Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 1er Dimanche de l'Avent

 

 

 

Sommaire

Actualité : instaurer un sujet d’écoute et d’éveil.

Evangile : Marc, 13 : 33-37

Répartition des textes de l’Avent

Contexte des versets retenus par la liturgie : appendices et anomalies

Piste de réflexion : Veiller avec Marc

Méditation sur l’Avent : un choix qui nous délivre de la mort.

Actualité

Des consignes de vigilance : veillez ! – voici ce que nous recevons pour l’Avent. Dans ce discours que Jésus prononce sur la montagne, face au Temple, retentit le quatrième et dernier blepete : « prenez garde », renforcé par un autre verbe à l’impératif : agrupneite : «  restez éveillés », étymologiquement : chassez ( agreno : aller à la chasse) le sommeil (upnos).

C’est beau le grec, non ?

Donc : ouvrir l’œil, avoir le regard attentif, vigilant.

L’attention doit porter sur l’éveil. Ce n’est pas le moment de s’endormir : le récit qui va suivre, c’est celui de la passion et tout de suite : Gethsémani.

Aussi Jésus raconte-t-il cette courte parabole qui met en scène un VOUS. Cet homme instauré dans le rôle d’un portier chargé de veiller : c’est VOUS….Autrement dit vous les apôtres et nous les lecteurs.

Dans une situation de départ du maître et de temps indéterminé de sa venue, le seul état de vie possible est celui d’une veille durant la nuit. L’auditeur doit toujours rester éveillé pour que le maître ne le trouve pas endormi même et surtout dans la nuit ambiante.

Et sa rude traversée où Marc distingue, comme à Rome, quatre veilles. Il en  reprend les appellations populaires  pour mieux nous en faire sentir la symbolique : le soir, au milieu de la nuit, au chant du coq ou au matin…Le soir de nos fatigues, le minuit de notre mort, le chant du coq de nos reniements, le matin de nos paresses…Il y a ici une source infinie de méditations poétiques pour la relecture de notre vie. Quel est ton soir et quel est ton matin ?  Qu’as-tu laissé périr en toi ? Quel chant réveillera ta conscience ?

Notez que le maître donne « à ses serviteurs le pouvoir et à chacun son travail » mais qu’ « au portier il a commandé de veiller ». Non qu’il y ait deux catégories d’hommes, mais plutôt en nous deux dimensions dont la plus haute est de veiller. Pouvoir et travail ! Très bien ! Tous les hommes en sont les dépositaires capables. Cela ne suffit pas à faire une vie selon l’évangile.  Ce serait une vie fondée sur la prédiction (savoir le jour et l’heure) et non sur l’éveil. Une vie fondée sur le calcul : comme le calcul de ceux qui vont comploter contre Jésus tout à l’heure, tandis qu’une femme, par-delà tout calcul, répandra sur sa tête un parfum de grand prix. L’éveil devient kairos, ce « bon moment » qui surplombe le temps humain : « partout où sera clamée la bonne nouvelle, au monde entier, là aussi, ce qu’elle a fait, on en parlera, en mémoire d’elle. »

Cet état de veille, vécu dans l’interstice d’un temps inconnu, ne pourrait-il pas être celui d’une adoration ouverte à tous les évènements fortuits de l’existence, et reçus poétiquement et humblement ?

Et ces versets «  instaurer un sujet d’écoute et d’éveil, un sujet qui ne cherche pas à satisfaire son besoin de savoir sur l’avenir mais qui reste éveillé pour vivre la rencontre de l’Autre grâce à la Parole mise en mémoire active. » (Jean Delorme)

Evangile

Evangile selon saint  Marc 13/33-37

La route du disciple au long de l'histoire - mise en garde relative au "moment"  

1er appendice (fin) résumant la situation contrastée du disciple au long de la marche de l'histoire 

Jésus disait aux disciples:

Prenez garde, soyez attentifs, car vous ne savez pas quand est le moment.

C'est comme un homme parti en voyage, ayant laissé sa maison, et donné à ses serviteurs l'autorité, à chacun son œuvre et au portier, il a commandé de veiller.

