Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 4ème Dimanche de l'Avent C

 

Actualité

Même si le calendrier nous y prépare depuis le début du mois, Noël nous surprend toujours. Psychologiquement, il vient à nous plus que nous n'allons à lui. Notre responsabilité varie lorsqu'il s'agit de déterminer ou de préparer les éléments du cadre, la mise en place du décor, le choix des convives et des cadeaux… Mais, d'une façon ou d'une autre, nous sommes atteints par l'ambiance générale des fêtes de fin d'année.

En tant que chrétiens, nous n'avons pas à le regretter. Certes, nous n'oublions pas des contrastes qui demeurent, notre monde est loin d'être un monde de paix, des situations tragiques écrasent nombre de nos contemporains. Cependant, dans le petit secteur de nos familles et de nos amis, les conditions semblent plus favorables, ne serait-ce que le temps d'une journée. C'est alors que, tout naturellement, nous réfléchissons à l'influx chrétien qu'il nous est possible d'apporter. Les conversations vont brasser un panorama de nouvelles et d'opinions qui déborde la simple information mutuelle. Et, inévitablement, les questions religieuses vont se glisser dans cette diversité.

Nous ne pouvons ignorer la situation délicate qui est souvent la nôtre en tant que chrétiens. Rares sont les familles où aucune ombre ne plane lorsqu'une ambiance de confiance fait ressortir la variété des opinions ou des choix d'engagement. Par ailleurs, nous ne sommes pas maîtres des sujets qu'aborderont les uns et les autres. Que dire alors qu'il s'avère plus charitable de se taire ? Que taire alors que certains silences risquent d'être mal interprétés, particulièrement en raison de l'écoute "silencieuse" de nouvelles générations ?… Et ceci en pensant à tout l'arrière-plan que nous véhiculons malgré nous selon notre âge, notre état de santé et les a priori qui émanent des relations passées.

Une réflexion sur la visitation de Marie à Elisabeth peut alors se révéler bénéfique. Il ne s'agit pas de confier à Marie tous ceux avec lesquels nous partagerons le repas de Noël. Il ne s'agit pas de chercher dans le récit des exigences apostoliques, encore moins des orientations psychologiques. Ce n'était pas le but que poursuivait l'évangéliste lorsqu'il ajoutait les récits d'enfance en préparation du témoignage historique de Jésus. Il s'agit de nous imprégner de son ambiance, sans cesser de nous référer à celle qu'il nous faut créer en vue de joyeuses retrouvailles amicales ou familiales.


Evangile

Evangile selon saint Luc 1/39-45

Le temps des "conceptions" et des naissances

(1. Manifestation du signe précisé à l'Annonciation)

" S'étant dressée, Marie, en ces jours, fit route vers le haut-pays, en hâte, vers une ville de Juda.

Et elle entra dans la maison de Zacharie et elle salua Elisabeth

Et il arriva, lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant bondit en elle.

(2. La lecture d'Elisabeth quant à la mission de Marie)

Et Elisabeth fut remplie d'Esprit-Saint et elle éleva la voix avec un grand cri,

et elle dit :

"Bénie es-tu, toi, parmi les femmes et béni aussi le fruit de ton sein

Et d'où m'est donné ceci : que vienne la mère de mon Seigneur auprès de moi? Car voici : lorsque arriva la voix de ta salutation, l'enfant a bondi en allégresse en mon sein.

Et heureuse celle qui a cru qu'il y aura accomplissement à ce qui se trouve lui avoir été parlé de chez le Seigneur."

(3. La vraie lecture selon Marie) omis par la liturgie 

* elle est servante ; c'est le Tout-Puissant qui a fait pour elle de grandes choses, c'est donc son Nom (sa Personne) qu'il faut glorifier ...

* sa visite n'a rien d'étonnant, car elle s'inscrit dans le grand courant de "miséricorde" qui s'étend sur les croyants et bouleverse les catégories habituelles de grandeur

* les "paroles" dont parle Elisabeth, ne sont pas des paroles à simple dimension personnelle; elles s'inscrivent dans la ligne des "promesses" passées, toujours actives.

(Fin de l'anneau)

Marie demeura avec elle environ trois mois, et elle retourna dans sa maison

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

Composition des textes concernant le temps des conceptions et des naissances

Luc compose le premier temps de son évangile en établissant un parallèle entre un "ensemble Jean-Baptiste et un "ensemble Jésus". Le récit de la Visitation assure le contact entre les deux ensembles.

