Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 3ème Dimanche de l’Avent


Actualité

Plusieurs éclairages sont nécessaires pour  dominer ce texte difficile : 1. composition selon la "technique littéraire des anneaux"… 2. influence d'une préoccupation particulière à Luc et - heureusement pour nous - éclairée par les Actes des Apôtres … 3. évolution de la symbolique et déperdition actuelle du rite du baptême.

 

Evangile

Evangile selon saint Luc 3/10-18

Débuts historiques du "temps de Jésus" : le ministère de Jean

troisième mouvement : les fruits de la conversion : partage, justice et paix. 

= Et les foules le questionnaient, en disant: "Que faire donc?"

Ayant répondu, il leur disait : " Qui a deux tuniques, qu’il donne part à celui qui n’en a pas et qui a des aliments, qu’il fasse sans cesse semblablement !"

= Or vinrent des publicains pour être baptisés et ils lui dirent : "Maître, que faire?"

Celui-ci leur dit : " Ne faites rien de plus au delà de ce qui se trouve vous être donné comme consigne."

= Or le questionnaient aussi des gens qui servaient comme soldats, disant: " Que faire, nous aussi?"

Et il leur dit : " Ne molestez personne et n'extorquez pas, et ayez assez de vos soldes"

quatrième mouvement : Annonce messianique en trois points  

Or comme le peuple attendait et que tous débattaient dans leur cœur au sujet de Jean si peut-être lui n'était pas le Christ,

Jean répondit en disant à tous : " Moi, d'eau je vous baptise

- mais il vient, le plus fort que moi, dont je ne suis pas suffisant pour détacher la courroie de ses sandales

- Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint

- et le feu: lui dont la pelle à vanner est dans sa main pour nettoyer à fond son aire et assembler le blé dans son grenier, la bale, il la consumera d'un feu qui ne s'éteint pas "

Et les conjurant sans cesse sur de nombreux autres points, il annonçait la Bonne Nouvelle au peuple

Contexte des versets retenus par la liturgie

"L'anneau" du ministère de Jean selon Luc.

Comme tout anneau, un premier ensemble de deux "mouvements" conduit au point ultime…puis un deuxième ensemble de "deux mouvements", globalement symétriques, ramène au point de départ. La liturgie ayant omis quelques passages, il est utile de rassembler toute la présentation.

point de départ : précision de dates dont celles qui concernent Hérode, tétrarque de Galilée.

Premier mouvement : le thème de la prédication de Jean

1er temps : origine de la mission = la "Parole de Dieu" arrive sur Jean

2ème temps : objectif de la mission = il proclame un baptême de conversion en rémission de péchés

3ème temps : enracinement de la mission = référence à Isaïe lorsqu'il parlait d'une "voix qui clame dans le désert" selon une double perspective : "apprêter le chemin du Seigneur" et "permettre à toute chair de voir le salut de Dieu"

Deuxième mouvement : prédication aux foules juives (omis par la liturgie, d'où le texte complet reprenant trois points typiquement juifs)

- "Engeances de vipères, qui vous a suggéré de fuir la colère qui va venir ?

- Faites donc des fruits dignes de la conversion et

- ne commencez pas à dire en vous-mêmes : pour père, nous avons  Abraham ! Car je vous dis que Dieu peut, de ces pierres, réveiller des enfants à Abraham."

Point ultime à la racine des anneaux suivants :

Déjà la hache se trouvé posée auprès de la racine des arbres ; tout arbre donc ne faisant pas un beau fruit est arraché et est jeté au feu.

Troisième mouvement : prédication plus universelle concernant les fruits de la conversion

- le partage recommandé aux foules en tuniques et aliments

- la justice recommandée aux publicains

- la non violence et la paix recommandées aux soldats

Quatrième mouvement : annonce messianique

- Jean n'est pas le messie et il ne fait que baptiser dans l'eau… quelqu'un vient… plus puissant que lui

- Il baptisera dans l'Esprit-Saint

- Il baptisera "dans le feu" en opérant un jugement définitif: il amassera le blé dans son grenier, il brûlera la paille

fermeture de l'anneau : arrestation de Jean-Baptiste

Or Hérode le tétrarque, sans cesse réprimandé par lui au sujet d'Hérodiade, la femme de son frère et au sujet de toutes les choses méchantes qu'il avait faites,

lui Hérode, ajouta ceci à toutes les autres : il enferma Jean en prison.

