Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 4e Dimanche de l'Avent  

 

 

 

 Sommaire 

 

 Actualité : l’ange, la colombe et l’alouette

Evangile : Luc 1/26-38

Contexte des versets retenus par la liturgie : lutter contre quatre déficits.

Piste de réflexion : le "visage" que Dieu révèle à l'Annonciation

Actualité

Annonciation

L’ange, la colombe et l’alouette

 

Dans l’Annonciation peinte en 1426 par Fra Angelico (tempera et or sur bois de 194cmX194cm avec prédelle) pour le couvent San Domenico  de Fiesole et conservé aujourd’hui au Musée du Prado, outre la présence des éléments canoniques propres à toute Annonciation, trois détails provoquent l’étonnement.

Le rayon de lumière envoyé à la Vierge Marie par des mains ouvertes depuis le ciel, et porteur d’une colombe.

Le rose et l’or de la robe et des ailes de l’ange.

Le petit oiseau, en fait une alouette, perché sur un tirant à l’aplomb du chapiteau placé au centre du tableau.

Du ciel, des mains s’ouvrent, non pour capter ou recevoir, mais pour donner. Peut-on imaginer  une meilleure re-présentation du désir pur de Dieu pour  l’homme. Un tel amour dont l’ange est médiateur - les ailes répondent aux mêmes palpitations que les mains et faute d’avoir des ailes les hommes ont des mains, c’est un pianiste qui vous parle -  trouve sa réponse dans le Fiat pieux de Marie. Pur amour de Dieu, pieuse réponse de Marie. Ange médiateur….Purus, pius, même racine étymologique.

Entre le purus et le pius on entrevoit à l’origine un doublet. Puis les deux mots ont divergé. Purus marque une qualité intrinsèque (le feu est pur), pius marque une ouverture, indique  une orientation,  une finalité, un don de soi. Dieu est pur, Marie est pieuse. (D’où la question de son immaculée conception, pour réfléchir au pur accueil de cette pureté.)

On entrevoit l’enjeu pour une juste dynamique de l’Eglise. Pius, purus….les deux mots se disputent souvent le même domaine. Est-ce à l’exacte exécution  d’un rite  que l’on attachera une importance majeure ? On sera alors du côté du purus, avec tous les risques de glisser vers la magie s’il s’agit de Dieu, ou de se gorger de suffisance pharisaïque s’il s’agit de morale. La pratique, la pratique vous dis-je ! Et surtout pas d’amour,  on  risquerait de se  souiller. Avec une telle attitude,  la sclérose et la clôture sur soi ne sont pas loin.

Mais si, dans l’exécution de l’acte, on vise Dieu à qui on veut témoigner respect et affection, par différents moyens qui méritent qu’on y réfléchisse et qu’on les organise, ou si l’on vise les hommes pour affermir entre eux un lien de bienveillance et de bienfaisance, alors sera du côté du pius et orientée vers une carrière illimitée.

Que choisissez-vous ?

Marie a choisi qui accueille en sa clôture,  les paroles de l’Ange et la colombe illuminatrice.  Dans cet enclos-là, elle fait naître toute déclosion.   Naissance à l’Autre, naissance de l’autre…Mais, comme le dit Jean-Luc Nancy, « de l’autre en ce qu’il  excède toute assignation dans un autre quelconque. Non seulement l’alter - l’autre de deux – mais l’alienus et l’alios, l’autre de tous et l’insensé….. »

La colombe et l’ange théo-logiques  nous ouvrent non  tant sur une dogmatique que sur un a-logon.  Car le  Logos est né avec son ombre, l’ombre de ce qui  échappe à toute mesure et donc au contrôle absolu. En cette ombre se tient la liberté radicale de l’humain et son pouvoir d’être irréductible à ses propres descriptions. Mystérieuse lumière qui se porte en cette ombre faite pour l’accueillir et lui donne un Visage !

L’Annonciation, c’est la naissance du Visage.

