Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 3ème Dimanche de l'Avent

 

 

 

Sommaire

 

 

Actualité : les rebelles peuvent-ils être heureux ?

Evangile : Jean 1/6-8, 19-28

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : chrétien, témoin du Christ, qui es-tu donc ?

Actualité

Les rebelles peuvent-ils être heureux ?

Gaudete in Domino : iterum dico, gaudete. (Soyez toujours joyeux dans le Seigneur; encore une fois, soyez toujours joyeux. (Introït grégorien du 3ème Dimanche de l’Avent)

C’est le dimanche de la joie. Le prêtre qui revêtait, depuis le début de l’Avent,  des ornements violets, sans fleurs,  tempère aujourd’hui ce rappel pénitentiel en prenant les ornements roses. (Pendant le carême, on  retrouvera le même signe  avec le dimanche du Laetare.)

Les ornements roses, ce sont les ornements de la rosée. Elle tombe du ciel comme une bénédiction : « Que Dieu te donne avec la rosée du ciel et de gras terroirs, abondance de froment et de vin nouveau » (Gn, XXVII 28). La rosée symbolise la parole divine reçue par les fidèles : « Que ma parole s'épande comme la rosée » (Dt. XXII 2).  Aussi,  pendant l’Avent, chantons-nous : « Rorate cæli de super et nubes pluant justum ! » (Cieux, répandez d’en haut votre rosée et que les nuées fassent pleuvoir le juste !)

Gaudete ! Pourtant l’évangile de ce dimanche nous plonge dans une prison où croupit Jean-Baptiste : la forteresse de Machéronte, mille mètres au-dessus de la  mer Morte. Dans cette obscurité, le prophète s’interroge. N’avait-il pas attendu et annoncé un homme puissant, baptisant dans l’esprit et le feu ? Or voici que vient cet homme doux  qui « n’éteint pas la flamme vacillante ». Face au qu’est-ce que cela ?, (« ce que faisait le Christ »), étonnement préalable qui ouvre à la foi, Il envoie deux disciples poser au Christ la question fondamentale,  qui est donc celui-là ? La réponse engagera toute profession de foi sérieuse.

Jésus les rassure en leur montrant que la prophétie s’accomplit en Lui, par miracles discrets activant une foi confiante. Plus encore, Jésus célèbre Jean devant la foule. Ce prophète n’était point « un roseau agité par le vent », mais bien, tel que lui-même s’est compris, le messager envoyé pour préparer le chemin.

Alors, quelle joie ?

Ne nous trompons pas. La prison où Jean est enfermé, c’est nous-même. Les cris que nous entendons au fond du gouffre, ce sont les nôtres. Et les messagers que nous envoyons au Christ, ce sont nos incrédulités : qui es-tu ? Que nous puissions entendre ces questions, que nous puissions les poser et recevoir la réponse, c’est pure grâce de Dieu, obtenue pour nous par l’ultime sacrifice du Précurseur. Jean est inspiré, dépêché et consolé par le Christ, parce que le Christ inspire, dépêche et console par la réalité de son action même. En ce sens Jean-Baptiste est le modèle de tout chrétien.

Ce n’est pas Jean qui manque de courage, c’est nous qui enfermons son courage dans la geôle des fausses croyances. C’est nous qui nous érigeons comme obstacles, scandales, au Christ. Au lieu d’aplanir ses chemins. Et c’est une grâce obtenue par Jean, qu’il  nous envoie poser la question qui nous unira au Christ, et fera de nous « cet enfant », devenu plus grand que le plus grand parmi les hommes.

Il était nécessaire que Jean connût cette déréliction pour que l’humanité nouvelle se tournât vers Jésus et comprît qu’Il est le Christ. Par cette métanoia, l’homme entre dans la vraie joie de sa nouvelle naissance. Faute de quoi il se rendra toujours aux faux prophètes et toujours les  prophètes de malheur séduiront par le mirage d’un faux bonheur.

Comment passons-nous à côté de la joie ? Par confusions messianiques. Ce fut vrai au temps de Jésus, cela reste vrai à chaque époque et pour chaque homme. Les formes diffèrent, le péché reste  identique : même ratage !

Qui attendons-nous ? Un maître. Un maître proposant un ordre rassurant. Qui vient ? Un serviteur. Pour nous donner la liberté : insupportable ! Libérez Barrabas !  Vite !  Oh venez vite  mes  très chères sœurs, mes trois Tentations chéries, mes trois Perpétuelles, mes trois Permanentes, mes trois Embusquées.

