Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : Fête de la Nativité de Jésus

 

 

 

Sommaire

 

 

Actualité : le berger est un sourcier

Evangile : Luc 2/1-14

Commentaires proposés antérieurement pour la célébration de la naissance de Jésus

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : nous n'avons qu'un texte… laissons-le parler!

Actualité : le berger est un sourcier

Je suis un berger, un peu sale et puant (manque d’eau).

Bergers ! Notre confrérie fait peur. Les scribes, les pharisiens, les sadducéens ne nous aiment guère, nous allons  rarement à la synagogue (trop loin) et nous ne pratiquons pas les ablutions rituelles (quand il y a de l’eau, on préfère boire) ; les gens des villes se méfient de nous, nous sommes pauvres, on nous accuse de chaparder.

Purifications, ordinations, lois morales, ce n’est pas notre truc, même si nous  les respectons parce que nous connaissons l’ordre des choses. La nature a des lois dures et  le troupeau doit être mené. Mais quand je contemple l’aube ou le coucher du soleil, quand je joue lentement de ma flûte, quand je pars à la recherche de la brebis perdue, j’ai le pressentiment très net et certain que la vraie vie est ailleurs… plus belle,  plus grande  que la simple soumission aux  valeurs….Une ascèse qui sacrifierait tout à je ne sais quel Ordre  serait la plus vide des victoires spirituelles.

Aussi,  n’ai-je pas été si surpris ce soir d’apercevoir cet ange. Notre métier nous enseigne l’attention. Et je me suis mis en route avec les autres, tous pour ce coup très obéissants, parce que nous avions la certitude que cela en valait la peine, et que cette nuit ne serait pas une nuit comme les autres : les étoiles brillaient d’une lueur inhabituelle, on lisait de la joie dans leur splendeur.

C’était aussi un sacré ange, un ange exceptionnel, nimbé d’une très vive clarté. Nous avons eu peur, mais il nous a vite rassurés. Une bonne nouvelle nous attendait dans la ville de David. Après quelques palabres,  nous nous sommes prestement mis en route car ce que nous pressentions confusément dans le coucher de soleil, l’air de la flûte ou la brebis perdue, venait d’advenir sous la forme d’un enfant emmailloté dans une crèche. Enfin une vraie réponse ! Désormais on vivrait toujours dans la promesse de cet évènement advenu.

Je suis sale et puant mais je suis vide et j’ai faim. Vous  pouvez donc  comprendre combien j’étais avide de me rassasier à cette mangeoire. Une multitude d’autres anges me confirma bientôt dans cet appétit.

Nous sommes arrivés dans une première salle, mais l’enfant entouré de ses parents (une très jeune femme illuminée par la lumière du berceau,  et un homme qui se tenait dans l’ombre) nous attendait dans une seconde salle, en fait une étable. Un âne et un bœuf le réchauffait  de leurs naseaux.

Enfant ! Nous aussi nous étions comme cet enfant. On ne disait rien, on attendait, où plutôt nous  avions la révélation qu’il n’y a avait plus rien à attendre, qu’il suffisait maintenant de se laisser remplir par cette grâce, que notre vie et l’histoire du monde allaient se jouer autour de cette effusion, entre ceux qui la recevraient et ceux qui la refuseraient.

Nous sommes revenus à nos troupeaux en chantant. A tue-tête ! Nous avions touché l’horizon !

Quelque chose avait changé, plongés que nous étions dans une grâce et une joie qui nous faisaient entrer de plain-pied dans l’éternité.  Non celle qu’on  prépare ou  mérite, mais celle qui se  vit ici et maintenant.

L’éternité ici et maintenant. C’est sans doute ce que méditait en son cœur cette toute jeune femme illuminée par son enfant. Je repense sans cesse à elle, à la plénitude  qui émanait de son attitude. Loin des gymnastiques ritualistes !

C’était ruisselant.

Je suis sale et puant, mais j’ai reçu  cette eau lustrale.