Le monde ne saurait émettre cette lumière,  il la reçoit…Il ne saurait séculariser la lumière sans l’obscurcir et replonger dans les ténèbres.  Peut-on sérieusement parler d’un  Siècle des Lumières ?  La formule et ambiguë. Mais si l’homme se laisse éclairer….comme Marie,  Il passe de l’homme trop humain à l’homme éminemment humain.

La chambre intime de Marie devient le théâtre de l’illumination de Monde par cette lumière universelle, catholique….et dont l’ange est le messager,  l’annonciateur. Ange et évangile (aggelos, l’ange, l’annonciateur, eu-aggelion,l’évangile, l’heureuse annonce).

L’ange porte de belles couleurs. Sa robe et ses ailes frémissent en or et rose, qui ne sont pas moroses ! Gabriel annonce la fin de la délectation morose qui caractérisait le monde jusque-ici, ce  morosus dont l’étymologie latine signifie la lenteur, le retard, le moratoire….Assez tardé ! Les couleurs naissent du mouvement et leur variété provient des frictions de la lumière sur les éléments. Arche et arc-en-ciel…Vous comprenez ?

 

Cette illumination et cette annonce, un petit oiseau, en noir et blanc, les contemple en silence. Encore un peu et  il   chantera.  Ses vocalises prendront  toutes les couleurs du ciel,  toutes les tonalités de l’âme. Une  alouette, pauvre de robe « mais riche de cœur et de chant » (Michelet),   nous dit la part d’éternité que chaque homme porte en lui. En jubilantes vocalises, elle célèbre  le bonheur d’aimer. Curieux  qu’il y ait des hommes pour réduire  ce miracle en pâté !

« Pharaon, rateur de rendez-vous pour cause de bruit. » (Jérémie 46,17)

Sortant de ce silence et portant en elle le Verbe divin, Marie se met en route. L’alouette la suit à tire d’ailes. De la rencontre entre Marie et  Elisabeth, elle apprendra le Magnificat. Bientôt,  au cœur  la nuit,  Marie enfantera  la lumière du monde, et l’alouette entonnera avec  anges et bergers le premier Gloria.

Entre Magnificat et Gloria, la musique est un Avent,  a  écrit Michel Serres !

Evangile

Evangile selon saint Luc 1/26-38

conception de Jésus : schéma habituel des annonciations  

1er temps : les personnes en présence et leur situation délicate

L'Ange Gabriel fut envoyé de la part de Dieu vers une ville de Galilée qui avait nom Nazareth, auprès d'une vierge, se trouvant accordée en mariage à un homme qui avait nom Joseph, de la maison de David,

et le nom de la vierge était Marie.

2ème temps : intervention du Seigneur  

Etant entré auprès d'elle, il dit: " Réjouis-toi sans cesse, toi qui te trouve Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. "

Elle, sur cette parole, fut très troublée et se demandait de quelle nature était cette salutation.

3ème temps/1 : annonce proprement dite

L'Ange lui dit : " Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce chez Dieu.

Voici : tu concevras dans ton sein et tu enfanteras un fils et tu appelleras son nom : Jésus

à la racine du futur: Celui-ci sera grand, et Fils du Très-Haut il sera appelé

3ème temps/2 : mission de Jésus

et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père - et il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles - et de son Royaume il n'y aura pas de fin".

4ème temps : obstacle et solution

Marie dit à l'adresse de l'Ange: "Comment ceci sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme?

Ayant répondu, l'ange lui dit: L'Esprit-Saint surviendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.

C'est pourquoi aussi ce qui est en train d'être engendré saint sera appelé Fils de Dieu.

5ème temps: le signe

Et voici : Elisabeth, celle de ta parenté, elle aussi se trouve avoir conçu un fils dans sa vieillesse et ce mois est le sixième pour elle qui était sans cesse appelée stérile, parce que ne sera impossible nulle parole venant de chez Dieu."

finale

Marie dit alors: " Voici la servante du Seigneur ; puisse-t-il m'arriver selon ta parole !