1. Comme  nous aimerions que le Christ change les pierres en pain ! Quelle adhésion unanime,  immédiate, nous apporterions à ce maître-là. Manque de chance, Il a préféré creuser une faim et une foi plus profondes.

2. Comme nous aimerions Le voir voltiger au-dessus du Temple. Quelle vérification, absolue, définitive ! Mais Il a préféré nous ouvrir à une connaissance et une espérance plus riches.

3. Comme nous aimerions qu’Il soumette la totalité des royaumes. Quelle sujétion agréable ! Quelle servitude reposante ! Mais il a préféré  nous offrir une liberté et une charité plus brûlantes.

C’est l’Esprit qui l’anime, et qu’Il donne. Et le feu ? Le feu naîtra de la friction entre l’Esprit et le monde, le monde avec ses épaisseurs, ses fantasmes, ses paresses… consumant ainsi nos  gloutonneries, nos illusions, nos soumissions….

La joie âpre que le Christ a dû ressentir en expédiant ces trois filles  du Diable, pour  faire don de cette victoire aux hommes. Mais que choisiront-ils ? C’est l’angoisse du Baptiste.  Puissent-ils  le choisir Lui, Le Christ, et non moi, dont la mission s’arrête à Ses pieds. Ce devrait être l’angoisse de tout chrétien : choisir l’Autre, sans cesse. Sacrifice suprême où l’on refuse d’instaurer en son nom propre  pour renvoyer au Verbe incarné par qui tout est restauré.

Quelle triste idée se font de  l’homme ceux qui le croient bâti pour une protection impérieuse  et non pour le tranchant d’une exigeante liberté. Pour l’avoir bien compris, Jean tombera sous le couperet du bourreau. Son martyre atteste sa prophétie ! Et la mort du Christ sur la Croix devrait mettre un terme à tous les sacrifices. On me tue par ce que j’ai dénoncé les puissances trompeuses ; on m’élimine par ce que j’ai montré la vérité. Mais vous, maintenant, vous savez….Il n’y a pas d’autre coupables que nous-mêmes… Notre drame ?  c’est que nous nous trompons de joie. Comprenez-vous maintenant ce qu’est le péché ? Cette compréhension vous libère.  Après cela, comment oser parler encore de la force aliénante, culpabilisante, du christianisme ?

Depuis le Christ, nous savons comment mettre un terme au cycle infernal qui sacrifie le présent sous l’alibi d’un futur meilleur. Cycle atroce des épurations ! Depuis le Christ, nous savons comment débusquer les faux prophètes, ceux qui nous engourdissent en promettant du pain, du spectacle et des gardes.

Ce dimanche de Gaudete parle à chacun au plus profond de son âme, en ce lieu décisif  où se joue l’abolition de toute violence. Quelle est ta joie ? A nous tromper de salut, à le rechercher  sans cesse dans de faux bonheurs, sociaux ou individuels, nous finirons toujours par offrir notre cou au  Comité de salut public.

Evangile

Evangile selon saint  Jean 1/6-8, 19-28

Le texte de ce dimanche réunit deux groupes de versets, le second se présentant en développement concret du premier

vision globale du témoignage de Jean

Il y eut un homme, envoyé par Dieu. Son nom était Jean.

Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui: cet homme n'était pas la lumière mais il était là pour lui rendre témoignage.

passage symétrique du prologue

Jean lui rend témoignage: "Voici celui dont j'ai dit: lui qui vient après moi est passé devant moi parce qu'avant moi il était !"

précisions sur ce témoignage face à trois auditoires différents

Et voici quel fut son témoignage,

1°- les juifs par l'intermédiaire des prêtres et lévites  

quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander: "Qui es-tu?"

Il le reconnut ouvertement ; il déclara : " Je ne suis pas le Messie. "

Ils lui demandèrent: "Qui es-tu donc? Es-tu le prophète Elie?" Il répondit: "Non".

Alors, es-tu le grand Prophète?" Il répondit: "Ce n'est pas moi."

Alors ils lui dirent : " Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ? "

Il répondit : "Je suis la voix qui crie à travers le désert: aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. "

2°- les pharisiens

Or certains des envoyés étaient des pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : " Si tu n'es ni le Messie, ni Elie, ni le grand Prophète, pourquoi baptises-tu ? "

Jean leur répondit : " Moi, je baptise dans l'eau, mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas

et je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale."