Evangile

Evangile selon saint Luc 2/1-14

Messe dite de la nuit

Cadre général de la naissance: datation : en ces jours-là

Premier mouvement

1er temps : de Nazareth à Bethléem 

Il arriva : un décret sortit de chez César Auguste, ordonnant que soit recensé tout l'univers - ceci fut un premier recensement comme Quirinius gouvernait la Syrie - et tous faisaient route pour être recensés, chacun vers sa propre ville.

Joseph aussi monta de la Galilée, de Nazareth vers la Judée, vers une ville de David appelée Bethléem - en raison de ce qu'il était de la maison et de la famille de David - pour se faire recenser avec Marie, celle qui lui avait été accordée en mariage, qui était enceinte

2ème temps : naissance de Jésus  

il arriva, pendant qu'ils étaient là, furent remplis les jours de son enfantement - et elle enfanta son fils, le premier-né

à la racine des anneaux suivants

elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire - parce qu'ils n'avaient pas de place dans la salle d'hôtes

Démarche des bergers

Premier mouvement : annonce aux bergers schéma habituel des annonciations  

1er temps : les personnes en présence et leur situation délicate

dans ce même pays étaient des bergers, vivant aux champs - veillant sans cesse les veilles de la nuit sur leur troupeau

2ème temps : intervention du Seigneur 

l'ange du Seigneur survint à eux - et la gloire du Seigneur les enveloppa de clarté - et ils craignirent d'une grande crainte

3ème temps : l'annonce proprement dite 

l'ange leur dit : ne craignez pas, car voici : je vous annonce la bonne nouvelle d'une grande joie, laquelle sera pour tout le peuple - il vous fut enfanté aujourd'hui un Sauveur qui est Christ Seigneur - dans la ville de David.

4ème temps : le signe 

ceci sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau-né, enveloppé de langes et couché dans une mangeoire

à la racine des anneaux suivants

soudain arriva avec l'ange une multitude de l'armée céleste - en train de louer Dieu et en train de dire : "Gloire dans les hauteurs à Dieu et sur terre paix parmi les hommes (objets) de bienveillance !"

messe dite de l'aurore

Deuxième mouvement : visite des bergers 

il arriva lorsque les anges se furent éloignés d'eux vers le ciel - les bergers parlaient les uns aux autres : Certes, allons jusqu'à Bethléem et voyons cette parole qui se trouve arrivée, que le Seigneur nous fit connaître

Et ils vinrent s'étant hâtés - et ils découvrirent et Marie et Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire

Troisième mouvement : double témoignage des bergers  

ayant vu, ils firent connaître au sujet de la parole, celle qui leur avait été parlée au sujet de ce petit enfant. - Et tous ceux qui avait entendu s'étonnèrent au sujet de ce qui leur avait été parlé par les bergers

Or Marie conservait avec soin toutes ces paroles, les rencontrant dans son cœur

Et les bergers retournèrent, sans cesse glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu, selon qu'il avait été parlé à leur adresse.

Commentaires proposés antérieurement pour la célébration de la naissance de Jésus

Le texte d'évangile est le même, quelle que soit l'année. Rappelons que Marc et Jean, nos évangélistes "annuels" n'ont aucun texte concernant la naissance de Jésus. Le ministère de Jean-Baptiste débute leur présentation.

En Année A, une piste possible proposait une réflexion "à la lumière des contrastes et des signes". Elle invitait: 1. à une meilleure connaissance des faits… 2. à une meilleure connaissance du genre littéraire du récit… 3. à approfondir les contrastes: empereur dieu et nouveau-né… empereur dominateur et sauveur… 4. à prendre en compte les signes concernant l'enfant, les bergers et les anges.

Contexte des versets retenus par la liturgie

 Luc entremêle deux anneaux: il insère dans l'anneau qui présente le cadre général de la naissance de Jésus un deuxième anneau qui présente la démarche des bergers selon le schéma habituel des annonciations.

Il poursuivra le cadre général en composant un deuxième mouvement évoquant le rite juif de la circoncision puis les rites juifs de la présentation au Temple. Il conclura en mentionnant le retour à Nazareth.

