Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 2ème Dimanche de l'Avent

Année C : 2ème Dimanche de l'Avent

Actualité


En écoutant ce passage de Luc, nous remarquons d'emblée les précisions "historiques" qu'il tient à apporter à propos du ministère de Jean-Baptiste et, par voie de conséquence, à propos du ministère de Jésus. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Actuellement, nous sortons des suspicions qui ont marqué les derniers siècles quant à l'historicité de Jésus et de ses enseignements. Il reste encore bien des explications à apporter pour faire ressortir les richesses que nous puisons dans l'évangile, mais la route est bien engagée. Nos contemporains manifestent un intérêt plus vif pour les questions historiques et nous comptons sur cette évolution pour évoquer avec plus de clarté les bases de notre foi.

Les personnages qui sont évoqués ont désormais disparu après avoir joué leur rôle particulier, mais ils figurent dans les dictionnaires. Le fait que l'évangéliste en parlait vers la fin du 1er siècle, témoigne que Jésus ne peut être assimilé à un personnage imaginaire, construit par quelques idéalistes religieux. Il s'est inscrit dans notre humanité à une époque donnée, en un lieu donné et dans le sillage d'un peuple donné comme en témoigne la référence à Isaïe.

 

Evangile

Evangile selon saint Luc 3/1-6

Débuts historiques du "temps de Jésus" : le ministère de Jean

datation

En la quinzième année du gouvernement de Tibère César

comme Ponce Pilate gouvernait la Judée

et Hérode était tétrarque de la Galilée,

comme Philippe, son frère, était tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide

et Lysanias était tétrarque d'Abilène,

sous le grand prêtre Anne et Caïphe

Premier mouvement

1er temps : origine de la mission

arriva la Parole de Dieu sur Jean, le fils de Zacharie, dans le désert.

2ème temps : objectif de la mission

Et il vint dans tout le pays voisin du Jourdain, proclamant sans cesse un baptême de conversion en pardon de péchés

3ème temps : enracinement de la mission

comme il se trouve écrit au livre des paroles d'Isaïe le prophète (40/3-5): "Voix de celui qui clame dans le désert

apprêtez le chemin du Seigneur,

faites bien droits ses sentiers, tout ravin sera comblé, et toute montagne et colline sera abaissée, et les passages tortueux deviendront bien droits et les pistes raboteuses des chemins nivelées

et toute chair verra le salut de Dieu."

Préliminaires

- En Année A, au 2ème dimanche, Matthieu brosse un portrait "classique" de Jean Baptiste et, à destination des pharisiens et sadducéens, situe sa mission en perspective de jugement par le feu…au 3ème dimanche, le même Matthieu fait ressortir les "doutes de Jean" alors qu'il est en prison et que le ministère de Jésus prend de l'amplitude : "Es-tu celui qui vient ou faut-il en attendre un autre ?"

- En Année B, au 2ème dimanche, Marc nous livre l'essentiel de la courte présentation qu'il réserve à Jean-Baptiste au début de son évangile…au 3ème dimanche, Jean insiste rapidement sur les limites du témoignage de Jean-Baptiste : sans être lui-même la lumière, "il a rendu témoignage à celui sur qui il a vu descendre l'Esprit".

- En cette Année C, au 3ème dimanche (dimanche prochain), Luc précise l'auditoire de Jean-Baptiste: foules, publicains et soldats. Il reprend ensuite les images de Matthieu concernant le jugement par baptême dans l'esprit et dans le feu.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* La présentation que nous adoptons pour les textes d'évangile pourra vous paraître étonnante si nous ne vous en livrons pas la clé. Les premiers dimanches ordinaires nous donneront l'occasion de nous familiariser avec le style et le mode de composition de Luc comme nous nous sommes familiarisés avec le style et le mode de composition de Marc.

Auparavant, nous devons surmonter un net handicap au long des dimanches de l'Avent et de Noël. Les textes sont proposés avant même que nous ayons le temps de nous familiariser avec leurs auteurs. Or il apparaît de plus en plus qu'on ne peut commenter un texte d'évangile en ignorant les particularités de son auteur.