Tout cela s'est passé à Béthanie de Transjordanie, à l'endroit où Jean baptisait.

3°- les disciples (passage omis par la liturgie)  

Le lendemain, voyant Jésus venir à lui, il dit : " Voici l'agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde.

C'est de lui que j'ai dit : il vient après moi un homme qui est passé devant moi parce qu'avant moi il était.

Et moi, je ne le connaissais pas; mais c'est pour qu'il fut manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau."

Et Jean rendit témoignage en disant : "J'ai vu l'Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel et il demeura sur lui.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* En ce dimanche, nous ne bénéficions pas d'un passage unitaire dans sa composition. Par ailleurs, les deux groupes de versets qui le constituent soulèvent des difficultés particulières à chacun d'eux.

Les premiers versets sont extraits du prologue où ils figurent en incises. Le prologue se présente comme amplifiant un hymne au Christ célébré comme le Verbe divin et ces incises rompent quelque peu l'harmonie de la présentation. Le prologue étant composé en chiasme, les deux incises sont symétriques selon le principe habituel de complémentarité.

Le deuxième groupe peut être abordé comme le développement du thème évoqué précédemment en généralité.

Le fil conducteur de la présentation insiste sur le "témoignage" que Jean a rendu à Jésus. Le quatrième évangéliste ne parlera pas de son genre de vie, ni même du détail de sa prédication ou de son activité. Il souligne la fonction irremplaçable de Jean à l'aube du ministère du Christ. Il a été "la Voix qui appelait à rendre droit le chemin du Seigneur" et il a été celui qui a désigné Jésus comme "l'Elu de Dieu".

* Trois références sont évoquées par les opposants: Jean est-il le Messie - ou le prophète Elie - ou le grand Prophète ? Ces références sont progressives. Elles appartiennent au patrimoine juif des environs de notre ère, il n'est pas certain qu'elles soient comprises actuellement selon leur symbolisme de l’époque. Quelques explications sont nécessaires.

Aujourd'hui, le sens exact du mot "messie" a été déplacé. Priorité est donnée à la fonction d'envoyé, or celle-ci n'intervient qu'en second. Le mot "Messie" est équivalent au mot "Oint". Il évoque donc l'idée d'une "onction", d'une consécration reçue de Dieu et qui fait de l'intéressé l'instrument de la protection divine. A l'origine, le mot était appliqué au roi, "messie" actuel par qui Dieu désirait accomplir ses desseins à l'égard de son peuple. Après l'Exil, la consécration était passée au "Grand Prêtre", chef de la communauté et devenu ainsi un "Messie actuel" pour le peuple juif.

Les espérances de restauration avançaient des hypothèses très diverses sur l'intervention de Dieu. Lorsque nous parlons d'espérance messianique, nous unifions souvent ce qui ne l'était pas. Il semble que la masse des juifs optait pour la venue d'un messie personnel, fils de David. Mais les écrits de Qumran témoignent d'une autre opinion. Ils évoquent l'intervention de deux messies: un messie prêtre qui aura la prééminence et un messie roi, fils de David, qui sera chargé de la restauration temporelle. L'intervention d'un précurseur était tout autant objet de débats.

Il était tentant de se référer au départ d'Elie vers le ciel tel que le présentait le deuxième livre des Rois (2/11). Si Elie n'était pas mort, c'est que Dieu lui réservait encore une mission. Le prophète Malachie, écrivant au début du 5ème siècle, entretenait cette opinion. "Voici que je vous envoie Elie, le prophète, avant que vienne le jour de Yahvé, grand et redoutable" (3/23). L'hommage que Ben Sirac le Sage rend au prophète allait dans le même sens: "Tu as été désigné, dans des écrits pour des temps à venir, comme devant apaiser la colère avant qu'elle s'enflamme, ramener le cœur du père vers l'enfant et rétablir les tribus d'Israël. Heureux ceux qui te verront" (48/10).

Le quatrième évangéliste ne reprend pas le rapprochement que nous trouvons chez les autres auteurs entre Elie et Jean-Baptiste. Jésus pouvait faire ce rapprochement après la mort du Précurseur et le premier temps de sa propre prédication. Auparavant il importait d'éviter les multiples confusions qui hantaient les esprits et se retrouvent dans les commentaires rabbiniques.