L'Annonce de la conception de Jésus a été présentée selon le schéma conventionnel de la Bible pour les annonces de naissance miraculeuse : un signe est toujours donné dont on relate la vérification peu après. Lors de l'Annonciation, le signe donné à Marie portait sur la conception de Jean-Baptiste, malgré le grand âge d'Elisabeth. Le tressaillement de l'enfant dans le sein de sa mère atteste donc la grossesse d'Elisabeth et sert également de garantie pour la conception miraculeuse de Jésus.

Selon son habitude littéraire, Luc construit l'épisode de la Visitation en "anneau". Il est dommage que nous n'ayons aujourd'hui que les deux premiers éléments, car le 3ème élément développe la réponse de Marie, rectifiant et précisant les trois thèmes abordés par Elisabeth. Il est certain qu'à force de privilégier le "chant de Marie" en ne retenant que ses premiers mots, beaucoup ne perçoivent plus sa juste portée.

a) "Bénie es-tu, toi, parmi les femmes"… Marie reconnaît cette situation: "toutes les générations me diront heureuse", mais elle se situe en "humble servante" et reporte sur "Dieu Sauveur ce qui est à l'origine de sa joie", à savoir "les grandes choses qu'il a faites pour elle". C'est donc son Nom (sa Personne) qu'il faut glorifier.

b) "D'où m'est donné ceci : que vienne la mère de mon Seigneur auprès de moi"… Marie inscrit cette visite dans "le grand courant de miséricorde qui s'étend sur les croyants", courant à amplitude "horizontale" qui bouleverse les catégories habituelles de grandeur.

c) Et "heureuse celle qui a cru qu'il y aura accomplissement à ce qui se trouve lui avoir été parlé de chez le Seigneur."… Marie souligne la continuité avec le passé. "Les Paroles qui lui ont été dites de chez le Seigneur" ne sont pas des paroles à simple dimension personnelle; elles s'inscrivent dans la ligne des "promesses" d'autrefois, toujours actives.

Densités des textes "composés" éclairant le temps des conceptions et des naissances

1. De façon globale, il peut être bénéfique de se replonger dans l'ambiance de Luc, particulièrement en ce qui concerne le temps des enfances.

Les contes de Noël ont fortement émoussé le sens critique indispensable à une lecture des premiers chapitres de Luc. Il est donc essentiel, pour le lecteur, d'être vigilant lorsqu'il se trouve ainsi plongé dans un milieu littéraire qui n'est plus le sien de façon habituelle. Il apparaît rapidement qu'il s'agit d'une composition à aborder comme telle; l'auteur a opéré un rassemblement de traditions diverses et il les a "travaillées" en un sens précis, selon un usage de présentation familier de ceux auxquels il s'adressait.

Luc a repris le style historico-symbolique qui marque de nombreux textes anciens, bibliques et profanes. Notre "approche moderne" des événements, soucieuse de précision chronologique et de progression psychologique, risque de s'en trouver désorientée. En nous trompant sur la "nature" des textes, nous nous illusionnons sur la valeur historique des faits qu'ils rapportent.

Ces textes sont porteurs de deux références, l'une au passé et l'autre à l'avenir. La première est évidente au regard de nombreuses citations d'Ecritures, mais, il ne s'agit pas d'une "annonce anticipée", il s'agit d'un travail de sélection et de ré-interprétation La référence à l'avenir se présente également, pour nous, comme un "point sensible" lorsque nous lisons les récits d'enfance. Comme tout récit d'enfance, ils portent trace de l'activité future qui justifie leur composition, mais, chez les premiers chrétiens, il y a eu "remontée" du mystère de la résurrection jusqu'à celui de l'incarnation… l'intérêt "théologique" a suivi un chemin inverse au déroulement historique.

Il était légitime, pour l'évangéliste, de disposer au début de son œuvre les traditions dont il pouvait disposer au sujet des naissances de Jean et de Jésus, mais il les charge d'une densité autre que celle d'un simple reportage biographique. Etant donné les personnalités et les destins exceptionnels des intéressés, leurs enfances sont "interrogées" plus qu'elles ne sont "présentées"…

D'ailleurs, les faits semblent supposés connus du lecteur de façon beaucoup plus complète que les simples traits qui sont rapportés. La sélection opérée invite essentiellement à une réflexion en profondeur qui se nourrit de la cohérence entre passé, présent et futur. Il n'y a pas "annonce" du futur au sens où nous aurions tendance à solliciter les textes, il y a complément indispensable à la compréhension du mouvement homogène au sein duquel s'est construit le futur… devenu le présent du lecteur auquel Luc s'adresse.