2ème appendice: exhortation générale à la vigilance

Veillez donc, car vous ne savez pas quand le Seigneur de la maison vient : au soir, à minuit, au chant du coq ou au matin,

de peur que, venant soudainement, il ne vous trouve endormis.

Or ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez.

Répartition des textes de l'Avent

La réforme liturgique décidée par le Concile Vatican 2, adopta un même schéma pour toutes les années, les textes correspondants étant repris des différents évangélistes ou auteurs bibliques.

Le 1er dimanche développe une vision très large du "mouvement" de l'histoire à la lumière d'une triple "venue" du Christ: attente juive et venue historique au début de notre ère… venue actuelle dans l'ouverture de la foi chrétienne… venue à la fin des temps selon un mode qui nous échappe…

Le 2ème dimanche présente Jean-Baptiste en tant que personnage historique préparant la mission du Seigneur et sa révélation aux contemporains de Palestine.

Le 3ème dimanche présente Jean-Baptiste en tant que symbole du chrétien lorsqu'il poursuit la même mission d'annonce et de révélation d'un Christ ressuscité présent à toutes les époques et à toutes les nations.

Le 4ème dimanche présente les artisans de l'Incarnation : Joseph en Année A, Marie (Annonciation) en Année B, Marie (visitation) en Année C.

A l'usage, ce schéma se révèle un peu artificiel et n'ouvre pas sur la richesse qui jaillit de la totalité des textes. La multiplicité des références au Baptiste aboutit à une répétition des commentaires, partant, à leur appauvrissement. Il serait plus logique de reprendre et d'expliquer la manière dont chaque évangéliste introduit l'incarnation du Seigneur. Le "thème classique" finit par s'épuiser tandis que ces approches diverses et complémentaires demeurent ignorées d'une majorité des fidèles.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* En changeant d'année liturgique, nous changeons également d'évangéliste. Nous nous étions habitués à Matthieu, à son mode de composition, à ses tournures juives de pensée et à son vocabulaire. Il faut désormais tenir compte des particularités de Marc.

Les versets choisis pour le 1er dimanche de l'Avent ne constituent pas des textes propices à "cette acclimatation". Ce passage n'est qu'un appendice au 5ème développement de l’évangile de Marc. Celui-ci esquisse la marche de l'histoire à la lumière de la passion résurrection de Jésus. Il est construit sur la similitude entre la route des chrétiens/disciples et la route de Jésus. Or cette perspective ne ressort pas dans la recommandation générale de "veiller".

* Notre texte se présente plus exactement en deux appendices de portées différentes.

Le premier est l'appendice d'un appendice. Antérieurement, l'évangéliste envisage la marche de l'histoire depuis la résurrection jusqu'à la fin des temps. Reprenant les symbolismes de l'Ancien Testament, il la conclue par la venue du Fils de l'homme sur les nuées et le rassemblement des élus.

En rapport avec cette échéance, il rédige un premier appendice où il cherche à traduire la situation contrastée du disciple. Celui-ci doit garder une activité missionnaire en  permanence. Or, son dynamisme risque d'être ralenti par deux pesanteurs: la supputation des dates ou l'apparent retard du retour du Christ. La première détourne de l'engagement concret immédiat ; la seconde engendre le sommeil. Ce contraste s'exprime dans le petit chiasme (13/28 à 13/34) que l'évangéliste ajoute à la présentation de la fin des temps.

a) La parabole du figuier laisse soupçonner "l'éventualité de la fin": "quand déjà sa branche devient tendre et que poussent les feuilles, vous connaissez que proche est l'été. Ainsi, vous-aussi, quand vous verrez ceci arriver, connaissez qu'il est proche, aux portes".

b) Cette éventualité doit être vécue au "temps présent": "cette génération ne passera pas jusqu'à ce que tout ceci soit arrivé".

c) En son engagement, la Parole de Jésus reste la fondation sur laquelle tout disciple doit s'appuyer au long de la marche de l'histoire: "mes paroles ne passeront jamais". Certes le témoignage de Jésus s'inscrit désormais au passé, mais sa valeur reste universelle.

b') Première tension avec la parabole du figuier. Au temps présent demeure l'ignorance du jour exact et de l'heure précise. Il est inutile de chercher des indices de "la fin" dans l'enseignement de Jésus et encore moins d'attendre une révélation particulière.

a') Deuxième tension en rapport avec l'image du rassemblement des élus. On s'attendrait à la "sortie" vers un monde nouveau. Or il est question de la gestion de la maison. Durant le temps où le maître est en voyage, celle-ci a été "confiée aux serviteurs, chacun son œuvre". La mission des responsables est particulièrement importante puisqu'il leur faut "ouvrir", c'est-à-dire favoriser l'entrée du Maître dans chaque époque.