Et l'ange s'éloigna d'elle.

Contexte des versets retenus par la liturgie

Remarque préliminaire

Le récit de l'annonciation est un passage très connu des fidèles, mais il est peu étudié en lecture précise. La plupart des chrétiens n'ont pas la possibilité de célébrer la fête de l'Annonciation le 25 mars et celle de l'Immaculée Conception le 8 décembre. Seul, ce dimanche les met au contact du texte.

Ce qui engendre trois "déficits": un premier concerne la place que Luc donne à cet épisode dans sa composition du "temps des conceptions et des naissances", un deuxième concerne la construction littéraire des récits d'annonciation, le troisième draine les questions habituelles relatives à la conception virginale de Jésus.

En éclairage de la piste que nous proposons, un quatrième déficit peut être évoqué. Les commentaires attirent plus l'attention sur Marie et son comportement que sur Dieu et le visage qu'il nous révèle en cette initiative. Il n'est pas question de minimiser le rôle unique qu'a joué Marie dans l'Incarnation de Jésus, mais il s'agit d'accueillir l'équilibre d'un texte. Ce n'est pas n'importe quel Dieu qui se révèle dans la conception de Jésus et il ne réalise pas son projet de salut n'importe comment.

* Premier déficit: Luc "organise" la première partie de son œuvre pour en faire "un temps de conceptions et de naissances". Il y rapporte les documents et les traditions dont il dispose vers l'an 80, mais il les intègre dans une réflexion qui prépare et anticipe le "noyau de la foi chrétienne" que présenteront les développements suivants. Il s'agit donc d'une "présentation-charnière": l'auteur rappelle certaines orientations de l'Ancien Testament, il mentionne les événements très simples concernant les premières années de Jean-Baptiste et de Jésus, en filigrane il anticipe les thèmes et les actions qui marqueront leurs ministères futurs.

Le troisième évangéliste entremêle les deux ensembles, celui qui concerne Jean et celui qui concerne Jésus. Le "contact" entre les deux s'opère dans la visite de Marie à Elisabeth. La "conception" de Jean a précédé notre passage, son annonce a été présentée, dans le cadre du Temple, selon le même schéma biblique d'annonciation. Le récit mentionnait également l'envoi de l'ange Gabriel, mais les "restrictions" étaient plus accentuées, il s'agissait de la stérilité d'Elisabeth sa mère et des doutes qui affectaient la réaction de son père, le prêtre Zacharie.

* Deuxième déficit: Luc emprunte à l'Ancien Testament le schéma littéraire des annonciations. Il l'a utilisé pour l'annonce de la naissance de Jean, il l'utilisera pour l'annonce de la naissance de Jésus aux bergers. Matthieu, de son côté, y fait appel pour l'annonce à Joseph.

Il est utile de connaître les grandes lignes de ce schéma, pour se garder d'historiciser le cadre de la présentation et pour saisir les nuances "significatives" qui sont glissées d'un exemple à l'autre.

1. Au départ, la présentation des personnages attire l'attention sur la situation délicate où ils se trouvent. Ici elle est évoquée de façon très discrète, il s'agit de la virginité de Marie qui semble poser problème en ce qui concerne la conception du Messie. Cette difficulté en appelle à une intervention supérieure et oriente d'emblée la suite du récit…

2. C'est alors qu'intervient le Seigneur, soit directement selon la formule "l'Ange du Seigneur"… soit par envoi d'un messager angélique dont le nom reflète la mission… Il s'ensuit naturellement chez l'intéressé un trouble, une "crainte" religieuse.

3. Ce sentiment est dissipé rapidement en évoquant la faveur de Dieu envers celui (ou celle) qui se trouve concerné ou envers ceux qui vont bénéficier de ce nouvel engagement divin. Le personnage qui reçoit la visite est appelé d'un nom qui définit son rôle; souvent le nom antérieur est légèrement modifié. La racine du mot Myriam est proche du sens : "favorisée de Dieu".