Enfin un autre paramètre doit être pris en compte dans le cas de Luc et des premiers récits de son évangile. Il apparaît évident qu'ils ont été ajoutés après coup à une tradition déjà existante qui présentait le ministère "adulte" de Jésus. L'auteur ne se sent donc pas lié par une "présentation" antérieure; il peut donc "organiser" sa composition selon le modèle "idéal" qu'adoptaient ses contemporains et il recourt aux règles littéraires habituelles à son époque et à son milieu. Lorsque qu'il parle des naissances de Jean et de Jésus, cette correspondance avec les règles littéraires que nous connaissons par Lucien de Samosate n'a rien d'étonnant. Par la suite, les documents qu'il reprendra ne lui laisseront pas toujours la même latitude.

Tous les évangélistes ont eu recours au genre littéraire symbolique; sa force suggestive répondait pleinement au désir des auteurs, soucieux d'exprimer et de transmettre la richesse du témoignage; elle correspondait également à l'attente et à la culture de croyants qui vivaient de leur lien à une personne et non de la simple fidélité à une doctrine. Les textes fondateurs de la foi chrétienne furent ainsi marqués de ce style et le restent pour la suite des temps.

2. En propositions particulières, certains commentaires se révèlent assez fragiles.

= Ainsi, la comparaison entre Marie portant Jésus depuis l'annonciation et l'arche d'alliance que David fait monter d'une localité de Juda à Jérusalem. Le rapprochement symbolique est tentant puisque Marie porte en elle l'auteur d'une nouvelle alliance. De même elle arrive dans les hauteurs de Juda, y séjourne trois mois après s'être arrêtée dans une maison, se révèle source d'allégresse et de bénédiction.

Pourtant, la réaction spontanée de David est celle d'un refus, car la venue possible de l'Arche lui paraît source de calamités. La phrase "comment l'arche du Seigneur viendrait-elle jusqu'à moi ?" provoque un temps d'arrêt. La réaction d'Elisabeth est totalement différente et invite à ne voir qu'un rapprochement littéraire éventuel.

= "Il paraît également difficile d'admettre qu'Elisabeth, même avec les lumières spéciales de l'Esprit, ait pu savoir dès le premier moment que Marie, elle aussi, avait conçu, qu'elle aussi était en passe de devenir mère (et mère du Messie), qu'elle en avait reçu le message du ciel et avait répondu dans la foi, voire même que le Fils de Marie serait Celui dont Jean-Baptiste devait être le Précurseur... Et comment Elisabeth peut-elle parler du " fruit de ton sein", de la "mère du Seigneur", quand la Vierge vient à peine de concevoir? N'est-ce pas décidément beaucoup présumer?" (Paul-Edmond Jacquemin - Assemblées du Seigneur 70/8)

3. Le sens exact de ce passage ne peut être que cohérent avec les autres épisodes où Luc s'exprime sur Marie et sur la place qu'il convient de lui donner.

En 8/19, il passe rapidement sur l'intervention de la famille de Jésus en vue de le détourner de sa mission. Il souligne ce qui lui paraît l'essentiel : "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent et qui font la parole de Dieu." Il le notera une deuxième fois en réponse à l'admiration d'une femme de la foule pour "celle qui l'a porté et nourri"(11/27)

4. Une dernière remarque de bon sens doit être prise en compte

Gardons-nous de tout anachronisme pour juger des réactions possibles de Marie et d'Elisabeth. Nous ne pouvons comparer nos connaissances actuelles dans le domaine génétique avec les quelques éléments que les anciens avaient regroupés à ce sujet. Ils étaient les premiers à admettre que l'expérience courante ne les renseignait guère sur les "modalités" d'où jaillissent la vie et la constitution d'une personne.

Ceci est valable pour Elisabeth et Marie comme ceci est valable pour Luc et les réactions qu'il prête aux deux femmes. L'évangéliste s'exprime selon les modèles de pensée de son temps. Il nous centre sur un "essentiel" que nous trahissons si nous voulons en extrapoler les éléments d'expression.

 

Piste possible de réflexion : vivre sa foi en aidant celle des autres …

Celle qui se met en route…

Lorsqu'elle se met en route vers le haut pays de Judée, il est bien difficile de disséquer en Marie ce qui est de l'humain et du divin. Et ce n'est certainement pas un problème qu'elle se posait. Pourtant, intérieurement, il lui avait été donné d'entendre l'annonciation, projet unique dans l'histoire du monde, projet qui la plaçait en situation exceptionnelle de mère du Messie. Elle y avait adhéré pleinement, et était ainsi devenue héritière de tout l'exceptionnel dont le passé avait chargé cette espérance.