Il est facile de remarquer que le premier ensemble (1er et 2ème mouvements) situe Jean en milieu juif et que le deuxième ensemble (3ème et 4ème mouvements) élargit sa prédication aussi bien sur les fruits de la conversion que sur la place centrale qu'il convient de donner à Jésus et au baptême chrétien. Les symétries sont instructives : partage, justice et non violence sont des fruits universels alors que l'abandon de la prétention à un salut "racial" est un fruit de conversion juive. Quant à l'annonce messianique, elle précise l'espérance d'Isaïe: en Jésus, le Seigneur vient et le baptême dans l'Esprit est ouvert à tous. Ce deuxième ensemble nous concerne donc plus directement.

Nous y discernons les deux parties du passage de ce dimanche. Nous percevons clairement l'universalité des "fruits de la conversion"; de même nous comprenons les hésitations concernant une possible messianité de Jean. Mais nous nous perdons quelque peu dans le dédale des baptêmes.

La "survie" des disciples et du baptême de Jean

* Nous savons que Luc écrit, vers 80, aux communautés chrétiennes dispersées dans le Bassin Méditerranéen. Après avoir lu son Evangile, nous aurions tendance à limiter l'importance de Jean Baptiste à celle d'un Précurseur dont le rôle nous paraît désormais terminé. Or, dans les Actes des Apôtres, un épisode mentionne la persistance de son influence par le rayonnement de certains de ses disciples.

18/24 "Un juif nommé Apollos, originaire d'Alexandrie, était arrivé à Ephèse. C'était un homme éloquent, versé dans les Ecritures. Il avait été instruit de la Voie du Seigneur et, dans la ferveur de son âme, il prêchait et enseignait avec exactitude ce qui concerne Jésus, bien qu'il connût seulement le baptême de Jean. Il se mit donc à parler avec assurance dans la synagogue. Priscille et Aquila, qui l'avaient entendu, le prirent avec eux et lui exposèrent plus exactement la voie…"

18/28 "Il réfutait vigoureusement les Juifs en public, démontrant par les Ecritures que Jésus est le Christ…"

19/1 "Paul arriva à Ephèse. Il y trouva quelques disciples et leur dit: "Avez-vous reçu l'Esprit-Saint lorsque vous avez embrassé la foi?" Ils lui répondirent: "Mais nous n'avons même pas entendu dire qu'il y a un Esprit-Saint. Et lui: "Quel baptême avez-vous donc reçu?" - "le baptême de Jean" répondirent-ils. Paul dit alors: "Jean a baptisé d'un baptême de repentance, en disant au peuple de croire en celui qui viendrait après lui, c'est-à-dire en Jésus". A ces mots ils se firent baptiser au nom du Seigneur Jésus…"

Aucun autre texte ne nous renseigne sur ces disciples de Jean et surtout sur les thèmes qu'ils développaient dans leur prédication. La seule trace dont nous disposons réside donc dans "la différence des baptêmes" mentionnée à l'occasion de la troisième mission de Paul (53-58). Le sujet semble d'importance pour la diffusion du message puisque Apollos doit recevoir un complément d'information. Nous pouvons alors percevoir le souci de Luc lorsqu'il souligne "Jésus plus grand que Jean" et qu'il sépare le "baptême d'esprit" du "baptême d'eau". En 80, certaines confusions devaient demeurer.

Il est légitime de suggérer que, dans la pratique, longtemps, les différences d'orientations n'ont pas été aussi précises qu'elles le sont aujourd'hui. Les apôtres n'avaient pas été baptisés du "baptême au nom de Jésus". Au contraire, bien qu'aucune mention n'en soit faite, ils avaient certainement été baptisés du baptême de Jean avant de suivre Jésus.

Au témoignage des Actes, les premiers baptêmes "au nom de Jésus-Christ" se situent au soir de la Pentecôte (Actes 2/37) "A l'écoute du discours de Pierre, certains eurent le cœur transpercé et ils dirent à Pierre et aux apôtres: "Frères, que devons-nous faire?". Pierre leur répondit : "Repentez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit…" Il s'agissait donc d'une "conversion" en rapport avec la passivité manifestée lors du drame de la croix. Le baptême "au nom de Jésus-Christ" dut ensuite être enrichi d'autres perspectives de foi. Mais il n'en sera parlé une deuxième fois que, plus tard, après le martyre d'Etienne (vers 36-37), lorsque se posera la question du baptême "direct" des samaritains et des païens.