Ceci était important pour Marc et sa composition "en bande dessinée". Cela l'est encore plus du fait que Luc recourt à une méthode grecque de composition qui fut abandonnée par la suite. Elle nous est devenue étrangère et ce "décalage" engendre de multiples faux-sens dans les commentaires.

Même si ce mode de composition est déconcertant pour un esprit moderne, il est relativement simple et cohérent. Luc n'est d'ailleurs pas le seul auteur ancien à l'avoir fait "fonctionner". A son sujet, on peut parler d'un mode de composition en "anneaux". L'auteur traite les sujets les uns après les autres, terminant le premier avant d'aborder le second, quitte à anticiper les événements et à revenir ensuite en arrière. Ainsi la présentation de Jean-Baptiste "tourne" sur 20 versets, partant d'Hérode pour revenir à Hérode. Luc "bouclera" l'anneau Jean-Baptiste en mentionnant l'emprisonnement de Jean sur l'ordre d'Hérode. Mais ceci ne l'empêchera pas de revenir ensuite sur les premiers engagements de Jésus dont il est certain qu'ils ont précédé cette intervention.

Pour bien comprendre la pensée, Il importe donc de repérer les développements intérieurs de l'anneau. Ils sont symétriques par rapport au point ultime, mais la mise en évidence de ce pont ultime est loin d'être respectée par le découpage liturgique.

* Il n'y a pas, chez Luc, de "description" concernant le style de Jean : vêtements en poils de chameau, sauterelles et miel sauvage.

Après un premier développement se présentant en appel global à la conversion, un deuxième développement portera sur la conversion au plan de la foi juive : être juif n'est pas suffisant pour obtenir le salut ; il faut produire des fruits. Un troisième développement soulignera les fruits de cette conversion : partage, justice et paix. Viendra ensuite l'annonce messianique plus précise concernant Jésus. Puis Jean Baptiste disparaîtra.

* Quelques renseignements que vous trouveriez dans n'importe quel dictionnaire.

Tibère César... empereur romain, le maître du monde d'alors. Tibère a succédé à Auguste le 19 août de l'an 14 de notre ère (l'an 767 de Rome). Sa quinzième année pourrait donc courir du 19 août 28 au 18 août 29. Mais la plupart des critiques actuels admettent que Luc compte les années du règne impérial à la manière des Syriens, pour lesquels l'année commence au 1er octobre ; ils datent donc la première année de Tibère du 19 août au 30 septembre 14, et la quinzième du 1er octobre 27 au 30 septembre 28. Cette chronologie s'accorde avec celle de Jn 2,20 qui situe la première Pâque de la mission de Jésus au printemps de l'an 28.

Ponce Pilate… gouverneur de Judée... Préfet de Rome en Judée de l'an 26 à l'an 36, ce personnage est connu par une inscription découverte en I96I dans les fouilles de Césarée. Il est également connu par les auteurs juifs qui rapportent divers faits de son administration et le représentent comme "'inflexible et impitoyable ". Il est enfin connu par les évangiles qui l'ont lié pour toujours au procès de Jésus (de même que Tacite dans ses Annales, III, 15, 44). Il gouverne la région de Jérusalem (Judée proprement dite), ainsi que la Samarie au Nord et l'Idumée au Sud.

Hérode tétrarque de la Galilée... Ce fils d'Hérode le Grand, nommé Antipas, a reçu les tétrarchies de Galilée et de Pérée à la mort de son père, en l'an 4 avant notre ère. Il n'a pris le nom d'Hérode qu'à la déposition de son frère Archélaüs, en l'an 6 de notre ère (ses monnaies et quelques inscriptions le nomment " Hérode le tétrarque ", à la différence de son père " le roi Hérode "). Souvent nommé dans les oeuvres historiques de Flavius Josèphe, il apparaît à plusieurs reprises dans les évangiles : comme le meurtrier de Jean-Baptiste (Mt 14,3-12 ; Mc 6,17.29 ; cf. Luc 3,19.20), puis comme l'adversaire de Jésus qui relevait de lui par sa résidence à Nazareth (Mc 6,14-16 par ; Luc 13,31-32 ; 23,6-12). Il sera finalement exilé en Gaule par Caligula, en l'an 39, à la suite d'une dénonciation de son neveu Hérode Agrippa 1.