En continuité, le messager annonce la naissance d'un enfant providentiel. Il précise le nom qui devra lui être donné, nom qui exprime et anticipe le ministère qu'il aura à remplir. Jésus = "Dieu sauve"

4. La difficulté mentionnée au départ surgit concrètement en obstacle à la réalisation de cette naissance. La manière dont elle sera vaincue constitue le deuxième volet du message.

5. En troisième volet, pour appuyer l'annonce, un signe est indiqué comme gage d'accomplissement. Il s'agit de la grossesse d'Elisabeth la stérile. Le signe devient manifeste lors de la visite de Marie à sa cousine. Ainsi est confirmée la valeur de la promesse.

* Troisième déficit : Malheureusement, les questions relatives à la conception virginale de Jésus sont habituelles. Elles sont  nombreuses et  variées.

Si vous avez le temps, à titre documentaire et personnel, il est instructif de jeter un coup d'œil dans les récits "apocryphes" évoquant l'enfance de Marie, son mariage avec Joseph et la naissance miraculeuse de Jésus. Le lecteur moderne est partagé entre deux sentiments.

Il en retire d'abord une impression justement scandalisée: comment a-t-on pu écrire de telles légendes en pensant rendre hommage à la mère de Jésus ? On applaudit pleinement à l'opinion qu'exprimait Thérèse de l'Enfant Jésus: "Il ne faudrait pas dire de Marie des choses invraisemblables ou qu'on ne sait pas… Pour qu'un sermon sur la Sainte Vierge porte du fruit, il faut qu'on montre sa vie réelle, telle que l'Evangile la fait entrevoir, et non pas sa vie supposée; et l'on devine bien que sa vie réelle, à Nazareth ou plus tard, devait être tout ordinaire…"

Mais force est de constater les séquelles qui demeurent encore aujourd'hui. Un méli-mélo prétendument spirituel a servi de base à une présentation qui s'est trouvée amplifiée au siècle dernier. Or il ne suffit pas d'accumuler les "titres" ou les considérations théologiques en faveur de Marie. Ce ne sont que cuivres qui résonnent si l'on ne précise pas les textes, ce qu'ils disent, tout ce qu'ils disent mais rien que ce qu'ils disent.

Quelques remarques "de bon sens" s'imposent.

1. Nous savons que ce passage fut rédigé par l'auteur du troisième évangile longtemps après l'événement - plus de 80 ans.

2. Il est évident que Luc ne  décrit pas une scène particulière où un ange aurait frappé à la porte de Nazareth, en déclinant son identité et en prenant beaucoup de précautions avant d'annoncer une nouvelle qui allait bouleverser la vie de Marie, tout autant que l'évolution du monde. Il se garde bien de "matérialiser" la scène. En recourant au genre littéraire biblique des annonces, tel que nous en trouvons plusieurs exemples dans l'Ancien Testament, il respecte le "mystère personnel" de Marie. Il ne s'égare point en considérations sur ses états d'âme et sur un dialogue intérieur qui, fort heureusement, nous échappera toujours pour la simple raison qu'il est incommunicable comme tout dialogue de foi.

3. Le problème restera toujours entier de savoir comment Marie a fait le lien entre la conception qu'elle sentait en elle et le Messie dont l'annonce lui était portée par son éducation juive. Car celle-ci ne liait pas systématiquement à sa venue une conception virginale. D'ailleurs cette époque ignorait les lois génétiques. Certes la virginité de Marie est mentionnée mais le contexte l'intègre dans une visée théologique qui ne lui est pas liée.