Nous retrouvons ce flou lorsque l'évangile de Jean nous renseigne sur les débuts du ministère de Jésus. Il évoque la constitution de deux groupes de disciples, ceux de Jean et ceux de Jésus. Le groupe de Jésus semble s'être constitué à partir du groupe de Jean. En effet, les deux premiers disciples de Jésus vont à lui sur indication du Baptiste. Des amis viennent ensuite grossir ce noyau. Ils sont mentionnés aux noces de Cana et suivent Jésus à Jérusalem lors de la pâque et de l'expulsion des vendeurs du Temple. A ce moment, l'activité de Jésus et de ses disciples semble être un baptême analogue à celui que donne Jean-Baptiste.

Le quatrième évangéliste mentionne alors par deux fois une certaine rivalité d'influence entre les deux groupes. Ce sont d'abord les disciples de Jean qui se plaignent à leur maître du succès de Jésus : "Celui qui était avec toi de l'autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous viennent à lui!" (3/26). Ce sont ensuite les pharisiens qui se sentent concernés: "Les pharisiens avaient entendu dire que Jésus faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean - bien qu'à vrai dire Jésus lui-même ne baptisait pas mais ses disciples -" (4/1) Jésus quitte alors la Judée et s'en retourne en Galilée.

La déperdition actuelle du mot "baptême"

Le baptême est d'abord un geste comme l'indique son étymologie : baptiser = plonger dans. Ce geste unit deux symbolismes : l'immersion et l'émergence. C'est en ce double sens de purification et de renouveau qu'il a été adopté par certaines religions. Ensuite seulement intervient le milieu adopté pour ce geste. Le rôle purificateur de l'eau était très marqué chez les peuples anciens. C'est pourquoi, l'eau se retrouve majoritairement comme milieu d'immersion. A proximité du désert, elle apparaissait également comme source de croissance et le symbolisme positif de résurrection ne pouvait qu'équilibrer le symbolisme négatif de disparition.

C'est ainsi que le baptême fut adopté par les chrétiens de la première génération. Paul parle souvent d'être plongé dans la mort et la résurrection du Christ. Bien entendu, sous cette forme, tout aspect magique disparaît. Mais il s'agit toujours d'un passage lié à la foi. Ce doit être le point de départ d'une vie nouvelle inspirée du témoignage de Jésus et de son accompagnement ressuscité.

Actuellement nous sommes bien loin de ce minimum de sens. Plusieurs influences contribuent à une déperdition qui affecte l'expression autant que son symbolisme. En langage courant, le mot lui-même a perdu son sens étymologique d'immersion et est rarement employé: pour exprimer cette idée. Il évoque spontanément les rites d'enfance ou les rites d'entrée dans certains groupes religieux. L'immersion a souvent été réduite à l'aspersion et, de ce fait, l'émergence qui la suivait a perdu son caractère de renouveau. Par ailleurs, une meilleure connaissance des sources de maladie a fait reculer l'imaginaire attaché aux notions d'impureté. Le souci d'une hygiène domestique a été détaché des multiples prescriptions religieuses qui en tenaient lieu dans les civilisations anciennes. Quant à la référence à une "tache originelle" que le baptême "effacerait", elle paraît de plus en plus obscure.

Dans la foi chrétienne, le baptême des petits enfants a accéléré ce "déficit de sens" sans pour autant ralentir une demande de plus en plus conventionnelle. Il s'ensuit la réduction du baptême à un rite dont peu perçoivent le sens exact, et surtout pas le lien avec une foi ultérieure. Dans ces conditions, la distinction entre le baptême d'eau adopté par Jean-Baptiste et le baptême dans l'Esprit Saint et le feu proposé par Jésus risque de rester étrangère à la plupart des fidèles.

Au début du mois de Janvier, les textes du dimanche appelé "Baptême du Seigneur" seront plus aptes à éclairer le sujet. Il semble donc préférable d'éviter la référence au rite du baptême et de reprendre directement les symboles plus assimilables d'eau et d'esprit.