 En rapport avec l'année Marc

Marc n'a pas de récits concernant la naissance et l'enfance de Jésus. Apparemment il n'y a donc aucune raison d'en appeler à son évangile. Pourtant, durant l'année qui va s'ouvrir, il nous enrichira d'une réflexion menée de façon très cohérente en "découverte" de la personne de Jésus. D'un autre côté, les confusions permanentes concernant les événements de Noël nous incitent à en reprendre sans cesse le récit pour le purifier et lui redonner son potentiel symbolique. Or il n'est pas facile d'échapper aux répétitions qui démobilisent une attention déjà bien affaiblie.

Pourquoi ne pas conjuguer ces deux préoccupations ? Sans entrer dans une étude détaillée rapportée au deuxième évangéliste, il peut être opportun de nous inspirer de sa "grille de présentation" pour ordonner les éléments habituels. Rien ne nous contraint à annoncer ce rapprochement mais peut-être suscitera-t-il la curiosité de certains fidèles "occasionnels" lassés des commentaires dits traditionnels!

Rappelons les grandes lignes du cheminement que Marc propose au fil de son œuvre. Il "ordonne" le détail du témoignage de Jésus au service de deux temps d'évolution: passer de Jésus à Messie, puis de Messie à Fils de Dieu. Il consacre au premier temps trois développements, concernant trois points "positifs" de l'activité de Jésus : guérir - parler - nourrir. En chacun de ces points, il souligne trois qualités : humanité - efficacité - universalité.

Il serait possible de discerner le même cheminement dans la présentation que Luc adopte pour la naissance de Jésus, mais il apparaît bien délicat de le mettre en valeur de façon aussi claire. Par contre l'exposé des trois qualités est relativement facile et permet d'approfondir indirectement des éléments déjà connus. En les rappelant, nous pouvons également nous inspirer de l'esprit de Marc. Face à la réalité historique, il ne s'arrête pas à un vague sentimentalisme. Il ne cherche pas plus à susciter une simple admiration pour l'œuvre de Jésus. Il insiste sur la parfaite adaptation de Jésus à notre humanité, en ses besoins comme en son "fonctionnement". A ses yeux, c'est là le "signe" de sa messianité, car il y révèle une profonde solidarité avec Dieu-Créateur, soucieux de l'épanouissement des hommes ...

Nous pouvons également "glisser" une autre perspective privilégiée par Marc. Il la développe surtout en rapport avec la passion mais les "signes de la naissance" ne suggèrent-ils pas ceux de la passion. La conviction "Jésus = Messie" étant acquise, l'évangéliste invite à "creuser", sous un autre angle, le messianisme qu'incarne Jésus. Un point lui paraît important: Jésus vit les événements en profonde unité avec le Père, sans distance et en une même "volonté", en un mot il révèle Dieu dans son engagement pour l'homme.

A juste raison, Marc a conscience que ce passage de Jésus-Messie à Jésus-Fils de Dieu est menacé d'un tragique malentendu. Car pour proclamer Jésus "Fils de Dieu", il faut d'abord changer les "idées sur Dieu" ... sortir de l'imaginaire habituel, celui auquel il a été donné crédit en tous temps, sous prétexte qu'il était "naturel" et donc partagé avec facilité par la majorité des esprits humains. Marc estime que Jésus, au regard de son témoignage historique, ne peut pas être "Fils" de ce Dieu-là, car il en est la vivante contestation.

Sur ce point, Marc interpelle donc la pensée chrétienne actuelle. Car une lente dérive, sous influence de l'esprit grec, a amené à privilégier un faux équilibre : on prétend concilier deux entités différentes, l'une empruntée au secteur philosophique déiste, abondamment développée au siècle dernier... l'autre qui, sincèrement, se veut fidèle au Christ et à l'Evangile, mais ne prend pas conscience de la "mutation de pensée" qui s'avère nécessaire pour être cohérent avec l'évangile.

Piste possible de réflexion : nous n'avons qu'un texte… laissons-le parler!