La mention du "Grand Prophète" risque d'être étrangère à la plupart des chrétiens. Elle trouve son origine dans un passage du Deutéronome (18/17-18). Il y est fait allusion à un prophète que Dieu promet d'envoyer à son peuple comme un nouveau Moïse. "Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète tel que toi; je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui commanderai."

Alors qu'il avait joué un grand rôle aux origines et au temps de la monarchie, le prophétisme s'était peu à peu éteint en Israël depuis l'Exil. Aux environs de notre ère, son influence semble renaître. Par contraste et nostalgie, beaucoup en viennent à l'orienter vers le renouveau final. Les écrits de Qumran témoignent que certains milieux attendaient le Prophète. Nous trouvons l'écho de cette opinion au soir du partage des pains. "A la vue du signe que Jésus venait de faire, les gens disaient: C'est vraiment lui le prophète qui doit venir dans le monde" Ici, le prophète est censé restaurer la puissance d'Israël, c'est pourquoi il est envisagé de le proclamer roi. Pierre reprend le texte du Deutéronome lorsqu'il s'adresse au peuple après la guérison du boiteux de la Belle Porte. Il l'applique à Jésus.

*. Les discussions sur la personnalité de Jean sont liées au fait qu'il baptise, mais l'évangéliste ne nous donne aucun renseignement direct sur la finalité qui était alors donnée à ce rite. Il ne mentionne, de la part de Jean, aucun appel à la conversion et il abrège la citation d'Isaïe qui évoquait ce complément de sens. Jean poursuivra ce ministère après que se soit constitué autour de Jésus un groupe de disciples (3/22) mais nous ne serons pas plus renseignés. Au contraire, les choses se compliquent lorsqu'il est question d'une activité baptismale de la part de Jésus, ou tout au moins de ses disciples (4/2).

Il apparaît logique que cette initiative attire l'attention des "prêtres et lévites" qui étaient responsables des rites concernant les purifications rituelles dans le cadre du Temple. Mais l'auteur ne nous dit pas pourquoi et surtout en quoi elle suscite une interrogation sur la personnalité de son auteur. "Qui es-tu?"…

Le lieu exact où Jean baptisait est également sujet à hésitations. Le dernier verset de notre passage précise Béthanie de Transjordanie, lieu différent du village de Béthanie, proche de Jérusalem. Ce lieu est confirmé en 10/40: "Jésus se retira au delà du Jourdain, au lieu où Jean avait commencé à baptiser". Mais, en 3/23, il est mentionné que "Jean baptisait à Aenon, près de Salim, car les eaux y abondaient". Ce lieu a été localisé plus au Nord, en territoire samaritain. Il se trouve à quelques kilomètres seulement du puits de Jacob où Jésus va rencontrer la samaritaine.

* Il importe également de prendre en compte une opinion courante en littérature juive contemporaine du Nouveau Testament. Le Messie devait rester caché, ignoré jusqu'au moment de sa manifestation au peuple par suite d'une intervention divine. "S'il en est qui disent que le Christ est venu, on ne sait qui il est; c'est seulement lorsqu'il se manifestera dans la gloire qu'alors on saura qui il est". Un texte étend cette ignorance à l'intéressé lui-même:     " Le Christ, à supposer qu'il soit né et qu'il existe quelque part, est un inconnu. Il ne se connaît même pas lui-même; il n'a aucune puissance tant qu'Elie n'est pas venu l'oindre et le manifester à tous."

* Le geste de "défaire la courroie des sandales" est évoqué dans un texte qui le juge des plus humiliants. "Tous les services qu'un esclave rend à son seigneur, un disciple doit les rendre à son maître, sauf dénouer ses sandales".

 

Piste possible de réflexion: chrétien-témoin du Christ, qui es-tu donc ?…

Jean a une manière bien à lui de reprendre les thèmes déjà abordés par ses confrères évangélistes et de les clarifier en une nouvelle présentation. Parfois celle-ci nous apparaît complexe, elle porte la richesse d'une réflexion longuement mûrie. Elle mérite une attention particulière car elle éclaire une situation proche de la nôtre.

De façon pratique, nous pouvons situer le passage que nous venons de lire en dernière réflexion sur la manière dont nous préparons l'ambiance des fêtes. Nous désirons que notre témoignage chrétien s'y inscrive de façon intelligente. Nous savons la diversité des options religieuses qu'ont adoptées les parents et amis que nous rassemblerons. Nous sommes soucieux de les respecter mais, par expérience, nous pressentons que nos échanges aborderont inévitablement des sujets délicats.