Piste possible de réflexion : de Jean-Baptiste à Jésus, aujourd'hui …

Ce dimanche propose à notre réflexion le deuxième volet de la présentation que Luc consacre au ministère de Jean-Baptiste. Il suit directement le passage de dimanche dernier et il est facile de saisir son enchaînement avec ce qui a précédé. En un premier temps, Jean Baptiste était situé dans le cadre juif : "la parole de Dieu" lui était adressée comme elle avait été souvent adressée aux grandes figures religieuses du passé… elle lui était adressée dans le désert symbolique où se perdait la pensée juive en raison de son légalisme et de son nationalisme… il lui revenait de préparer un nouveau sursaut d'histoire en invitant ses contemporains à une conversion qui faciliterait cette nouvelle initiative divine et en étendrait le rayonnement.

Nous avons commencé à en tirer des enseignements pour notre présent. En effet, un parallèle s'impose spontanément avec le désert religieux qui marque notre époque : notre foi en la Parole nous provoque à un nouveau "sursaut" pour en proclamer les richesses. Ce sont ces idées que l'évangéliste reprend et précise en composant ce deuxième volet. Il fait "éclater" dans une perspective universelle ce dont il témoignait dans une perspective historique.

Cette complémentarité est facile à comprendre puisque Luc s'adressait à une communauté à majorité païenne et qu'il voyait le christianisme sortir du milieu juif qui avait été celui de sa naissance et de ses premières années. Mais sa présentation nous fait bénéficier d'une ambiance non négligeable de lucidité et d'espérance. La mission, notre mission, continue le passé et ouvre l'avenir. C'est là une des originalités de Luc. Il voit l'histoire comme une chaîne dont les maillons s'accrochent les uns aux autres tout en déterminant une progression.

Revenant légèrement en arrière, nous pouvons donc nous arrêter aux différents "maillons" qui font de nous les Jean-Baptiste d'aujourd'hui, ne prenant pas leur parti du désert contemporain mais restant soucieux de ne pas altérer le message dont nous sommes dépositaires.

Premier maillon (pour rappel) : regard lucide (positivement) sur le passé = une longue histoire…

Nous n'inventons pas la mission, nous la recevons. "La Parole de Dieu" a déjà une longue histoire d'initiatives, relançant un projet créateur "tenace" malgré les obstacles qu'il a souvent rencontrés. Cette Parole n'est pas sur nous au titre d'un souvenir nostalgique mais au titre d'un nouvel engagement auquel elle nous associe.

Deuxième maillon (pour rappel) : regard lucide (négativement) sur le présent = le désert…

Les obstacles au projet créateur ont pris des visages multiples selon les civilisations, mais il est possible de cerner l'influence sournoise de deux virus universels : une fausse conception des rapports à Dieu et une fausse conception des rapports entre les hommes. Les prophètes l'avaient bien exprimé en parlant des chemins tortueux qui prétendaient accueillir le Seigneur et en dénonçant les replis égocentriques, qu'ils soient nationalistes ou religieux. De façon symbolique, le résultat avait toujours été le désert.

Troisième maillon (pour rappel) : regard sur le judaïsme et le recours à une Loi…

Historiquement, il faut reconnaître à la religion juive le mérite d'avoir proposé le respect du projet créateur en détaillant ses implications dans une Loi. La Loi juive était porteuse d'un humanisme évolué et tout juif était tenu d'en inspirer son comportement. Nous risquons de faire une erreur d'interprétation à propos de la "conversion en rémission des péchés". Lorsque Luc en parle, il entend péché par rapport à la Loi. Le reproche qui est fait ne porte pas sur une déficience "théorique" par rapport aux valeurs de partage, de justice et de non-violence. La loi y revenait à de nombreuses reprises. Ce qui est reproché c'est la fausse "bonne conscience" qu'apporte l'observance de ses prescriptions; l'esprit de la Loi est trahi par ceux qui la sclérose. Il ne s'agit plus de contribuer au projet divin d'épanouissement de l'homme et il ne peut en résulter que des séparations selon des critères bien prétentieux.

Quatrième maillon : premier temps sur la route de la foi chrétienne… idéal d'humanité

Poursuivant son tour d'horizon, Luc sort des impasses passées dont le judaïsme était la parfaite illustration au temps historique. Le caractère universel du passage que nous venons de lire est manifeste. Il comporte deux éléments qui lancent deux invitations : une invitation morale et une invitation à la la foi.