Philippe, son frère, tétrarque du pays d'lturée et de Trachonitide … Cet autre fils d'Hérode le Grand semble avoir été le plus sage des fils du terrible roi. Son règne paisible a duré de l'an 4 avant notre ère jusqu'à sa mort en l'an 34. Ses domaines comprenaient, selon Flavius Josèphe, la Gaulanitide, la Batanée, la Trachonitide, l'Auranitide et le territoire de Panéas : c'est toute la région au nord-est du lac de Tibériade. Luc ne mentionne pas toute ces provinces, pas plus qu'il n'a indiqué pour Pilate les terres non juives de Samarie et d'Idumée, ni pour Hérode l'insignifiante Pérée. Il nomme la Trachonitide (l'actuel Ledja entre le Djebel Druse et Damas, qui forme l'extrémité orientale de sa tétrarchie). Il nomme également l'Iturée : celle-ci ne peut être l'Iturée proprement dite, qui se trouve autour de Chalcis entre Beyrouth et Damas, hors de son pouvoir comme de celui de son père ; le seul territoire des Arabes ituréens qu'il possède est la région de Panéas où il a bâti sa capitale, Césarée de Philippe (Mt 16,13 ; Mc 8,27).

Lysanias tétrarque d'Abilène... On ne connaissait, jusqu'au début de notre ère, qu'un seul Lysanias, roi des Ituréens de Chalcis, mis à mort par Antoine vers 34 avant notre ère en châtiment de son alliance avec les Parthes. Il ne manquait pas de critiques pour attribuer ici à Luc une mention erronée de ce prince. La publication en 1912 d'une inscription d'Abila, à 30 kilomètres au nord-ouest de Damas, qui nomme un tétrarque Lysanias sous Tibère, a solidement confirmé la donnée de Luc et localisé le domaine de ce prince. Il s'agit d'un prince obscur et son territoire est étranger à la Palestine.

En le mentionnant, Luc semble avoir obéi surtout à un motif théologique : la Judée de Pilate et la Galilée d'Hérode sont la terre du peuple de Dieu, les tétrarchies de Philippe (telle qu'il la définit) et de Lysanias sont des terres païennes. En nommant ces quatre domaines au début de l'Evangile de Jésus, Luc suggère que l'annonce du salut concerne aussi bien les Juifs que les païens. On discerne d'ailleurs la même intention dans la mention symétrique, au début et à la fin de cette liste, de l'empereur païen et du grand prêtre du peuple de Dieu.

Le grand prêtre Anne et Caiphe... Cette formule est doublement étonnante, par le singulier du titre de grand prêtre attribué à deux personnages, et par la mention de deux titulaires pour une fonction qui n'était jamais exercée que par un seul. Plusieurs critiques ont supposé que le texte original de Luc ne nommait que le seul Anne (comme en Ac 4,6) et que la mention de Caïphe y avait été rajoutée après coup. Cette addition n'est pas impossible ; mais comme les deux noms d'Anne et de Caïphe apparaissent dans tous les manuscrits de l'évangile, il est probable qu'ils appartiennent au texte primitif. Avant de dénoncer ici une erreur historique, il faut examiner si Luc ne veut pas exprimer par cette construction curieuse une situation réelle.