Précédemment, l'évangéliste Marc nous a recentrés sur Jésus et nous a aidés à réfléchir sur une présentation plus simple, débarrassée des complications accumulées dans l'esprit de nos contemporains par leur formation ou leur environnement. Sur cette lancée, nous aimerions annoncer Celui qui est au centre de nos vies, Celui dont le témoignage éclaire et nourrit nos existences. Il reste tant à faire pour convaincre de la densité d'humanité qui ressort de l'évangile… il reste tant à faire pour suggérer le sens de Dieu qui lui correspond et qui va à l'encontre de multiples clichés. Et voici que, le plus souvent, nous sommes ramenés à des questions relatives qu'il nous faut bien aborder sous peine de paraître fuir le concret de notre foi.

Ainsi en est-il de tout ce qui touche à la vie de l'Eglise, à la position du pape et des évêques, à l'engagement des chrétiens face aux problèmes de société. Il est probable que, par gentillesse, nos amis ne nous mettront pas directement en cause mais il y a peu de chances que nous échappions à l'énoncé des critiques ou des confusions habituelles. Les informations qu'apporte la télévision favorisent d'ailleurs l'émergence de ces sujets, surtout au moment de Noël.

Nous nous retrouverons donc dans une situation assez proche de celle de Jean-Baptiste au milieu des ambiguïtés de son temps. Les questions seront exprimées différemment, mais ce seront les mêmes tendances que nous pourrons déceler. Pas plus que dans le passé il n'est facile de répondre. Jean-Baptiste a su le faire avec justesse, en fonction de son temps; il s'est appuyé sur l'histoire de son peuple, sur les Ecritures, sur l'attente messianique, toutes choses auxquelles ses contemporains accordaient grande valeur. Il nous faut trouver de nouvelles correspondances, face à des mentalités qui ont une autre histoire, une autre sensibilité, d'autres aspirations mais sont également handicapées par de multiples pesanteurs, conscientes et inconscientes.

Nous ne pouvons pas attendre de ce rapprochement des recettes miracles. Mais il est intéressant de voir comment Jean-Baptiste, ou plus exactement, le quatrième évangéliste par le biais de sa présentation, nous suggère de réagir en vue de maintenir le cap sur le témoignage qu'appelle notre temps.

1er point : La "méthode" Jean-Baptiste selon Jean

Nous pouvons d'abord prêter attention à la "méthode" qui ressort de la discussion. Celle-ci partait d'une critique qui visait personnellement le Précurseur et l'engagement concret dont il témoignait déjà. Et voici que l'intéressé entraîne ses interlocuteurs à aborder la question de sa mission et il réussit à déboucher sur la personne de Jésus. Car, pour lui, c'est bien là l'essentiel.

Dans la pratique, nous ne réussirons peut-être pas à coordonner ces trois temps. Mais quelques points peuvent servir de repère.

1. vraies questions ou déceptions voilées…

Nous pouvons être étonnés du fait que le quatrième évangéliste ne s'attarde pas sur les détails concernant le Précurseur. Il les suppose connus de ses interlocuteurs. Sa présentation suggère donc leur relativité. D'ailleurs il n'a pas tort, car les questions qui sont posées supposent nécessairement leur prise en compte préalable. Si les prêtres, les lévites et les pharisiens viennent à Jean-Baptiste, ce n'est pas pour se faire baptiser, mais pour contester le fait du baptême. Et s'ils le contestent, c'est qu'ils connaissent assez exactement le sens qui lui est donné par son auteur.

Même si, par la suite, Jean-Baptiste ne le fait pas ressortir, il met le doigt sur l'arrière-plan d'un état d'esprit qui est présent à toutes les époques. En vérité, pour les opposants, les questions sur son identité ne sont pas de vraies questions. Quelles que soient ses réponses, ils ont déjà leur réponse. Jean-Baptiste a le mérite de refuser les titres que ses interlocuteurs avancent, mais, d'une certaine façon, ceux-ci les ont déjà refusés intérieurement et se trouvent même soulagés de ses réponses négatives.