4. La perspective de l'évangéliste ressort de "l'ensemble" où il insère le récit. Elle est théologique. Jésus n'a pas surgi de l'Ancien Testament en totale continuité avec les promesses. L'attente a mûri au sein de l'ancienne Alliance, mais Marie est témoin d'une "continuité brisée". En elle Dieu pose un nouveau commencement de la façon la plus originale. D'où la mention d'une activité de l'Esprit "venant sur elle" comme à la Genèse il "planait au dessus des eaux". D'où la référence à "l'ombre du Très-Haut" qui couvrait la Demeure au long de l'Exode vers la Terre promise.

5. L'événement dépasse donc celle qui en fut le centre quant à sa liberté, son apport existentiel et sa responsabilité vis-à-vis de l'avenir. D'ailleurs, le dialogue qui suivra entre Marie et Elisabeth lors de la visitation rectifiera les déséquilibres qu'accentuent certains commentaires.

Quelques rappels ou précisions

L'ange Gabriel a déjà été mentionné lors de l'annonciation à Zacharie. "Gabriel" signifie "celui qui vient avec la force de El", El étant le vieux nom donné à Dieu par les sémites. Ce messager ne figure que deux fois dans l'Ancien Testament, au livre de Daniel (8/16 et 9/21). Il y interprète les visions qui traitent du déroulement de l'histoire, particulièrement de la persécution des juifs par le roi grec Antiochus IV. Ecrit vers 164 avant notre ère, le livre de Daniel insiste sur l'imminence du Royaume. Dieu va libérer son peuple de façon définitive par destruction de tous les royaumes persécuteurs. Nous retrouvons au 3ème temps cette perspective messianique traditionnelle: "héritier du trône de David, régnant sur la nation juive pour les siècles"…

Le prénom "Marie" était courant à l'époque de Jésus. Il est la traduction du mot hébreu "Miryam". Selon le genre littéraire des annonciations, une équivalence étymologique existe entre ce prénom et la salutation de l'ange. Mais les traductions sont impuissantes à expliciter le rapprochement, elles doivent se contenter de formes approximatives: "Comblée de grâce" et "tu as trouvé faveur auprès de Dieu".

La question que l'évangéliste prête à Marie est à examiner avec soin. D'abord, il est abusif d'y voir un vœu de virginité que Marie aurait émis antérieurement. Par ailleurs, dès le départ, il était parlé de fiançailles, c'est-à-dire de projet de mariage entre Joseph et Marie. Le mot "connaître" doit donc être pris au sens juif, qui désignait ainsi les relations conjugales. La question s'inscrit dans ce cadre et amène une réponse qui vise plus à renseigner le lecteur qu'à exprimer une objection de l'intéressée. Luc tient à préciser tout de suite le caractère particulier de cette conception et il le fait en reprenant les mots de l'Ecriture concernant la création et l'Exode. Il invite par là à beaucoup de discrétion sur une intériorité qui nous échappera toujours.

Pour être fidèle à la présentation de Luc, il conviendrait de parler de "conception divine" plutôt que d'insister sur une "conception virginale". Marie accède à une maternité particulière, maternité d'origine divine, sans être dispensée d'une totale réalisation humaine.

Piste possible de réflexion : le "visage" que Dieu révèle à l'Annonciation

Lorsque nous entendons le récit de l'annonciation, spontanément, nous fixons notre attention sur Celle qui s'est trouvée totalement associée à cet événement. Avant que l'évolution du monde ne s'en trouve bouleversée, c'est effectivement sa propre vie qui s'est trouvé réorientée. C'est sur sa foi, sur sa disponibilité, sur son humilité qu'a reposé l'avenir dont nous bénéficions désormais.

Nous pouvons cependant remarquer que Luc respecte le "mystère personnel" de Marie. Il ne s'égare point en considérations sur ses états d'âme et sur un dialogue intérieur qui, fort heureusement, nous échappera toujours. Car, encore plus que tout autre dialogue de foi, il est incommunicable. Le problème restera toujours entier de savoir comment Marie a fait le lien entre la conception qu'elle sentait en elle et le Messie dont l'annonce lui était portée par son éducation juive.

