomètres des imposantes cérémonies du Temple, se vit la spontanéité d'une "reconnaissance" non moins riche d'avenir.

6ème tableau : face à l'avenir … retour par un autre chemin

Matthieu précise que les mages "regagnent leur pays" tout comme Luc avait mentionné que les bergers s'en étaient retournés à leurs troupeaux. Ils n'ont pas à renoncer à leur occupations, à leur culture, à leur particularité puisque leur rencontre avec Jésus a confirmé la discrétion, l'humanité et l'universalité du Dieu qui venait de prendre place en notre monde.

Ils savent désormais les limites des systèmes politiques et religieux habituels. Dieu déjoue les fausses sécurités émanant de l'autorité et du savoir. Leur chemin ne peut être que tout autre car ils ont à le construire selon la spontanéité de leur foi.

Le visage actuel du drame "universel" perçu par Matthieu …

Le "conte des mages" n'éclaire pas seulement le passé. Il éclaire le présent. Effectivement il est possible d'en tirer des critiques relatives à certains comportements passés. Mais il semble plus profitable de réfléchir à la manière de faire entrer dans nos communautés le souffle d'épiphanie que semble faciliter le rapprochement des cultures.

Le rayonnement actuel de l'Eglise est beaucoup moins manifeste que ne le disent certains accents d'espérance. Un homme sur cinq seulement, bientôt un homme sur six a entendu parler de Jésus et adhère plus ou moins consciemment à son message. Le continent asiatique, qui connaît la plus forte expansion démographique, est presque totalement étranger à l'Eglise. Quant aux pays d'ancienne chrétienté, une nouvelle annonce de l'Evangile est devenue urgente. Les croyants eux-mêmes sont divisés en différentes églises et à l'intérieur de chacune d'elles la pratique religieuse marque un recul saisissant.

Plutôt que d'en rester à la poésie des bergers et des mages, il importe donc de rappeler ces données contemporaines. Aujourd'hui encore, comme dans ce récit, s'affrontent deux mondes ; il y a ceux qui cherchent et ceux qui ne cherchent plus. Mais, du fait des progrès de l'information et de la communication, la situation géographique et la situation sociale s'avèrent ne plus être un obstacle au "partage" spirituel.

Ils nous deviennent donc de plus en plus proches, ces chercheurs de vérité qu'alerte une petite étoile, perçue au hasard d'une rencontre ou d'une émission télé. Sans éclat, ils se mettent en route. Ils ignorent jusqu'où cela les mènera, et malheureusement, en raison de leur solitude, ils risquent de déboucher sur des impasses. Mais ils sont prêts à aller jusqu'au bout de leur quête et de leur désir. Voyageurs dans l'inconnu, leurs routes hasardeuses les mènent parfois auprès de nous, nous qui sommes censés savoir. Il est naturel que nous en soyons bouleversés, car le cadre ancien de nos présentations n'est plus le leur.

C'est alors qu'il faut nous rappeler que, nous aussi, nous sommes venus d'ailleurs, autrefois. Nous avons hérité du bout de chemin que d'autres ont défriché avant de rendre fertile la terre qui nous a été donnée. En de nombreux domaines, nous risquons de nous installer car, sous peine d'inefficacité, nous ne pouvons pas sans cesse nous remettre en cause. Il nous faut cependant rester disponible à une révélation nouvelle ou à un éclairage inattendu.

D'ailleurs s'agit-il d'une intervention si inattendue puisqu'il s'agit du visage de Dieu lorsqu'il s'exprime dans un environnent fait de simplicité, d'humanité et d'universalité. Matthieu avait bien compris que ses contemporains ne pouvaient pas découvrir un tel dieu en en restant à leurs croyances païennes. Il avait bien compris que les imposants groupes religieux traditionnels étaient menacés de perdre leur dynamisme initial par vieillissement ou compromission.

Il importait donc d'aménager des petits lieux d'accueil où se trouveraient à l'aise et Dieu et les hommes. N'ayons pas peur de les construire aujourd'hui et surtout n'ayons pas peur d'en conserver la porte largement ouverte.

Mise à jour le Dimanche, 03 Janvier 2016 14:53
 
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