En effet, les prêtres et les lévites auraient été fort dépités si les réponses avaient été positives. Car Jean se situait hors de Jérusalem, donc hors des structures religieuses héritées de la tradition. Par son baptême il faisait concurrence aux rites de purification que réglementaient ses interlocuteurs. Il semble même qu'il se situait à la limite de la Samarie, province qui avait fait sécession depuis longtemps, au plan religieux comme au plan politique. Aux yeux des responsables, tous ces éléments faisaient problème en ce qui concernait l'engagement du Précurseur tout comme celui de Jésus suscitera les oppositions par le détail de son ministère. D'une certaine façon, la réponse nette de Jean leur rend service, car elle coupe court à toute hésitation qui affecterait les opinions ou les espérances dites traditionnelles. Il reste possible de conserver encore quelque temps la portée imaginative que commençait à contester, de fait, le "style" du Baptiste.

L'évangéliste ne s'attarde donc pas sur le genre de vie du Précurseur, il n'évoque pas les thèmes annexes de sa prédication et de son activité. Il précise qu'il baptise puisque le rite est en contestation, mais il ne nous donne aucun renseignement direct sur la finalité de ce geste. Il ne mentionne aucun appel à la conversion et il abrège la citation d'Isaïe qui évoquait ce complément de sens. Il va droit au but.

Ne nous faisons pas trop d'illusions sur notre situation lors des conversations avec notre entourage au sujet de Jésus ou de l'Eglise. Elle est fort semblable à celle de Jean. Sans le dire aussi nettement, nos contemporains entretiennent la même ambiguïté. Il suffit de constater le retour de leur indifférence après un temps d'intérêt apparent…

2. ce que Jean-Baptiste refusait d'être…

Pour percevoir les équivoques que déjoue le Baptiste au départ, il importe de replacer les trois questions des prêtres et des lévites dans le cadre juif du début de notre ère. Mais auparavant rien n'interdit de repérer une autre caractéristique de son mode de discussion.

Jean accepte le dialogue, mais la manière directe dont il y répond brise l'impact des critiques ultérieures. Sur la question concernant Elie par exemple, il aurait pu s'attarder comme le font les autres évangélistes en évoquant un lien symbolique avec le prophète. Ici, rien de tel, le Précurseur déblaie lui-même le terrain sur lequel ses adversaires voudraient l'enliser. Ce faisant, il crée un vide et il s'y engouffre selon l'optique qu'il s'est fixée. L'échange est amené à se poursuivre en abordant les vraies questions qui feront ressortir les vrais enjeux.

"Es-tu le Messie ?" Nous commettons souvent une double erreur à propos du mot "Messie" .

Tout d'abord, nous surestimons l'unité de l'attente messianique. On a tant dit qu'aux environs de notre ère les juifs attendaient le Messie. Nous référons facilement cette attente à un portrait-robot, présent dans tous les esprits et dans lequel le candidat éventuel n'aurait eu qu'à se couler. Or, les écrits rabbiniques dont nous disposons actuellement nous invitent à nuancer fortement cette vision unitaire. Tous les courants de pensée prétendaient s'appuyer sur les Ecritures mais leurs conclusions étaient fort différentes. Il semble que la masse des juifs optait pour la venue d'un messie personnel, fils de David. Mais les écrits de Qumran témoignent d'une autre opinion. Ils évoquent l'intervention de deux messies: un messie prêtre qui aurait la prééminence et un messie roi, fils de David, qui serait chargé de la restauration temporelle. L'intervention d'un précurseur était tout autant objet de débats.

Nous faisons une deuxième erreur sur la vraie portée du mot. Nous réduisons le Messie à être simplement un "envoyé de Dieu". Or, en pensée juive, le lien entre Dieu et son Messie était conçu de façon beaucoup plus étroite. En consacrant quelqu'un comme Messie, Dieu était censé lui avoir remis ses pouvoirs. A l'origine, le mot était appliqué au roi, "messie" actuel par qui Dieu désirait accomplir ses desseins à l'égard de son peuple. Après l'Exil, la consécration était passée au "Grand Prêtre", chef de la communauté et considéré ainsi comme un "Messie".

En devenant l'instrument de la protection divine, non seulement le Messie accomplissait les desseins providentiels, mais il révélait quelque chose du "visage inconnu" qui affecte le monde divin en lui-même et dans ses rapports avec les hommes.

"Es-tu Elie ?"… Dans les esprits, l'intervention de l'ancien prophète était plus floue. Il était tentant de se référer à son départ vers le ciel tel que le présentait le deuxième livre des Rois (2/11) Mais, si Elie n'était pas mort, c'est que Dieu lui réservait encore une mission. Il était donc envisageable de relier son retour à l'intervention finale vers laquelle se portaient bien des espoirs. Les écrits attribués au prophète Malachie entretenaient cette opinion. "Voici que je vous envoie Elie, le prophète, avant que vienne le jour de Yahvé, grand et redoutable" (3/23). L'hommage que Ben Sirac le Sage rend au prophète allait dans le même sens: "Tu as été désigné, dans des écrits pour des temps à venir, comme devant apaiser la colère avant qu'elle s'enflamme, ramener le cœur du père vers l'enfant et rétablir les tribus d'Israël".