Anne a été fait grand prêtre en l'an 6 de notre ère par Quirinius et destitué neuf ans plus tard par Valerius Gratus, en l'an 15. Mais le fait que les gouverneurs romains lui donnèrent pour successeurs cinq de ses fils et son gendre Caïphe, manifeste qu'il avait conservé auprès du sacerdoce et du peuple une autorité exceptionnelle. Il semble avoir gardé la conduite réelle de la communauté juive sous les pontificats qui suivirent le sien. Les auteurs du N-T- lui attribuent un rôle important dans l'instruction du procès de Jésus (Jn 18,13-24) et dans les premières persécutions contre l'Eglise de Jérusalem (Ac 4,6 et peut-être 5,17) Au moment de la levée de Jean.Baptiste, il mérite bien le titre de grand prêtre.

Caïphe est grand prêtre en charge de l'an 18 à l'an 36. Son rôle dans le procès de Jésus a été noté par Mt 26,3.57 (cf. vv. 63-65) et par Jn 11,49 ; 18/24-28. Dans ce procès, comme dans le reste de son activité, il agit sans doute en accord avec son beau-père et sous son influence. C'est probablement ce que Luc veut indiquer.

Références au prophète Isaïe

De façon habituelle, les citations d'Ancien Testament renvoient à tout le passage dont elles sont tirées. Il est alors facile de les situer au delà d'une simple annonce passée et de percevoir certaines nuances qui éclairent la pensée que l'évangéliste tient à souligner.

Ainsi, le "ton" du chapitre 40 chez Isaïe est celui d'une "consolation" "Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu… criez-lui que sa faute est payée". Luc situe autrement la mission de Jean. Le désert d'Isaïe est le passage nécessaire pour le retour de captivité. Luc se garde de suggérer ce rapprochement, il mentionne le désert comme le lieu symbolique où "la Parole de Dieu arrive sur Jean" et donc le lieu que Dieu choisit pour "surgir" en notre monde et amorcer la mission de Jésus : "Voici le Seigneur qui vient avec puissance… Comme un berger, il fait paître son troupeau, de son bras il le rassemble". Il est également possible d'intégrer à la pensée de l'évangéliste le verset 14 où le prophète parle de la "nouveauté" du projet de Dieu : "qui a pris la dimension de l'Esprit de Dieu, quel conseiller aurait pu l'instruire?".


Piste possible de réflexion : la Parole de Dieu au rythme de l'histoire

Enracinement discret dans "l'actualité" de notre histoire…

Il faut d’abord s’arrêter sur la densité d'une présentation que l'évangéliste a soigneusement composée.

= Les personnages mentionnés en premier sont tous présentés en lien avec leur fonction. Tout le monde est en place : l'empereur règne, le gouverneur gouverne, les tétrarques se partagent l'héritage de leur père Hérode le Grand, les grands prêtres exercent leur double pouvoir religieux et politique. L'équilibre des institutions semble immuable.

Face à ces personnages, Jean-Baptiste se présente sans aucun titre comme un trouble-fête surgi du désert. Il le paiera de sa vie, mais son exécution anticipera un événement d'amplitude universelle, la passion de Jésus. Il n'est donc pas étonnant que les noms mentionnés anticipent également cette échéance. Pilate condamnera Jésus au nom du pouvoir romain. Hérode cherchera à ridiculiser Jésus au cours de sa détention. Anne et Caïphe présideront un semblant de procès destiné à intimider les autorités romaines.

Lorsque Luc écrit, vers 80, ils sont tous morts. Pas moins de cinq empereurs ont succédé à Tibère. Pilate a été destitué de ses fonctions en 36 et a été renvoyé à Rome. Philippe n'est plus tétrarque. Quant aux pouvoirs politiques et religieux des grands prêtres, il n'est plus question d'en parler après la destruction du Temple et la ruine de Jérusalem.