Le deuxième appendice étend à tous les chrétiens la veille qui concernait les responsables. Jésus prenant place dans une communauté, celle-ci est l'affaire de tous.

* Compte tenu de cet éclairage apporté par le contexte, l'exhortation à "veiller" ne peut être orientée de façon superficielle. Mais le texte lui-même reste imprécis.

Il serait possible de penser au soir du jeudi-saint. Avant son arrestation au jardin de Gethsémani, par deux fois (14/34 et 14/37), Jésus demande à ses amis de "veiller". Le sens ne fait alors aucun doute. Il s'agit d'un appel à vivre avec lui les instants dramatiques qui s'annoncent. "Mon âme est triste à mourir, demeurez ici et veillez". Mais, le cas du portier est différent puisqu'il n'est même pas question "d'ouvrir aussitôt" comme chez Luc et Jean.

Il serait légitime de penser à la fin des temps et au salut éternel. Les symbolismes de la nuit du monde, du chrétien veilleur et du retour de Jésus convergent effectivement dans ce texte. Mais il s'agit davantage d'une évocation. La mission de "veiller" ne suggère pas l'attente d'un départ. Elle concerne la bonne gestion d'une communauté présente, remise à la diligence des disciples. C’est assez proche de la vision de l'Apocalypse (3/20) "Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi." La perspective du "rassemblement des élus" n'est absolument pas évoquée.

* La répétition du mot "veiller" risque de détourner l'attention de deux autres mots dont l'importance est facile à comprendre quand on a perçu la portée du chiasme précédent.

Il est question de prêter attention au "moment". L'expression ouvrait la première proclamation de l'Evangile: "Il est accompli le moment et il s'est approché le Royaume de Dieu. Ayez foi en (cette) Bonne Nouvelle" (1/15). Il s'agit donc de l'annonce qu'il appartient d'actualiser au bénéfice de toutes les générations qui construiront la marche de l'Eglise.

"L'homme a donné autorité à ses serviteurs" pour gérer sa maison durant son absence. Bien entendu, nous pensons à la communauté chrétienne et à nos propres responsabilités. L'ignorance du "moment" doit intensifier l'engagement missionnaire et communautaire.

* Au plan littéraire, il apparaît évident que Marc regroupe des fragments de paraboles. "L'homme parti pour l'étranger" nous fait penser à la parabole des talents en Matthieu 25/14 ou la parabole équivalente des mines en Luc 19/11. Le thème de l'intendant fidèle et vigilant se retrouve en Luc 12/36-39 selon une version plus complète. La tradition initiale devait distinguer davantage l'attitude demandée aux responsables et l'attitude qui s'impose à tout disciple.

La présentation de Marc comporte d'ailleurs un certain nombre d'anomalies si l’on cherche à absolutiser les détails. C'est ainsi que le maître est présenté comme "revenant de nuit' .Or, pour des raisons de sécurité, les orientaux privilégiaient les voyages de jour. Si le Maitre a entrepris un long voyage, on suppose qu'il respecte la prudence qu'il demande à ses serviteurs. Par ailleurs, s’il a réparti à chacun son œuvre, quelle activité nocturne peut-elle bien s'imposer ? Matthieu avait plus logiquement admis le sommeil des dix jeunes filles.

Piste possible de réflexion: "veiller" avec Marc

Au moment de l'Avent et du changement d'année liturgique, un certain malaise est souvent ressenti par les fidèles à l'écoute des textes et des commentaires qui les accompagnent.