"Es-tu le Grand Prophète" ?… Nous disposons de peu d'écrits permettant de préciser ce que les commentateurs suggéraient en parlant de "Grand Prophète". Il semble plausible de faire appel au texte du Deutéronome (18/17-18) qui laisse espérer à Moïse l'envoi d'un nouveau prophète tel que lui. . "Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète tel que toi; je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui commanderai".

Il faut donc nous souvenir de ce que Moïse représentait dans le judaïsme; celui auquel "Dieu avait fait voir un rayon de sa gloire, celui auquel Dieu avait fait entendre sa voix". La Loi, expression de la volonté divine et garante de son alliance, avait dominé le premier Exode. Les résultats avaient été bien décevants mais la Promesse demeurait. Le Jour du Seigneur ne pouvait qu'amorcer un nouvel Exode.

L'arrière-plan des questions posées à Jean-Baptiste

Il ne suffit pas d'évoquer la modestie du Précurseur pour comprendre la sécheresse des réponses qu'il objecte à ses interlocuteurs. Les déviations qu'il perçoit en rapport avec le messianisme de Jésus vont beaucoup plus profond. Il est possible de les grouper en deux orientations que nous discernons assez facilement en pensant aux confusions actuelles.

Tout d'abord, Jean-Baptiste était conscient de la contamination qu'introduit l'imaginaire humain dans le domaine religieux. Autour des mots "Messie", "Elie" ou "Grand Prophète" s'étaient cristallisés nombre de rêves entretenus depuis longtemps. Inconsciemment peut-être, ces interprétations étaient devenues courantes et leur réalisation était d'autant plus espérée que la situation du moment était complexe. Les visées particulières, politiques ou autres, se mêlaient aux références religieuses. En refusant les mots, Jean-Baptiste refuse le conglomérat qui les accompagne.

Par ailleurs, qu'il s'agisse du Messie, d'Elie ou du Grand Prophète, les espérances comportaient un point commun que le Précurseur tenait à dénoncer indirectement comme un point faible. Elles se référaient toutes à une vision de Dieu précise, celle qui dominait dans le don de la Loi comme elle dominait dans la vision de l'histoire juive, comme elle dominait dans l'organisation du culte au Temple. "Envoyé par Dieu et détenteur de ses pouvoirs", le Messie ne pouvait qu'agir en déploiement de grandeur. Elie ne pouvait que revenir du ciel et réitérer les manifestations spectaculaires que les légendes avaient construites autour de son ministère terrestre. Le Grand prophète ne pouvait que poursuivre l'Exode selon l'esprit que Moïse avait puisé dans la révélation du Sinaï.

Pour préparer "le chemin du Seigneur", ces déviations ne pouvaient pas servir de bases. Comment concevoir "à partir d'en-haut" quelqu'un de si discret qu'on ne le reconnaît pas ?…

3. la double mission du Précurseur

L'évangéliste adopte la même concision que précédemment pour enchaîner les deux facettes de la mission de Jean: il est une Voix et il alerte sur une présence… Notre mission étant semblable à la sienne, il vaut la peine d'insister sur ces deux dynamismes.

Jean est une voix, une simple voix qui ne craint pas de retentir malgré le "désert" auquel on peut comparer l'auditoire auquel il s'adresse. Mais cette voix a conscience d'être chargée d'un potentiel qui en fait plus qu'un simple message moral ou religieux, elle contribue à "aplanir le chemin du Seigneur". Elle ne prétend pas constituer par elle-même le chemin du Seigneur, elle le prépare en le débarrassant de certains obstacles.

Mais cette voix a également conscience de conduire à Celui qui a pris place au milieu des hommes d'une façon tellement discrète que beaucoup ne le reconnaissent pas. Le Baptiste avouera lui-même ses propres limites et la manière dont il lui a fallu se mettre en observation pour repérer "l'Elu de Dieu", celui sur qui l'Esprit demeurait. Les deux dimensions de préparer le chemin et de désigner celui qui en est le terme pourraient paraître contradictoires si elles n'étaient pas symboliques. Comme Jean nous vivons leurs tensions, mais tout autant leur enchaînement en la personne de Jésus ressuscité.