Mais, chez l'évangéliste, cette discrétion a un sens. Il n'est pas question pour lui de minimiser le rôle unique qu'a joué Marie dans l'incarnation de Jésus. Il s'agit de réfléchir dans le bon ordre des événements. Avant Marie, avant sa réponse, il y a eu projet divin, décision divine d'où a résulté l'engagement que nous connaissons. Plus tard, dans le témoignage de Jésus, nous serons plus à même de mesurer sa densité de création et le "style" choisi pour sa réalisation. Mais, l'annonciation lève déjà un coin du voile qui rend inaccessible aux hommes le "mystère" divin.

Ce n'est pas n'importe quel Dieu qui se révèle à l'œuvre dans la conception de Jésus. Luc en avait bien conscience: le "visage de Marie" répond pleinement au "visage de Dieu" mais celui-ci lui est antérieur. Il convient donc de ne pas plaquer sur cette scène les schémas réducteurs qui, sous couvert de spiritualité, ont détourné l'attention de cet arrière-plan essentiel.

Avant d'admirer la réponse que lui apporte Marie et d'en approcher l'exemplarité, penchons-nous donc sur ce qui nous est livré de façon très simple, très "logique" en cohérence avec notre foi.

Le texte de Luc: ce qu'il dit, tout ce qu'il dit, rien que ce qu'il dit…

La plupart des chrétiens n'ont pas l'occasion de prendre contact de façon méticuleuse avec le texte de l'annonciation. Celui-ci ne se retrouve qu'au quatrième dimanche de l'Avent de l'année B. Bien entendu, il s'agit d'un passage très connu, mais sous le mode "de bouche à oreille" avec force commentaires en supplément.

Lors d’une  lecture précise, sa sobriété et son caractère symbolique deviennent évidents. Luc se garde bien de "matérialiser" la scène. Il ne décrit pas un épisode précis particulier où un ange aurait frappé à la porte de Nazareth et aurait décliné son identité avant d'aborder le pourquoi de sa mission. L'évangéliste recourt au genre littéraire biblique des annonces, tel que nous en trouvons plusieurs exemples dans l'Ancien Testament et dans l'Evangile. Il en respecte l'enchaînement stéréotypé: intervention d'un ange, messager du Seigneur… peur religieuse… mission particulière orientée vers la naissance d'un enfant… signe qui cautionne l'annonce précédente… Cet enchaînement fictif ne préjuge en rien des étapes qui ont marqué effectivement la prise de conscience du message.

Si Luc précise le lieu, c'est que le village de Nazareth était tellement insignifiant qu'il ne figure dans aucun écrit biblique. Encore moins était-il évoqué comme lieu d'origine du Messie! S'il mentionne le sixième mois, c'est en rapport à la conception de Jean-Baptiste et à la spontanéité de Marie pour aller aider ensuite sa vieille cousine Elisabeth. En raison de son éducation juive, Marie était capable de percevoir quelques-uns des titres concernant le futur messie, mais nombre d'entre eux anticipent ce qui ressortira de la foi en la résurrection de Jésus.

Cet aspect relatif du récit ne doit pas handicaper une réflexion plus profonde. Bien au contraire.

La "pédagogie" du Dieu de l'annonciation

Discrétion et intériorité

Le Dieu qui s'engage dans cette scène n'est pas un dieu perdu dans l'infini des mondes. En Marie, il est celui qui nous rejoint, en toute discrétion, jusque dans notre intimité. Et c'est là où il semble le plus heureux, quand il s'agit de l'homme, de sa vie, de son épanouissement.

La mention de l'ange est signe de cette discrétion de la part de Dieu. Elle ne peut être réduite à un plan folklorique. Gabriel ne figurait que deux fois dans l'Ancien Testament, au livre de Daniel (8/16 et 9/21). Il y interprétait des visions qui traitaient du déroulement de l'histoire. L'espérance portait sur l'intervention définitive de Dieu à l'encontre des ennemis de son peuple, mais le ton restait celui des apocalypses. Il en va tout autrement dans l'annonciation.