Il est facile de constater leur similitude avec les deux invitations que Jean-Baptiste adressait à ses contemporains juifs. Luc reprend en forme universelle l'humanisme de la Loi en le détachant de celle-ci. Il parle de nouvelles foules, de publicains exclus du judaïsme et de soldats mercenaires étrangers réputés pour leur violence. Historiquement, il y a fort peu de chances que ces catégories sociales aient été sensibles à l'appel du Précurseur. Mais il en allait tout autrement des païens qui, au temps de Luc, se sentaient intéressés par le message chrétien.

Aujourd'hui encore, partage, justice et paix restent des valeurs universelles, même si chaque civilisation y ajoute une note concrète différente. Luc les situe en rapport avec la vie pratique comme la Loi, théoriquement, le faisait pour ses prescriptions. Jésus ne demande pas aux intéressés de quitter leurs métiers de publicains et de soldats. C'est dans l'exercice de ces professions qu'ils doivent insuffler ces valeurs.

Cinquième maillon : deuxième temps sur la route de la foi chrétienne … intelligence et liberté du choix

Luc est le seul à mentionner un temps intermédiaire qu'il souligne comme temps d'attente et temps d'interrogation. Dans le cadre d'une prédication lointaine en milieu grec, les réactions des interlocuteurs s'expliquent parfaitement. Que pouvaient représenter la pensée de missionnaires issus d'une culture différente, tenue pour originale et en déperdition depuis la ruine de la Palestine? La Sagesse grecque offrait un tout autre visage. Pourtant les hésitations étaient permises au titre de l'universalité, la jeune pensée chrétienne "faisait le poids" en réponse aux aspirations humaines les plus profondes.

Sixième maillon : troisième temps sur la route de la foi chrétienne… le "saut" de la foi

C'est par le biais de l'Esprit que Luc propose la foi chrétienne au monde païen de toute époque. Encore faut-il bien saisir la densité qu'il conférait au mot Esprit. Une fausse interprétation des événements de Pentecôte en a fait une entité quelque peu vaporeuse qui suppléerait à nos déficiences d'intelligence en raison de son origine divine. C'est une tout autre conception que l'évangéliste s'apprête à nous faire découvrir au cœur du témoignage de Jésus.

Car, celui que Jean annonçait, est venu. Il s'est agi de Jésus, du vrai Jésus, de celui qui a vécu de façon visible un ensemble de faits et gestes sans ambiguïté. Ses amis ne l'ont pas inventé comme étaient inventés les agissements des dieux de l'Olympe. Parler de l'Esprit qui était en lui ne ressort pas d'une spéculation philosophique ou d'un mythe, c'est à partir d'un aspect corporel qu'il est possible d'en souligner la ligne d'influence. Il n'a pas été "le plus fort" en déployant uns puissance à la manière de ce monde, il s'est engagé discrètement dans une lutte contre tous les "démons" qui contaminent l'activité des hommes. L'Esprit a été sur lui pour tracer une route qui implique un nouveau sens de Dieu et un nouveau sens de l'homme.

Selon son habitude, Luc composera la suite de son œuvre en "accrochant" les uns aux autres les trois temps du travail conjoint de Jésus et de l'Esprit : premier volet historique en Galilée, deuxième volet historique traçant l'avenir de l'Eglise au long de la montée vers Jérusalem, troisième volet de présence et d'animation depuis la Pentecôte en vue d'annoncer à tout homme le renouveau que lui ouvre l'incarnation.

Le paysage religieux actuel

En suivant le panorama face auquel se trouvait Jean-Baptiste, nous ne pouvons nous empêcher de le rapprocher de notre actualité. Sans porter de jugement sur les personnes, la lucidité s'impose si nous voulons percevoir notre mission et l'engager en cohérence avec une "Parole qui est désormais sur nous".

= Le désert religieux définit effectivement la situation de la foi dans la société française depuis plus d'un demi-siècle.

En 1947, le cardinal Suhard l'évoquait dans une de ses lettres pastorales: " Une masse immense de nos frères a perdu, non seulement le contact vivant avec Dieu, mais jusqu'à son souvenir. Comme à ses origines, l'Eglise se retrouve dans un monde en partie paganisé. Mais avec cette double différence : d'une part, ce paganisme n'est plus comme celui du début, élémentaire et encore religieux; il s'est constitué en mystique organisée, en humanisme athée… d'autre part, l'Eglise n'est plus naissante, elle a derrière elle des siècles de chrétienté.