Lorsqu’arrivent les fêtes de fin d'année, nous nous investissons beaucoup au titre de l'affection familiale ou au titre de l'amitié que nous portons à ceux qui nous entourent. Tout ce branle-bas est fort sympathique et fait pièce aux drames, aux violences, à tous les malheurs dont nous informent les médias. Mais, il faut le reconnaître; souvent, dans notre souci de ne rien oublier, nous nous laissons plus ou moins étouffer, nous nous trouvons piégés par un certain nombre d'activités qu'il n'est pas facile de hiérarchiser. De ce fait, en s'ajoutant les unes aux autres, elles perdent de leur vitalité intérieure et c'est dommage.

Il en est ainsi parfois de la référence religieuse de Noël. En ces jours, nous tenons à réserver une pensée ou un temps de référence à la naissance de Jésus. Et c'est la moindre des choses au nom de notre foi. Pourtant, en raison d'un calendrier surchargé, nous risquons de situer ces instants comme ajoutés à la liste. Certes, pour nous, il ne s'agit pas d'un supplément de référence, mais il nous faut réagir pour que, psychologiquement, il en soit autrement.

Et si, tout simplement, nous laissions la naissance de Jésus arriver jusqu'à nous, en esprit de rencontre et de partage, comme le feront nos parents ou nos amis lorsqu'ils répondront à notre invitation.

Il faut avouer que, de notre côté, la porte d'entrée est souvent encombrée. Outre les pressions environnantes dont nous venons de parler, un fatras folklorique risque de cacher la simplicité voulue et vécue dès l'origine. Au long des siècles, de multiples feuilles d'automne ont recouvert la source au point que certains n'en soupçonnent même pas la présence et que beaucoup se méprennent sur la richesse de son eau. Profitons donc pleinement du texte de Luc et arrêtons-nous à ce qu'il dit, tout ce qu'il dit, rien que ce qu'il dit…

Le texte de Luc relatant la naissance de Jésus

Il est facile de repérer les trois niveaux de présentation que propose l'auteur. Il les situe en ordre "logique" et progressif.

1. Il rassemble en un premier temps les quelques données historiques dont il dispose alors qu'il écrit longtemps après l'événement. Luc rédige son évangile vers l'an 80 alors que la naissance de Jésus a dû intervenir plus de quatre années avant notre ère. Le style est très sobre et invite à la même discrétion de commentaire.

2. Un deuxième temps aborde l'événement sous un angle différent. Nous ne sommes plus sur un plan historique direct, mais sur un plan  général qui envisage l'impact ultérieur de cette naissance. Les personnages sont bien historiques mais, dispersés au long du temps, leur présentation ne peut être que symbolique.

3. Un troisième temps prolonge le deuxième temps et tente d'exprimer "la profondeur du réel", autrement dit la profondeur de l'événement à la lumière de la "hauteur historique" qu'il est possible de donner à un regard de foi.

Pour illustrer ce texte en le rapportant à notre actualité, nous pourrions le comparer aux étapes que comportent certaines cérémonies du souvenir. Une plaque signale le lieu où est né le personnage illustre et précise généralement les faits particuliers qui l'ont concerné. Sur la plaque la mention va déjà plus loin que la "vérité ponctuelle", car dans le berceau il n'est pas évident que l'intéressé manifestait les prédispositions qui feront sa renommée ultérieure. Puis des discours sont prononcés. Ils le sont sur les lieux de naissance, mais, pour la plupart, ils évoquent des épisodes indépendants de cette localisation et des circonstances qui ont pu marquer les premiers jours. Enfin, leurs conclusions résument un hommage global qui survole toute une activité "pratique". Luc ne procède pas autrement.

Premier temps : le récit très sobre de Luc au titre de l'histoire ponctuelle

De quoi s'est-il donc agi, quelques années avant notre ère, en cette petite province de Palestine, annexée par Rome depuis moins d'un siècle ?