= La présentation de Jean-Baptiste paraît succincte. Luc ne mentionne ni son costume, ni la sobriété de sa nourriture, il semble se limiter à ce qui lui paraît essentiel, à savoir la source qui en fait le prophète d'un nouvel engagement divin et pourtant c'est toute l'histoire religieuse du monde qu'il suggère…

* "La Parole de Dieu arriva ". Cette mention est loin d'être anodine, car elle invite à situer Jean en continuité des multiples interventions que rapportent les livres bibliques. Par sa Parole Dieu avait tout créé selon le symbolisme du livre de la Genèse : "Dieu dit et cela fut"… Par sa Parole, Dieu avait lancé Abraham et son clan sur des routes nouvelles… Par sa Parole, Dieu avait engagé Moïse dans la libération de son peuple avant de lui remettre la Loi au Sinaï… Pour donner cohésion et dynamisme aux clans fondateurs, Dieu avait confié à de nombreux prophètes le soin de porter cette Parole… Au retour de l'exil, cette Parole avait repris sa place centrale au cœur des célébrations et des enseignements…

Nous trouvons là le mode de présentation original qui nous deviendra familier tout au long du troisième évangile. Il concerne l'histoire. Les auteurs grecs privilégiaient une composition unitaire en "anneaux". L'image est celle d'une chaîne qui s'étire au fil des âges sans rupture tout en bénéficiant de "l'accrochage" d'unités qui peuvent être différentes. C'est ainsi que Luc procède. Avant d'aborder "l'anneau" Jésus, il nous invite à l'accrocher aux anneaux qui ont précédé. Pour lui, l'engagement de Jean n'est pas un accident de l'histoire, il fait partie de l'histoire et il nous faut l'intégrer à ce qui a précédé, depuis le début des temps.

Mais les auteurs bibliques ne cachaient pas les multiples échecs qui avaient coupé court aux espérances que portaient les interventions divines passées.

Il en était ainsi de la création orientée vers l'épanouissement des personnes et l'harmonie des communautés. La terre et ses ressources avaient été créées pour le bien de toute l'humanité. Et voici que les plus forts déployaient un esprit de domination, suscitant conflits et injustices au détriment des plus faibles.

Il en avait été ainsi de l'originalité des clans nomades lorsqu'ils évoquaient le visage d'un Dieu ami de l'homme, l'accompagnant au long de son itinéraire de vie. Effectivement les patriarches avaient su rester fidèles à cette conception qui ouvrait l'avenir à l'encontre des dieux sédentaires et des cultes qu'ils généraient. Mais les civilisations païennes avaient fini par étouffer cette intuition selon le symbolisme de l'esclavage en Egypte.

Il en avait été ainsi du renouveau moral et religieux attribué à Moïse. Il n'était pas faux de parler de son influence comme de la fin d'un "esclavage spirituel". Tout un peuple se fixait comme idéal une Loi humaniste et religieuse sans comparaison avec les traditions environnantes. La foi au Dieu unique, l'idéal de sainteté, la solidarité entre tous… traçaient une route à travers la pluralité et la violence du monde païen… Mais l'installation en Canaan et les tentations propres à toutes les puissances étatiques avaient eu peu à peu raison de cet idéal.

Il en avait été ainsi de l'engagement des prophètes. Certains comme Elie s'étaient insurgés contre les dérives religieuses, d'autres comme Amos avaient dénoncé les injustices sociales, d'autres comme Isaïe avaient tenté d'intérioriser la foi de leur peuple, tous avaient situé leur engagement en témoignage d'une Parole qui poursuivait inlassablement son action. De plus en plus, son appel portait sur une plus grande fidélité aux valeurs que les perturbations historiques n'avaient pu totalement engloutir.

Pourtant, aux approches de notre ère, ces valeurs dérivaient en légalisme et en repli nationaliste. Ce sont bien là les deux objectifs qu'annonce la référence aux Ecritures. D'une part les passages tortueux et les ornières se multiplient… d'autre part, le salut de Dieu est annoncé à un groupe de plus en plus restreint qui le monopolise.

* La Parole caractérise également le mode d'intervention divine. Jean n'est pas le témoin d'une manifestation spectaculaire comme Moïse l'avait été au Sinaï. Il n'entre pas en extase. Comme bien d'autres prophètes avant lui, il accueille une Parole et devient responsable d'une nouvelle proclamation. Cette Parole créatrice, porteuse de vie, a déjà cheminé et ses échos se sont souvent perdus dans l'indifférence ou l'hostilité des hommes. Elle relance pour une mission qui reprend les mêmes objectifs de changement personnel et d'universalisme. Qu'importe pour Jean s'il a choisi jusqu'à présent un mode de vie personnel différent. Il part vers le pays voisin du Jourdain. La Parole fait plus qu'arriver sur lui, elle se convertit en lui pour appeler à la conversion.