Un grand nombre de baptisés, sans être des athées authentiques, se conduisent pratiquement comme eux. Ils constituent ces catholiques de nom qui ne fréquentent l'Eglise qu'aux grandes fêtes. Peut-on dire qu'ils aient vraiment le sens de Dieu ? Sans doute accomplissent-ils encore, par esprit de famille ou par tradition, certains gestes saisonniers, mais peut-on dire qu'ils aient la foi ? Leur vie religieuse ne se ramène-t-elle pas à un formalisme vide ? Leur conduite en est la preuve; elle ne diffère pas de celle des incroyants qui les entourent…

Il en concluait: "Des vies d'apôtres se consument dans une stérilité apparemment totale, des élans magnifiques se heurtent à une indifférence placide à l'égard de la foi ou à son refus concerté…"

=  Une religion de la Loi et des commandements s'est souvent construite à l'encontre de cette situation.

Sous sa forme rigoriste elle est souvent évoquée pour dénoncer le relâchement actuel. Elle entraîne une vision pessimiste des comportements humains et, de ce fait, la spiritualité qu'elle engendre donne priorité au péché, prône la conversion et le recours au sacrement du pardon. Par voie de conséquence, l'apport de l'évangile se trouve restreint à la morale et la référence à Jésus se concentre sur le sacrifice de la croix. Les déformations qui affectaient les tenants de la Loi juive ne manquent pas de contaminer également cet intégrisme : les ravins de la morale et de la religion sont facilement multipliés et une prétention à l'élitisme isole de toute communauté, qu'elle soit humaine ou chrétienne.

= A l'opposé, sous une forme permissive, une majorité de nos contemporains adopte une conception religieuse très éloignée de la conception évangélique. La vague d'athéisme qui a marqué le siècle dernier est loin d'avoir tout détruit sur son passage. La négation absolue bouscule un certain conservatisme, mais elle ne répond pas entièrement au désir naturel de sécurité. Il s'en est suivi le déisme bizarre qui marque les mentalités actuelles. Nos contemporains prétendent prendre leurs distances vis-à-vis de la "religion" et pourtant ils tiennent à quelques points de référence dont ils n'hésitent pas à modifier le sens. Il est facile de constater le résultat. Là aussi, l'individualisme l'emporte de plus en plus, par rapport à Dieu comme par rapport aux hommes.

= Fort heureusement, ces multiples confusions cohabitent avec les aspirations humanistes que chacun porte en soi. La mondialisation des informations et la force des images ont accéléré un progrès évident vers une préoccupation de solidarité. Nous sommes donc témoins d'initiatives de partage, de préoccupations de justice et d'efforts pour instaurer la paix.

Au nom même de notre foi, nous ne pouvons que porter un jugement positif sur cette évolution. Pourtant nous avons conscience que la question du prochain est devenue complexe et que, faute de solution pour soulager toutes les détresses, bien des égoïsmes brisent tout élan spontané. Le prochain devient trop nombreux et trop divers. Il nous partage ses problèmes et nous communique son impuissance à les résoudre. Il ne suffit plus de donner mais d'inventer. Aimer son prochain dépasse la spontanéité personnelle et en appelle à une référence créatrice.

= Notre attention est alors attirée vers le dernier groupe que rencontre Jean Baptiste, celui des hésitants, tiraillés entre les interrogations que nourrit l'ambiance de suspicion qui règne autour d'eux. Nous risquons de nous fier aux apparences de leur option personnelle actuelle. Or elle est rarement intervenue au terme d'une expérience propre. Que ce soit en acceptation ou en refus, ils ont jusqu'alors accepté le "système" que leur proposait l'éducation ou le milieu ambiant, système dans lequel "ils se sentent souvent mal à l'aise" sans trop pouvoir motiver leurs doutes.

Le mot messianisme ne figure pas dans leur vocabulaire et pourtant leurs interrogations sont réelles. Ils "attendent"… de façon maladroite car, à leurs yeux, les questions religieuses semblent affaire de spécialistes, intellectuels ou historiens qui y consacrent des études très spécialisés.

Comment aider "le saut de la foi"…

= Avant d'examiner de plus près les lignes directrices de la "réponse" de Jean-Baptiste, il importe d'insister sur le travail de "préparation" qu'il a mené auparavant. Comme nous le disions dimanche dernier, Jean-Baptiste n'est pas tombé du ciel, il ne s'est pas rendu au Temple pour occuper un siège de rabbin, il s'est coulé dans l'attente de son peuple, attente imprécise où se mêlaient bien des contradictions. Il a suggéré plus qu'imposé la route qu'il précisait.