Et voici qu'elle entreprenait le voyage de Nazareth à Jérusalem. Gardons-nous de limiter sa démarche à la "vérification" du mystère caché qu'elle porte en elle. Luc a souligné la foi qu'avait exprimée son consentement, elle n'avait pas besoin de "vérification". La réalité était beaucoup plus simple. Sa vieille cousine avait besoin d'elle aux derniers mois de sa grossesse. D'ailleurs, lors de l'annonciation, rien ne lui avait été demandé à ce sujet. Spontanéité et solidarité marquaient donc son initiative. Elle ne courait pas après la sainteté, elle vivait simplement une dimension qui lui paraissait "logique" avec la foi qui lui avait été inculquée. Dans la splendeur du Temple, les liturgies célébraient la grandeur de Dieu, les rabbins dissertaient sur les prescriptions de la Loi. Sans prétention, Marie se situait sur la route, en continuité des femmes qui avaient permis au peuple juif d'exister et de cheminer parmi les autres peuples.

Il lui paraît donc naturel de saluer Elisabeth sa cousine selon le respect dû à l'âge. Et il lui paraît tout aussi naturel de rester à son service durant les mois les plus pénibles avant la naissance de Jean-Baptiste. L'annonciation n'a fait que renforcer son humanité. Il ne lui viendrait pas à l'idée de l'orienter vers un privilège quelconque. Elle ne s'imposera pas plus longtemps que nécessaire. Elle se retirera discrètement et nous ne devons pas oublier que le retour était aussi long que l'aller et plus pénible au troisième mois de grossesse.

Il est dommage que la liturgie ait arrêté le texte avant l'éclairage que Marie apporte ensuite. Le "chant de Marie" étant bien connu, il suffit d'en rappeler quelques phrases pour combler cette lacune. Nous pouvons noter que l'évangéliste place cet éclairage avant la naissance de Jésus. Il met ainsi en évidence la figure de Marie hors de toute référence miraculeuse spectaculaire. Nous nous souvenons de la réflexion de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus "Il ne faudrait pas dire de Marie des choses invraisemblables… Pour qu'un sermon sur la Sainte Vierge porte du fruit, il faut qu'il montre sa vie réelle, telle que l'Evangile la fait entrevoir, et non pas sa vie supposée. Et l'on devine bien que sa vie réelle, à Nazareth et plus tard, devait être tout ordinaire."

Sur la route qui la mène en Judée, Marie se sent "servante" du Seigneur, mais au nom de ce même Seigneur, elle se sent tout autant servante de sa vieille cousine. Sans grand discours spirituel, elle contribue à exalter les humbles, à soulager leur fardeau. Elle ne calcule pas s'il s'agit d'un fardeau unique en raison de son lien avec le salut du monde. Elle marche. Elle pourrait se dire que, selon la nature des liens familiaux de cette époque, Elisabeth ne manque pas d'autres cousines pour l'assister. Elle marche et il suffit de regarder une carte pour ne pas confondre avec une simple promenade.

Elle marche dans la joie. Musicalement, son Magnificat a été tellement orchestré qu'il a perdu son intériorité. Il nous faut la retrouver en remarquant que Luc ose parler de cette réaction comme inspirée par l'Esprit-Saint. La joie de Marie ne se manifeste pas de façon extravagante comme nous en trouvons tant d'exemples dans la Bible et ailleurs. Elle n'en est que plus communicative en faveur d'Elisabeth en attendant qu'elle ne s'étende à Israël et au monde entier.

Face aux fêtes de fin d'année, nous avons beaucoup à apprendre de cet épisode. Il doit d'abord nous libérer d'un certain discours qui tend à nous "culpabiliser" aux approches de Noël. Les sermons ne sont pas les seuls à jouer de la corde sensible en rappelant les misères qui nous entourent. L'intention est bonne et la diffusion des tracts dans les boites à lettres n'est pas condamnable. Mais, la complexité des problèmes exige un approfondissement en esprit qui sera loin d'être résolu par une "parenthèse" sentimentale à l'occasion des fêtes.