* Une naissance est intervenue à Bethléem, bourgade de Judée à 8 kilomètres environ au sud de Jérusalem. Le calme du village était alors perturbé par un recensement provincial. Une jeune femme a mis au monde un garçon. Le fait n'avait rien de dramatique sinon qu'il avait été précédé d'un long parcours depuis Nazareth en Galilée. La famille de Joseph avait accueilli le couple avec la chaleur qui caractérise l'hospitalité juive et elle avait entouré cette naissance de toute la délicatesse que la mentalité de cette région portait aux enfants. Le milieu était simple; l'unique salle commune abritait les multiples occupations de la vie ordinaire. Comme bien d'autres enfants; le petit et sa mère avaient trouvé le calme dans l'appentis voisin.

Matériellement ce fut tout, un fait banal, une naissance ordinaire. Peu de gens alors soupçonnaient l'avenir. Localement, Marie et Joseph étaient sans doute les seuls à connaître le mystère d'une conception qui en faisait les acteurs de l'avenir messianique. Mais, dans leur esprit, rien n'était vraiment précis sur son déroulement. Quant aux parents ou amis qui furent témoins de cette naissance, nous pouvons être assurés qu'ils vécurent l'événement sans plus de réaction.

En effet, l'époque bouillonnait d'espérance et d'attente; la plus petite étincelle aurait été spontanément amplifiée comme en témoignent les prétendus messies qui surgissaient régulièrement. Or lorsque Jésus commencera à prêcher, personne ne fera référence à quoi que ce soit concernant sa naissance. Bien au contraire, il lui sera demandé des signes et on lui objectera sa simplicité.

* En brossant cette présentation très simple, Luc n'a pas tort d'insinuer quelques rapprochements. Il ne les invente pas mais il tient à les suggérer à ses lecteurs, lecteurs postérieurs susceptibles de mesurer la portée d'un événement dont ils connaissent amplement la suite.

Joseph devait être effectivement "de la maison et de la famille de David" comme bien d'autres juifs, cette hérédité était fréquemment évoquée en espérance messianique. En parlant du recensement, l'évangéliste se moque discrètement des prétentions de l'empereur romain. A ce moment, celui-ci se croyait "maître de l'univers" et tenait à être considéré comme "auguste", c'est-à-dire égal à un dieu. Lorsque Luc écrit, en 80, le contraste est flagrant: pas moins de sept empereurs ont succédé à Octave alors que la foi chrétienne, largement répandue, proclame "Fils de Dieu" celui qui a pris place parmi les hommes de façon si discrète.

Il en est de même du verset qui décrit l'activité de la maman à propos des langes et du berceau; il est évident que Luc mêle deux registres. Les gestes sont témoins du cadre d'affection dont bénéficie le petit et témoignent d'une humanité bien présente comme elle l'était depuis sa conception. Mais la présentation en appelle à ce qui sera vécu au temps de la passion/ résurrection: Jésus enveloppé dans un linceul et déposé dans un tombeau après avoir été rejeté par son peuple. "Il n'y avait pas de place pour lui dans les structures juives de l'an 30". Il est bien évident qu'à la naissance nul n'aurait été en mesure d'avancer un tel rapprochement.

Deuxième temps: concentration de l'histoire antérieure et de l'histoire postérieure

C'est alors que Luc fait intervenir les bergers, mais il suffit de lire le texte sans à priori pour constater qu'il change de genre littéraire. En mentionnant l'intervention de l'Ange du Seigneur et des chœurs qui l'accompagnent, il nous invite à quitter le plan du "détail visible de la naissance" pour commencer à réfléchir sur son sens. Aujourd'hui, pour traiter de ce sujet, nous nous lancerions dans de grandes explications doctrinales. L'évangéliste préfère garder le lien au concret selon la sensibilité de son époque et de ses lecteurs. Il importe d'en tenir compte pour éviter toute fausse interprétation de sa pensée.