Leur foi n'est pas en question. Au plan personnel, ils sont bien décidés à poursuivre leur cheminement avec Jésus. Mais, en pensant à la proximité des fêtes familiales, ils mesurent les difficultés de dialogue qu’engendre la diversité des options religieuses. Pendant l'année, les discussions sont plus rares et les sujets plus ciblés. Fin décembre, les ambiguïtés déferlent sur nos sociétés. Les échanges autour d'une table de fête ne vont pas de soi lorsque les liens d'amitié ou d'affection sont en jeu.

Il importe de prendre au sérieux ce souci et d'orienter notre réflexion dans ce sens. Deux phrases de Marc nous y encouragent: l'évangéliste nous invite à prêter attention au "moment" que nous vivons et  rappelle que les serviteurs ont à se sentir responsables de la maison en tant que "portiers"…

1er point: "soyez attentifs, car vous ne savez pas quand est "le moment"

* Spontanément, nous interprétons le moment comme l'heure du retour ultime du Christ et, dans le contexte actuel, nous la faisons correspondre à l'heure de notre mort. Nous ne sommes donc pas trop pressés. Nous oublions ainsi une autre résonance que l'évangéliste donne à ce mot au départ de la proclamation de l'Evangile: "après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée, proclamant la Bonne Nouvelle de Dieu et en disant: il est accompli le moment et il s'est approché le Royaume de Dieu. Ayez foi en (cette) Bonne Nouvelle" (1/15).

Au temps de Noël, vis-à-vis de nos contemporains, nous sommes à ce "moment" où ils se révèlent plus sensibles à la proximité des interrogations religieuses. C'est le "moment" de rester en éveil et de profiter de cette ambiance inconsciente pour leur actualiser l'annonce de l'évangile.

Encore faut-il prendre en compte l'imprévu et la nouveauté du "moment". C'est ce qui manque le plus souvent dans les sphères chrétiennes. L'illusion de la continuité, la référence à un passé qui, soi-disant, s'auréolait de toutes les qualités, la peur confuse d'une remise en question d'idées et de formes dans lesquelles on se trouvait "si bien"... tous ces sentiments poussent à se contenter d'analyses superficielles et de solutions à courte vue.

Or, pour nos amis comme pour nous-mêmes, comme pour le monde, le "moment" d'aujourd'hui n'est pas nécessairement identique au moment d'hier. Certaines époques bénéficient d'une "possession tranquille" reposant sur une tradition forgée par les siècles précédents. D'autres époques sont amenées à affronter les perturbations que leur imposent "le milieu et le temps". La nôtre entre dans cette catégorie. Alors  se révèle l'importance de la vigilance.

* Pour mieux la vivre, il est utile de repérer les "points sensibles" qui marquent les évolutions actuelles sur le plan religieux.

1. Un premier "décalage" porte sur les modèles de pensée. Ainsi, un ancien principe liturgique voulait qu'au temps de l'Avent, les chrétiens se replongeassent dans l'ambiance du monde avant la venue de Jésus. Au regard de ses misères, ils pouvaient ainsi mesurer les richesses et les bienfaits de leur foi. Cette méthode pédagogique n'était pas sans intérêt et elle eut certainement dans le passé des effets bénéfiques. Mais cette présentation parait aujourd'hui  en porte-à-faux avec une mentalité en prise plus directe avec la réalité.

Prenons comme exemple la recommandation de "veiller", nous la retrouvons trois fois dans le passage d'aujourd'hui… Dans la société actuelle, c'est tout au long de l'année que les chrétiens se situent en état de veille et s'efforcent de porter témoignage par la parole et l'action. Sauf exceptions, ils sont loin d'être endormis et il leur apparaît trop facile de les "culpabiliser" abusivement, faute de pouvoir influencer les autres.

2. Par ailleurs, le développement des connaissances historiques et géographiques remet en cause certaines évocations simplistes des détresses du monde sans le Christ. L'histoire ne s'est pas limitée aux sociétés occidentales et elle déborde largement le passé que nous sommes en mesure d'évoquer. En outre, le monde sans le Christ est aujourd'hui à nos portes. Pour contrer son influence majoritaire, il ne suffit pas d'évoquer des "malheurs" qui se retrouvent à toute époque, y compris aux siècles de chrétienté.