Marie était consciente de la situation dramatique qui affectait son peuple en contraste avec les promesses passées et l'idéal que visait le respect de la Loi. Elle ne mesurait certainement pas le formidable bouleversement humano-divin dont elle portait le germe en elle. Elle croyait à la petite participation qu'elle apportait au dynamisme de la vie, dans le cadre limité de ce moment et de ce pays. C'est vers cette mission apparemment "ordinaire" qu'elle faisait converger sa joie, sa spontanéité, sa solidarité dans la simplicité. De même ne compliquons pas les choses lorsqu'il nous est donné de participer à la vie de nos contemporains au delà de la communauté chrétienne.

Celle vers qui Marie se met en route …

Il nous est plus difficile de préciser les sentiments d'Elisabeth à partir de ce seul passage. Luc prépare les rectifications qu'il apportera ensuite dans le "chant de Marie". Mais, cette discrétion ne doit pas systématiquement suggérer un "vide" ou un éloignement. Avant cet épisode, Luc a longuement développé ce qui a trait à la conception de Jean-Baptiste. Lors de cette naissance, certains détails, comme le choix du Nom, témoigneront qu'Elisabeth partageait pleinement cette connaissance avec Zacharie son mari.

Chacun porte en soi un "mystère". Pour Elisabeth il s'agissait d'une stérilité qui était devenue plus pesante au fil des ans, dans un contexte social qui y voyait une "opprobre" aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes. Et voici que l'enfant qu'elle attendait tressaillait comme pour rappeler la fin de cette épreuve. Là aussi, la valeur d'humanité reste première et lance ensuite vers l'approfondissement de la foi.

Car il paraît difficile d'admettre qu'Elisabeth, même avec les lumières spéciales de l'Esprit, ait pu savoir dès le premier moment que Marie, elle aussi, avait conçu, qu'elle aussi était en passe de devenir mère du Messie et qu'elle avait répondu dans la foi à un message du ciel. Pour l'évangéliste, l'important est d'esquisser la valeur d'un premier "point de départ".

Cette discrétion peut être facilement transposée envers nos amis de Noël. Nous bénéficions souvent d'une certaine connaissance de leur "histoire sociale"; fort heureusement, dans le cadre des fêtes, nous la "colorons" de sympathie et nous cherchons à vivre ces instants sans nous situer en juge de leur comportement. Cependant, il ne nous est pas interdit d'ajouter à cette délicatesse le sentiment qu'ils portent un "mystère" personnel. Au cours de la conversation, ils le garderont peut-être pour eux-mêmes, mais l'ambiance pourra tout autant les aider à dépasser le plan conventionnel. Comme Marie, il importe de respecter l'écoute de ces temps de sincérité.

Elisabeth exprime la spontanéité de la foi juive. Avec le recul des siècles, nous risquons de tout concentrer sur la personne de Marie. Il nous faut élargir cette perspective et percevoir l'expression de l'espérance que portait le peuple d'Israël. Nous le savons, les siècles qui ont précédé notre ère ont été marqués d'une emprise de plus en plus grande des nations païennes et d'une confusion de plus en plus manifeste sur la manifestation divine qui en libérerait.

Elisabeth authentifie un courant minoritaire. Elle s'apprête à reconnaître un messie marqué d'humanité en sa conception comme en son témoignage. Elle soupçonne un "accomplissement" qui se présente à la fois en rupture et en continuité avec le passé. Elle donne par avance valeur à la Parole, autrement dit à l'Evangile, Parole qui émane "de chez le Seigneur, autrement dit de Jésus ressuscité.

Nos contemporains ne s'exprimeront certainement pas ainsi. Et pourtant, malgré l'incroyance ambiante, il n'est pas certain qu'intérieurement ils soient allergiques aux questions religieuses. Suivons l'exemple de Marie car il serait malséant de "récupérer" un calendrier et un cadre favorable". Marie écoute patiemment Elisabeth. Elle ne fait pas dépendre le service qu'elle s'apprête à lui rendre de sa bonne connaissance du catéchisme à venir.

Les "rectifications" apportées par Marie

Depuis bien longtemps, on aurait pu remarquer que, dans son chant, Marie "rectifiait" les orientations que venait d'exprimer sa cousine en toute spontanéité et sincérité. En raison du genre littéraire de ce passage, il serait d'ailleurs préférable d'attribuer ces rectifications à Luc au moment où il écrit, c'est-à-dire vers l'an 80.