"La Parole de Dieu arriva sur Jean"… Luc renforce ce style de Dieu en situant celui par qui la Parole vient à échelle humaine. Jean ne tombe pas du ciel. Il est fils de Zacharie, prêtre juif de la classe d'Abia, sa mère est Elisabeth, descendante d'Aaron.

* Dès lors il nous est possible de mesurer le symbolisme qui s'exprime dans une dernière mention : la Parole se fait entendre "dans le désert"… Pour un sémite, il ne s'agit pas d'une simple étendue stérile, mais les symbolismes sont si nombreux que, seul, le contexte peut guider la portée de cette évocation.

A la création, "la terre était informe et vide" et l'homme avait reçu mission d'en prendre possession. Les patriarches avaient affronté les dures conditions de vie des nomades cheminant aux lisières du Grand désert oriental mais ils avaient ainsi valorisé la promesse faite à l'ancêtre par le dieu protecteur. Moïse avait forgé l'unité politique et religieuse de son peuple au long du difficile Exode qui l'avait mené à la Palestine. Les infidélités d'Israël avaient entraîné la déportation à Babylone, mais la libération de Cyrus avait fait du désert le chemin du retour. Ces symbolismes n'excluaient pas les symbolismes "ordinaires", soit fuite du monde et isolement pour la réflexion, soit lieu de sécheresse au détriment de la végétation et de la survie des hommes.

Quel sens choisir pour rejoindre la mention de Luc ? Il est habituel de ne pas dépasser une mention de lieu, en s'appuyant sur un verset antérieur (1/80.) "L'enfant était dans les déserts jusqu'au jour de sa désignation à Israël". Mais, au regard de l'histoire juive, il n'est pas interdit d'y voir un jugement plus sévère. Malgré les apparences, la pensée juive n'avait plus guère d'influence sur les autres nations.

Comment la "Parole de Dieu" est-elle devenue "parlante" pour Jean-Baptiste ?

C'est là une question toute simple que l'on pose rarement. Certains pourront la trouver incongrue alors qu'il s'agit d'une question "logique" qui ne manquera pas de nous être posée. D'autres se contenteront d'évoquer une intuition miraculeuse, purement personnelle, ce qui dispense de toute réflexion.

A posteriori, nous savons que Jean-Baptiste n'était pas dans l'erreur lorsqu'il annonçait Jésus. En lisant les évangiles, nous bénéficions désormais d'un témoignage visible et explicite qui témoigne de la vérité de son annonce. Mais il n'en était pas ainsi au départ… Luc nous suggère une explication beaucoup plus humaine sans cesser d'être divine. Il nous invite à faire le lien entre la Parole et l'engagement du Baptiste.

Nous venons de préciser les étapes qui ont construit la pensée et la foi juives. A la lumière des connaissances actuelles, nous aurions pu rectifier l'historicité de plusieurs d'entre elles. Nous nous en sommes bien gardés car c'est sous cette forme que Jean-Baptiste les lisait dans les livres bibliques. C'est sous cette forme qu'il les "ressentait" et les intégrait en une réflexion globale. A la différence de la formation "déiste" qui marque nombre de commentaires occidentaux, les juifs envisageaient la Parole de Dieu sous deux aspects indissociables. Elle révèle et elle agit. Dieu n'est pas le grand solitaire, isolé de la sphère humaine. C'est un être dynamique qui intervient au cœur de l'histoire.