3. Enfin, au nom même de notre foi, il faut admettre que les "points sensibles" de la civilisation moderne ne sont plus les mêmes qu'autrefois. Ceci est particulièrement vrai du rythme de nos vies. L'organisation "religieuse" traditionnelle s'était parfaitement coulée dans le cadre rural. Le cycle des saisons commandait l'organisation sociale et, par ce biais, correspondait plus étroitement à l'évolution de la personne humaine, depuis sa conception jusqu'à sa fin, en passant par sa croissance et son rayonnement.

Aujourd'hui, dans nos sociétés, le rapport au Créateur et aux "forces de la nature" est radicalement différent. Les activités et les ressources sont relativement semblables tout au long de l'année. De ce fait, nos rapports à Jésus sont beaucoup moins "utilitaires", nous n'attendons pas de lui qu'il modifie le cours des événements selon nos désirs. Pour les chrétiens, Jésus est devenu un compagnon de route à la manière moderne, c'est-à-dire un ami "actuel", proche du "style historique" qui fut le sien.

* Notre "vigilance" doit également tenir compte d'une autre caractéristique du "moment". La plupart de nos contemporains en restent aux "clichés" de leur première formation. Les uns s'y attachent et sont allergiques à toute autre approche. Les autres y trouvent prétexte à un refus global mais, indirectement, sont tout autant allergiques à une réflexion poussée. Nous aimerions situer notre dialogue au niveau d'échange que nous vivons habituellement avec le Christ. Or l'expérience courante nous met en garde contre toute illusion à ce sujet. Nous sommes amenés à rendre compte, en un langage qui soit actuel, des bases "élémentaires" de notre foi.

Un fait est là : nous avons changé de civilisation, elle n'est ni meilleure, ni pire que les précédentes, elle est simplement "autre". C'est alors qu'une deuxième phrase de Marc peut retenir notre attention, car nous ne pouvons nous contenter d'être simples témoins des péripéties de l'histoire.

2ème point: pour gérer la maison durant l'éloignement du maître, les serviteurs ont reçu "autorité", à chacun sa tâche et au portier, il a été commandé de veiller…

La composition de Marc est conforme à son habitude de double résonance. Apparemment, il n'entre pas dans le détail des tâches et pourtant la fonction de portier domine. C'est donc vers cette finalité que les autres activités doivent s'orienter. Pourtant, il n'est pas précisé à qui il faut ouvrir. Dans un texte parallèle, Luc précisera qu'il s'agit "d'ouvrir au maître lors de son retour, dès qu'il viendra et frappera" et cette démarche paraît évidente.

Marc y joint une activité plus large "d'ouverture". Son évocation est claire: avant même l'étape finale, la communauté doit rester "ouverte" sur le monde pour que se poursuive le double mouvement de la mission et de l'accueil de nouveaux chrétiens. De multiples manières, la communauté risque de se "fermer". En premier lieu, nous pensons à un déficit en matière d’organisation fraternelle et de rayonnement charitable. Et nous n'avons pas tort. Mais, de façon tout aussi dramatique, il existe aussi bien des manières de laisser la porte ouverte sans que les contemporains éprouvent l'envie de la franchir… .

Telle est bien la situation actuelle.

3ème point: une réussite historique concernant la mission de portier : l'exemple de Marc

Nous disposons de quelque temps avant la préparation des fêtes et  la diversité des invitations aux parents ou amis. Nous pouvons ainsi prendre de la  hauteur et "recharger notre moral" en constatant l'efficacité de certains "portiers", devenus familiers. Avant nous, ils ont perçu les exigences du "moment", ils y ont répondu en "serviteurs" conscients de leurs possibilités comme de leurs limites. Finalement, ils ont ouvert la foi à une foule qu'ils ne soupçonnaient certainement pas.

Ainsi en est-il de l'auteur du deuxième évangile, celui que nous appelons Marc faute de pouvoir préciser davantage sa situation historique. Au cours de cette année, nous aurons l'occasion de revenir sur les qualités qu'il déploie dans son œuvre. Mais dès maintenant, sans se perdre dans les détails, nous pouvons nous inspirer de son exemple.