Tout au long de son évangile, il situera la valeur de Marie en parlant de sa foi. Lorsqu'une femme de la foule évoquera "celle qui a porté et nourri Jésus", il invitera à mieux centrer ce jugement sans le contredire. "Heureux ceux qui entendent la Parole de Dieu et qui la veillent". Telle est la première leçon qui doit ressortir du témoignage historique de Marie. Dans les Actes, Luc parlera de sa présence auprès du groupe des apôtres après la résurrection. Le rôle important qu'elle a joué au temps où s'effectuaient le regroupement des souvenirs et leur approfondissement a sans doute été marqué de la discrétion qui ressort de la visitation. Malheureusement il n'en fut pas de même par la suite et nous devons déplorer les multiples dévotions qui ont "trahi" Marie tout autant qu'elles ont ancré dans les esprits un imaginaire religieux très éloigné de son témoignage réel.

Il est donc à craindre que nos amis n'en soient restés au flou de leur mémoire d'enfance, accentué par le flou de leur environnement. Dans le meilleur des cas, ils l'ont dépassé mais demeurent les questions actuelles qui traduisent l'influence des mêmes virus religieux. Nous pouvons alors nous inspirer de la manière dont Marie mêle son témoignage personnel à une remise en perspective qui le dépasse

Ses rectifications concernent toutes une plus exacte perception du "visage de Dieu", invitant à une plus exacte perception du "visage du croyant et de sa foi".

En ce qui concerne Dieu, il est facile de repérer l'ambiance qui doit marquer la foi chrétienne personnelle. Il n'est pas question de crainte, même religieuse… Il n'est pas seulement question d'humilité. En priorité il est question de joie, joie humaine au nom même de la foi, joie communicative à tous les âges… Certes le Nom de Dieu est saint, mais il y a tant de manières de concevoir cette Sainteté. En prêtant attention au chant de Marie, nous sommes loin du Dieu suprême, régissant ciel et terre de façon autoritaire. Certes le Tout Puissant a fait de grandes choses, mais il importe de ne pas se tromper sur cette grandeur. Elle accompagne le mouvement de la vie plus qu'elle ne le supplante. En Marie, Dieu a pris place de la façon la plus discrète qui soit. La visitation est le premier acte d'une forme nouvelle de miséricorde qui se répand comme un courant bienfaisant et bouleverse les catégories habituelles. Pourtant cette collaboration entre action divine et action humaine était lisible dans l'histoire du passé comme une promesse créatrice que Dieu avait engagé depuis les origines.

En ce qui concerne l'homme, la foi se soit d'être cohérente avec cette vision de Dieu. Le croyant est appelé à être serviteur, non pas par soumission mais en collaboration. C'est à son activité concrète qu'est confiée la mise en œuvre de la miséricorde divine. Il suffit de regarder le passé pour constater que, malgré les apparences, le pouvoir des puissants a toujours été éphémère, les possessions des riches ont souvent changé de bénéficiaires. Et pourtant l'histoire s'est poursuivie grâce à l'engagement sans prétention de ceux qui ont su vivre le service des hommes en unité avec le service de Dieu.

Luc écrit un demi-siècle après les événements. Il transmet le témoignage à des populations très diverses. Tout naturellement il conclue en mentionnant l'écoute de la Parole, mais, à cette place, il n'y insiste pas car il lui reste à en détailler l'accomplissement explicite dans l'engagement concret de Jésus.

Conclusion

Les interrogations de nos contemporains sont multiples et il n'est pas toujours facile de répondre avec exactitude tout en orientant le dialogue. La Visitation ne nous fournit pas de recettes et, en outre, Marie disposait de trois mois pour poursuivre son entretien avec Elisabeth . Nous pouvons cependant en retirer la valeur universelle de la spontanéité humaine et de l'écoute pour ouvrir leur adhésion.

Nous pouvons également remarquer que les déficiences actuelles rejoignent souvent les hésitations d'Elisabeth. Dans l'esprit de beaucoup, le visage du Dieu de Jésus est estompé par le visage dévalué qui ressort de l'imaginaire religieux habituel. Quant à la Parole de l'évangile, elle se trouve réduite à quelques clichés folkloriques vidés de toute densité d'humanité.

A chacun de croire en sa propre intelligence et en l'action très mystérieuse de l'Esprit. Rappelons-nous la phrase bien connue, "nous sommes tenus de le dire, nous ne sommes pas tenus d'en convaincre"… Autre est le semeur, autre est le moissonneur. Et vivons nos fêtes comme Marie a vécu la Visitation, à savoir sans calculs excessifs.

Mise à jour le Samedi, 22 Décembre 2012 10:39
 
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