A ses yeux, l'incarnation de Jésus n'a pas créé l'histoire, elle l'a rejoint en s'y glissant de la façon la plus discrète possible. C'est à l'intérieur qu'elle a distillé ses potentialités et c'est de l'intérieur qu'elle l'a relancée en respectant une loi fondamentale de la création: l'histoire des hommes est faite par les hommes. Le symbolisme des bergers permet à Luc d'exprimer cette continuité en même temps que la valeur de ceux qui en sont les ouvriers,

= Il y a eu les "bergers" qui façonnèrent l'histoire d'Israël, "dans la nuit" des siècles qui précédèrent l'incarnation de Jésus: les patriarches Abraham, Isaac, Jacob et ses douze fils… Moïse qui "guida son peuple comme un troupeau à travers le désert" … David que "Dieu fit venir de derrière ses brebis pour en faire le berger de Jacob son peuple"… les prophètes comme Amos "un des bergers de Teqoa", "pris derrière le bétail pour prophétiser à Israël" (7/14). Les uns furent bergers en mode concret, d'autres au sens figuré. Mais ils furent tous bergers fidèles "selon le cœur de Dieu", comme le dira Jérémie. Ils veillèrent sur le troupeau que Dieu s'était choisi et leur avait confié pour préparer l'avenir du salut.

= Il y eut ensuite les contemporains qui accueillirent la prédication de Jésus, ceux qui allèrent "jusqu'à Bethléem", crurent à la Parole plus précise que Jésus leur faisait connaître. Nous le savons: à part quelques exceptions, ils n'appartenaient pas à l'élite religieuse d'Israël. Ce furent les gens simples qui se révélèrent sensibles à son message et à son action, "le peuple des pauvres" dont parlaient les prophètes. Ils vinrent à lui, "en hâte", nullement déconcertés par sa proximité et sa simplicité. Pour Luc, le symbolisme du berger leur convenait parfaitement car, au début de notre ère, malgré leurs prestigieux ancêtres, les bergers représentaient une des classes les plus méprisées dans la société du temps.

= C'est parmi eux que Jésus choisit ses premiers compagnons. Après les événements de Pâques, ceux-ci n'eurent de cesse de répandre la "Bonne Nouvelle" que constituait Jésus en son témoignage passé et en sa présence ressuscitée. En diffusant "ce qu'ils avaient vu et entendu", ils se comportèrent eux aussi en bergers, attentifs à conduire le "petit troupeau qui leur était confié".

Il n'est donc point besoin d'évoquer quelque intervention "merveilleuse" pour rendre hommage à l'engagement de tous ces pionniers. On ne peut leur dénier une valeur "historique" au fil des siècles et on ne peut leur dénier une authentique référence à l'incarnation de Jésus. Aujourd'hui, nous nous exprimerions de façon différente, mais nous partageons pleinement l'idée de Luc: virtuellement "ils étaient là".

Troisième temps: hommage à Celui qui mène l'histoire du salut

Luc poursuit très logiquement le deuxième temps qu'il propose à notre réflexion. Après avoir rendu hommage aux ouvriers, il tient à rendre hommage à Celui qui doit être situé à l'origine de leur engagement. L'hymne qu'il reprend va plus loin qu'une expression de joie. Il importe d'en retrouver l'équilibre. Lorsque nous pensons au monde divin, nous somme enclins à le situer "au plus haut des cieux" avec tout ce que cette référence implique de séparation et de domination. Et voici qu'à Noël nous est précisé un autre visage de Dieu, un visage qui unit "la verticalité" à "l'horizontalité" ou, plus exactement, un visage qui oblige nos esprits à donner priorité à l'horizontalité sur la verticalité.

La notion de rupture entre deux mondes est désormais battue en brèche tout comme les multiples illusions et fausses espérances issues de l'imaginaire humain. L'amour de Dieu pour les hommes est prioritaire et cette priorité ressort de la naissance de Jésus. Celle-ci n'est pas un accident de l'histoire des hommes, elle est vérité qu'il nous faut faire rejaillir au plan "d'en haut" comme à notre niveau "d'en bas". Autrement dit, en Dieu aussi, la naissance de Jésus est un événement avec un grand É.

Les qualités qui ressortent du texte de Luc

En laissant ce texte "venir à nous", nous ne pouvons qu'être sensibles à certaines qualités qui dominent l'événement "du dedans" sans prétention moralisatrice et sans présentation "merveilleuse".