A l'approche des réunions familiales qui marquent la fin de l'année, cette "discrétion efficace " peut nous guider. Jean-Baptiste n'a pas cherché à réussir, il a cherché à témoigner, à orienter vers un avenir dont il aurait sans doute eu bien du mal à préciser toutes les lignes. Il a cru à l'espérance que certains de ses contemporains pouvaient porter au secret de leur cœur.

= Pourtant, les "points d'impact" de son message ont été des plus nets.

Il ne tournait pas les regards vers un système, qu'il soit politique ou religieux. Il les tournait vers une personne, Jésus. Il est évident que Luc, lorsqu'il écrivait, connaissait la densité de vie qui était désormais attachée à l'évocation chrétienne de Jésus. Il y reviendra en deuxième point d'impact et il détaillera longuement cette richesse au long de son œuvre. Mais sa présentation est instructive ne serait-ce qu'au plan psychologique.

Cette priorité donnée à la personne de Jésus peut nous paraître naturelle. Pourtant il suffit d'échanger quelque peu avec nos contemporains pour constater qu'elle n'est pas courante. Lorsqu'ils parlent de religion, ils mentionnent Dieu en l'entourant du flou de conception qui affecte ce mot. De façon très impersonnelle, ils se réfèrent également à l'Eglise comme à un "système" de dogmes et de pratiques. Plus rare est la référence à l'évangile, donc au témoignage lié à la personne de Jésus. Il semble qu'il en a toujours été ainsi en raison des implications sociales de toute pensée religieuse. Au temps de Luc, comme aujourd'hui, nombre de "systèmes religieux" se proposaient aux populations païennes du Bassin Méditerranéen.

Il n'est donc pas indifférent de "casser" les idées courantes autant par conviction que par expérience pédagogique. Nombre de jeunes portent l'appréhension d'être enrôlés dans un système, quel qu'il soit. La présentation qu'adoptent la majorité des médias les renforce dans cette approche de la foi chrétienne. Nous n'avons rien à perdre de revenir à un ordre "logique" dont on n'aurait jamais du s'écarter.

= Mais, bien entendu, il s'agit de préciser ce qu'apporte cette mise en priorité. Du témoignage de Jésus émane un Esprit, au sens où Luc l'entend, c'est-à-dire en différence de la stagnation que peut représenter la notion de "système".

L'évangéliste prendra grand soin d'en préciser le "style" lors de la première prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth. "L"Esprit du Seigneur est sur moi…il m'a envoyé proclamer aux captifs la liberté, aider les aveugles à retrouver la vue, libérer tous les pauvres qui se trouvent broyés par la vie ou par les hommes". Et, pour éviter toute confusion postérieure, à la Pentecôte, il renforcera cette précision en deux symbolismes d'expression universelle : "comme un vent" qui emplit la maison humaine et "comme un feu" qui se convertit en expression accessible "en toute langue".

Tel est le visage de l'Esprit, détaillé dans l'engagement historique de Jésus. Pour éviter toute méprise dans la manière de le concevoir et d'en parler. Tel est le visage qu'il importe de lui donner à toute époque et en toute civilisation. .

= Une réserve cependant s'impose dans l'imitation de Jean. Il est impensable que Luc n'ait pas perçu la rectification qu'il apportera ensuite. Jean a raison de nous rappeler la priorité qu'il nous faut donner à Jésus personnel nous invitant à une adhésion personnelle à sa présence ressuscitée. Jean a raison de nous rappeler l'Esprit concret d'humanité et d'universalité que nous puisons dans l'évangile.

Mais le témoignage de Jésus "gomme" la dimension de jugement que Jean ajoute aux deux premiers éléments de son annonce. Historiquement ce respect de la liberté est allé très loin. Nous en avons l'exemple le plus significatif dans le premier engagement des apôtres.. Luc modifie légèrement la tradition qu'il recevait. Dans sa présentation, il n'y aura pas d'appel, il y aura quelques temps de partage de vie avant que les pécheurs ne se décident d'eux-mêmes

Ce n'est là qu'une remarque, nous pouvons la "faire fonctionner" en pensant à la tournure d'esprit qui a marqué l'ancienne présentation chrétienne. Une grande insistance était mise sur la punition éternelle. Malheureusement, c'est encore dans cette optique que beaucoup envisagent "la religion".

 
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