Jean-Baptiste ne pouvait s'empêcher de ressentir douloureusement le drame qui marquait l'histoire des initiatives divines successives. Nous en avons parlé. Après un temps d'efficacité qui permettait l'espérance, les événements avaient sans cesse "ramené à un désert". Mais l'expérience passée autorisait une vision faite d'alternance entre relances et échecs. Dieu ne s'étant pas lassé des échecs passés, il était permis d'espérer qu'il susciterait de nouvelles relances. Ce n'était donc pas une Parole abstraite qui reposait sur Jean Baptiste. L'engagement qui lui était demandé comportait une part d'inconnu en raison de son actualité mais les grandes orientations qui le guidaient ressortaient d'une réflexion sur le passé.

Plusieurs traits ressortaient également de la présentation biblique. Malgré les espérances en une intervention "directe" qui changerait la face du monde, Dieu était toujours passé par des hommes pour tenter de contrer les déficiences humaines. Par ailleurs, celles-ci avaient toujours présenté un double visage, celui qu'Isaïe avait clairement exprimé en quelques verset: au lieu de faciliter l'épanouissement de leurs frères en aplanissant leur marche, les hommes s'appliquent à creuser des ravins, à rendre tortueux les sentiers et à les encombrer d'obstacles inutiles… Par ailleurs, non contents de défigurer ainsi leur monde "ordinaire", ils s'appliquent à en rétrécir l'accès…

Conclusion 

Il est relativement facile de faire le rapprochement entre la mission de Jean-Baptiste et la nôtre. Comme lui, nous sommes des précurseurs, annonçant un Messie proche à des contemporains souvent désabusés ou enlisés dans leurs soucis immédiats. Or, pas plus aujourd'hui qu'hier, Jésus ne surgit comme un météorite intemporel.

Mais la présentation de Luc nous invite à structurer encore plus profondément notre engagement en pensant à cette simple phrase : "La parole de Jésus est sur nous".

* Elle nous rappelle en premier qu'il s'agit de porter une Parole selon la densité que la mentalité juive donnait à ce mot. Nous ne sommes pas ministres d'une doctrine, fut-elle la plus humaniste et la plus religieuse. Nous sommes associés à une action qui nous dépasse comme le semeur est dépassé par la récolte qui jaillira de son activité. La Parole est remise à notre responsabilité non pas au titre des mérites que nous pouvons en retirer, mais au titre des dialogues personnels qu'elle peut susciter entre le Christ et nos contemporains.

* La réception de la pensée évangélique, tout comme son impact, a une longue histoire. Fort heureusement pour nous, les premiers témoins ont veillé au fidèle rassemblement des souvenirs et les textes fondateurs ont toujours bénéficié d'un grand respect. Les chrétiens sont grandement redevables au développement du matériel scripturaire pour lever les doutes que pourraient susciter vingt siècles de transmission.

Il en va tout autrement de l'assimilation de la Parole qui fut portée de civilisation en civilisation. L'histoire de l'Eglise est loin d'avoir été un long fleuve tranquille sous l'angle de la mise en œuvre de la "Parole" qui était sur elle. Il suffit de penser aux croisades, aux guerres de religion ou à l'Inquisition. Tout comme Jean-Baptiste pouvait le constater face à l'histoire de son peuple, il est possible de présenter l'engagement de l'Esprit en "relances" qui sont souvent intervenues à l'encontre de périodes stériles. Le "style du renouveau" ne fut pas tellement différent de celui de l'Ancien Testament. Il fut mené par des hommes conscients du désert où étaient revenus leurs contemporains. Quant aux obstacles, le double classement d'Isaïe témoigne d'une "lucidité" universelle : pesanteurs internes et repli sur l'institution ont poursuivi leurs actions sournoises à toute époque.

Au constat de l'incroyance actuelle; il est évident que nous sommes actuellement en plein désert. Mais les leçons du passé font plus qu'entretenir une vague espérance au titre que nous ne serions pas les premiers à affronter une telle situation. Elles soulignent notre responsabilité pour que soit assurée la continuité de l'engagement de Dieu. Nous ne travaillons pas dans le vide, nous donnons forme à un travail de création qui, inlassablement, cherche à libérer sa vitalité au service d'un monde toujours en évolution.

 
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