La simplicité de Jésus nous est bien connue et elle ressortira explicitement de son engagement public. Nous ne sommes donc pas étonnés de la trouver à sa naissance. Les événements sont simples tout comme les personnes en présence hormis César Auguste. Les symboles eux-mêmes apportent cette note au souvenir de leur engagement. Luc voit la simplicité des Anciens: Abraham, Moïse, David… anticiper la simplicité de Jésus. Il constate la simplicité de ceux qui, de fait, ont accueilli Jésus et se sont regroupés ensuite en communauté chrétienne. Il admire la simplicité des apôtres, la manière dont ils ont conduit le troupeau qui leur était confié. Et sur sa lancée, il lui paraît logique d'adhérer de toute sa foi à la simplicité de Dieu.

Cette simplicité ressort particulièrement de la profonde humanité que souligne la présentation. Joseph ne se révolte pas contre ce qui pourrait être considéré comme un caprice de l'occupant. L'évangéliste évoque les difficultés en précisant que Marie était enceinte, mais le couple monte de Nazareth à Bethléem, parmi voisins et amis. Certains commentateurs ont voulu dramatiser davantage les circonstances, le folklore a inventé le froid, le refus d'un hôtelier et la misère d'un enfant couché dans la paille. Or, les charpentiers n'étaient pas des "pauvres" et des milliers d'enfants, à travers le monde, continuent de dormir sur une litière.

La sobriété de l'événement est passée dans la présentation de Luc. De ce fait, son universalité est incontestable. L'auteur aurait pu s'étendre sur des détails que nous connaissons mieux aujourd'hui au terme de recherches sur les civilisations anciennes. Il s'en garde bien. Quel que soit la cadre, la naissance d'un enfant suscite toujours les mêmes sentiments, parmi les meilleurs des sentiments humains. Nous n'avons pas à les mépriser et encore moins à les évacuer lorsque ce texte de la naissance de Jésus parvient jusqu'à nous.

La "progression" du texte de Luc

En conclusion, un dernier trait mérite d'être pris en considération au soir de Noël. L'évangéliste inclut une progression dans la découverte de Jésus. Nous sommes souvent rivés à des définitions qui tentent de tout inclure dans une formule et nous chercherions facilement à les transmettre telles quelles aux amis qui sont encore en recherche. Luc se garde bien de bousculer ainsi son lecteur et nous pouvons nous inspirer de sa patience lorsque son texte vient à nous.

Au premier temps, par Joseph, Jésus est situé comme descendant de David. Il s'inscrit dans une longue histoire, sans doute idéalisée après dix siècles de perturbations. Il en est bien ainsi de Jésus dans l'esprit de nombreux contemporains. Leur approche de la foi est partagée entre espérances et déceptions.

Au deuxième temps, en rapport à cette attente et toujours en évocation de David, une espérance perce la nuit. Les mots doivent être bien détachés les uns des autres. Il s'agit en premier d'un Sauveur, réponse immédiate au principal souci de la recherche. Ce Sauveur n'est pas un leader semblable aux nombreux leaders que les hommes se donnent pour un temps, il est Messie, c'est-à-dire envoyé de Dieu, réalisateur d'un projet qui domine l'histoire. Enfin ce Messie est constitué Seigneur. Il est évident que ce titre intervient en troisième position, il correspond à une foi qui a mûri le témoignage total de Jésus, de sa naissance à sa résurrection.

Mais le mot "Seigneur" risque de drainer les idées courantes de domination et de pouvoir supra humain. Il doit donc être réinterprété comme un amour divin s'engageant en notre humanité pour l'épanouir et lui apprendre cette qualité fondamentale qu'est la paix.

Il n'est pas certain que le texte de Luc parviendra à ce terme au cours de nos échanges de Noël. Mais cette perspective peut nous inciter à insuffler dans notre témoignage la même simplicité, la même humanité et la même patience…

 

 

Mise à jour le Jeudi, 25 Décembre 2014 19:21
 
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