Gabriel se trouve contraint de changer de ton. Il "entre chez Marie" en l'invitant à la joie, sans autre bouleversement que l'évocation d'une maternité. La Bible parlait de la présence de Dieu à son peuple en déploiement d'une nuée sur la montagne du Sinaï puis au milieu des dorures du Temple dans le Saint des saints. Ici l'irruption de Dieu emprunte les voies les plus discrètes en même temps que les plus porteuses de présence et de vie. Les connaissances que nous avons actuellement en ce qui concerne les lois de la génétique, ne peuvent que renforcer notre étonnement. Pourtant, tel est le Dieu qui se manifeste à Marie.

Vision optimiste de la personne humaine

Avant comme après Jésus le monde se présente en affrontement des forces du mal au détriment des forces du bien. Il s'ensuit le plus souvent un sens pessimiste de l'homme, accentué autrefois par les dures conditions de survie. Lorsque Dieu est appelé à la rescousse, c'est généralement pour rétablir l'ordre selon nos rêves et l'amertume de nos impuissances. De ce fait, la conception du salut baigne souvent dans cette ambiance. Ainsi les accents prophétiques étaient partagés entre le Dieu qui accompagne en toute confiance l'Exode de son peuple et le Dieu qui lui reproche son péché en situant à la source de ses épreuves l'abandon de la Loi.

Dans le récit de l'annonciation la confiance domine. Dieu est tellement assuré de la réponse de Marie qu'il ne la sollicite même pas. Elle intervient en finale comme allant de soi. Certes, il est légitime d'estimer que les expressions "ayant la faveur de Dieu", "bénéficiaire de la grâce divine", conviennent parfaitement à Marie mais le regard que Dieu pose sur nous est-il si différent de celui qu'il pose sur elle. Si nous en doutions, il suffirait de feuilleter notre évangile pour retrouver en Jésus la même densité de confiance en l'homme.

Appel à participer au projet de salut

La participation qui est demandée à Marie concernant le projet de salut se situe au plan le plus concret. Luc traduit cette prise de responsabilité en précisant que c'est Marie qui donne le nom à son enfant: "tu l'appelleras Jésus". Il sait fort bien qu'à cette époque ce rôle revenait au père, mais le nom exprimait la personne en son caractère unique. Il tient à souligner que Marie ne sera pas seulement une mère nourricière, elle apportera les éléments d'une authentique humanité, sans que celle-ci ne heurte une authentique divinité.

Pour présenter le comment de la conception de Jésus, Luc reprend les termes et les images que nous lisons au premier chapitre du livre de la Genèse. L'Esprit de Dieu "entoure" Marie de toute sa puissance à la manière dont l'oiseau couve pour faire jaillir la vie. Pourtant la différence est énorme. Jésus n'a pas été façonné à partir de la glaise du sol, comme Adam, il a été façonné à partir du corps et du cœur de Marie. L'œuvre de création se renouvelle bien en elle, mais de façon totalement nouvelle.

En elle se poursuit donc l'immense chantier qu'a ouvert l'engagement de Dieu parmi les hommes. L'annonciation relance le chantier antérieur et précise son orientation. Le Dieu auquel nous croyons est un Dieu qui veut avoir besoin des hommes. Son plus grand bonheur est de passer par des hommes et des femmes dignes de ce nom pour aller à d'autres hommes et d'autres femmes moins fortunés par la nature ou les événements.

Respect de la liberté

Certains commentaires ont parlé d'un Dieu qui aurait miraculeusement "préparé" celle qu'il avait choisie pour mère de Jésus. Les écrits apocryphes se sont engagés dans la brèche. Ils ont largement contribué à déflorer un choix unique dont le mystère reste entier. Plutôt que d'évoquer des raisons de convenance pour avancer n'importe quoi, il convient de revenir à la sobriété du texte de Luc. Marie n'a pas eu besoin de perdre ses qualités humaines personnelles pour être jugée digne de cette conception et de la mission qui s'ensuivait. Dieu a aimé Marie sans chercher à la "manipuler" pour se l'harmoniser et Marie a aimé Dieu de toute sa spontanéité et de toute la richesse de son tempérament. Aucune tricherie, d'un côté comme de l'autre !