2ème point : notre mission de Noël …

* La variété des situations autorise à puiser de façon diversifiée dans le texte de ce dimanche. La transposition est moins difficile qu'il y paraît. Une même question nous sera adressée: "Qui êtes-vous, chrétiens d'aujourd'hui, quelque peu isolés dans le vaste désert religieux du    monde ?"

Nous ne cherchons pas à le cacher : nous ne sommes pas les représentants d'une religion qui manifesterait avec grand éclat le visage d'un monde divin que beaucoup semblent actuellement oublier. La foi chrétienne n'a rien à voir avec Elie et le déisme qui fonde la plupart des religions…

Nous ne sommes pas plus les "grands prophètes" d'un nouvel ordre social et moral qui épanouirait enfin les exigences élémentaires de paix et de justice. Nous sommes renvoyés à cette action, mais nous y participons en lien avec tous ceux qui militent pour cet idéal…

"Nous ne sommes pas le Christ. L'Eglise n'est pas le Christ." Nous sommes simples témoins d'un autre… un autre qui était avant nous, qui a vécu une aventure humaine d'une rare densité… un autre qui a révélé l'homme à lui-même tout en donnant une vision plus juste de ses rapports au monde divin… un autre qui a exprimé de multiples façons son désir de "nourrir" d'un authentique service l'existence de tous et de chacun… Ressuscité, il se tient discrètement au milieu de nous et se communique par l'Evangile et par la messe…

Nous ne cherchons pas à "recruter", nous aimerions simplement amorcer un dialogue avant de nous retirer. Comme la voix de Jean-Baptiste, notre voix se perdra peut-être dans le désert, sans trouver d'adhésion. Ils ne seront peut-être pas nombreux les contemporains qui admettront que des obstacles encombrent leur chemin. L'avenir ne nous appartient pas.

"Nous avons vu l'Esprit descendre et reposer sur lui" sous le signe d'une nouvelle création. Nous en vivons et nous en sommes heureux. C'est là tout ce que nous voulons dire. Nous ajoutons simplement "au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas…" Mais nous n'en tirons pas pour autant des perspectives de malédictions.

La comparaison spatiale

Un texte peut soutenir et nourrir cette discussion éventuelle. Nous l'empruntons à Benoît XVI, alors Joseph Ratzinger, dans le livre "Je crois en l'Eglise". Il emprunte aux vieux auteurs chrétiens une image facilement assimilable pour évoquer l'Eglise.

Dans le cosmos, nous pouvons repérer des astres qui émettent la lumière et des astres qui transmettent la lumière d'autres astres. L'exemple le plus proche de nous est celui de la lune. "Sans la lumière du soleil, elle ne serait qu'obscurité. La lune éclaire, mais sa lumière n'est pas sa lumière, elle est lumière du soleil… Le module lunaire, la sonde lunaire n'ont découvert sur la lune qu'un monde de pierre: déserts, sables, montagnes. Et il est vrai que la lune, en soi et pour soi, n'est que désert, sable, monde minéral. Et pourtant elle est aussi lumière, non pas en elle-même, mais lumière venue d'ailleurs et elle le reste au siècle des voyages interplanétaires. Elle est ce qu'elle n'est pas elle-même. Cet autre chose, qui n'est pas elle, est aussi sa réalité."

Ainsi en est-il de l'Eglise. "Elle éclaire, même si par elle-même elle est obscurité, car ce n'est pas d'elle-même qu'elle est lumière. C'est du vrai soleil, le Christ, qu'elle tient sa lumière. Qu'on la sonde et l'explore comme avec le module lunaire et l'on n'y découvrira que désert, pierres et sables, l'homme et son histoire avec ses déserts, l'homme poussière et grandeur. Cela c'est elle et pourtant ce n'est pas vraiment elle. Ce qui compte, c'est que, bien qu'elle ne soit que sable et pierre, elle est aussi lumière issue de l'astre, lumière du Seigneur. Ce qui n'est pas elle, est vraiment elle, sa réalité profonde."

Ainsi en est-il de la manière dont Jean-Baptiste a mené sa mission de Précurseur dans le monde perturbé de son époque… Ainsi en est-il de la manière dont les chrétiens portent leur témoignage dans le monde d'aujourd'hui…

Mise à jour le Samedi, 13 Décembre 2014 09:55
 
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