Dieu de l'histoire

Le Dieu qui se révèle à l'annonciation est un Dieu persévérant qui reprend l'initiative de façon encore plus accentuée que par le passé, sans se laisser rebuter par les multiples échecs qui ont précédé. Nous ne connaissons ceux-ci qu'en pointillé, par l'intermédiaire de ce qu'en disent les écrits bibliques. Mais il semble qu'une autre histoire se jouait, une histoire qui n'a pas été écrite et qui pourtant s'inscrivait en réussite des évolutions concernant la foi. Marie est l'héritière des pieux fidèles, de ceux et celles qui ont dépassé les perturbations des événements, de ceux et celles qui ont donné raison à Dieu de sa présence en milieu juif, quel que soit l'accueil officiel qu'il ait reçu.

Mais le Dieu de l'annonciation n'est pas un théoricien statique qui alignerait ses pions comme à un jeu d'échecs face aux incursions du mal. Sa persévérance est constructive et donc évolutive. En Marie, pleinement héritière de la réussite du passé, Dieu pose le germe d'un nouveau commencement. En prenant en charge la conception et la première formation de Jésus, elle assumera à la fois la continuité et la rupture. L'audace dont témoigne Marie pour accepter cette mission, rejoint l'audace de Dieu lorsqu'il la lui confie.

Tel est le Dieu de l'Annonciation… Celui qui, en engageant son Esprit créateur, accentue de plus en plus son action dans le sens d'une proximité. Prendre visage d'homme ne le rebute pas. Bien au contraire, c'est là qu'il nous invite à situer sa "puissance" alors que l'évolution actuelle de nos connaissances aurait tendance à nous suggérer le caractère spectaculaire de sa manifestation.

Conclusion : le Dieu qu'il nous faut annoncer…

Il est relativement facile de tirer du récit de l'Annonciation les enseignements concernant notre manière de parler de Dieu. Ceci peut inspirer nos dialogues de Noël.

Nous pouvons d'abord en tirer quelques leçons sur la manière de nous situer en envoyés. Lorsque nous abordons les sujets religieux, rappelons-nous que nous sommes de simples intermédiaires. Sachons parler d'abord de joie et d'optimisme en évoquant une foi bienveillante et non l'éternel refrain sur les malheurs des temps.

Il sera alors plus facile de situer notre dialogue comme une proposition de vie, la naissance possible d'une foi qui ne nous arrache pas à notre monde, mais qui fait appel à nos virtualités humaines sans aucun mépris envers elles. Bien au contraire…

Nous serons ainsi plus à même d'aborder la question du "visage de Dieu" auquel nous croyons sur la base du témoignage des évangiles. Ne refusons pas d'aborder les questions annexes que pose le récit de l'annonciation, mais ne nous y enlisons pas. Aucune réponse n'est possible en raison des mutations de connaissances concernant la conception d'un enfant. Luc s'exprime comme on s'exprimait il y a vingt siècles.

Les thèmes que nous venons d'évoquer nous reviendront spontanément en mémoire: Dieu a voulu avoir besoin des hommes pour accomplir son projet d'amour… Il ne force pas la main, il sollicite… Parmi les multiples manières que nous pourrions envisager en rapport à ce projet, il en a choisi une, celle de s'incarner en un temps et en un lieu… Aujourd'hui, Dieu n'a pas changé de style; il est toujours en souci de vie. Le chrétien n'est pas d'abord quelqu'un qui fait autre chose que les autres, c'est quelqu'un qui accepte de se laisser "habiter" par une présence créatrice…

 

Mise à jour le Samedi, 20 Décembre 2014 10:35
 
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