1. Nous pouvons d'abord admirer son audace. Lorsqu'il a entrepris de rassembler les traditions éparses qui circulaient entre les groupes chrétiens - sans doute vers 66 - il n'a sans doute obéi à aucune injonction "hiérarchique" et il n'occupait pas une situation "privilégiée" dans la communauté. Même s'il avait connu Jésus, en raison de son jeune âge il n'avait été ni disciple ni apôtre. Il n'était qu'un chrétien de la deuxième génération…

Son mérite essentiel semble donc d'avoir perçu le "moment". A cette époque, les souvenirs historiques avaient été déjà rassemblés en prédication orale, mais la rigueur de fidélité des premières années s'estompait peu à peu. Deux tendances étaient perceptibles: un retour en arrière favorisait un judéo-christianisme qui diluait la nouveauté apportée par Jésus… à l'opposé, l'imaginaire déiste habituel contribuait à estomper la densité d'humanité qui ressortait du témoignage. Et il était certain que l'extension de la prédication en milieu païen favorisait ces dérives.

Les historiens confirment l'existence de résumés, de schémas au service des prédicateurs qui n'avaient pas été compagnons de Jésus. Mais ce n'étaient que des documents partiels. Une synthèse s'imposait. L'audace de Marc réside dans le fait qu'il ne s'est pas contenté de la souhaiter. Il s'y est attelé et nous pouvons estimer qu'il l'a réussie.

2. Pourtant, il ne semble pas avoir bénéficié de formation ni de dispositions particulières pour la littérature. Certains critiques y voient un handicap. Mais, de plus en plus, les chrétiens goûtent sa simplicité d'expression. Ils y retrouvent un Jésus débarrassé de toute fioriture, un Jésus lié à une réalité historique précise qui donne valeur à leur foi.

Car Marc ne nous enlise pas dans des recommandations morales ou spirituelles… elles viendront se greffer ensuite. Même s'il rapporte des éléments concrets du témoignage, il ne nous dresse pas un "tableau journalistique" des événements passés. Il va à l'essentiel et exprime le regard personnel qu'il porte sur Jésus personnel. Non pas tant ce que celui-ci a fait ou ce qu'il a dit, mais ce qu'il a été et continue d'être pour lui.

C'est peut-être cela qui peut toucher aujourd'hui certains amis, rebutés par  des définitions ou des discours hermétiques.

3. Vis-à-vis de nos interlocuteurs incroyants, une autre qualité de Marc peut guider ou nourrir notre présentation. Outre son style, nous pouvons nous inspirer du plan qu'il adopte et qu'il annonce dès le premier verset. Il ne part pas "d'un en-haut divin", pas plus qu'il n'en reste à "un en-bas politico-social". Il se centre sur des faits qu'il présente en progression de découverte : Jésus - Messie - Fils de Dieu.

Le cheminement est simple et nous le retrouvons chez saint Jean. 1. Pour passer de Jésus à Messie, l'évangéliste part de Jésus en "serrant de près" son témoignage concret; il met en valeur trois de ses activités: soins aux malades, prédication, soutiens en formes diverses. En chacun de ces points, il souligne trois des qualités qui leur sont communes: humanité, efficacité et universalité. Il invite ainsi à percevoir les "lignes messianiques" qui sont à la source de cet engagement…

2. Ensuite seulement, il invite à poursuivre ce premier regard et à aborder lucidement le drame de la passion-résurrection. Là encore, il ne s'égare pas dans l'inconnu des théories. Jésus reste au centre et les événements ne font que renforcer une connaissance déjà amorcée. Ce qui pouvait être pressenti dans un engagement qui assumait le "positif " de l'homme se trouve confirmé et amplifié lorsque Jésus se heurte au "négatif" de l'homme. Le drame qu'il accepte fait ainsi apparaître les pesanteurs qui se retrouvent à toute époque et défigurent notre humanité: pesanteurs religieuses, pesanteurs politiques, pesanteurs personnelles.

3. Mais ce cheminement nous mène encore plus loin. Car Jésus a vécu ces événements en profonde unité avec le Père, sans distance et en une même volonté. C'est même au cœur de ce drame qu'il a été le plus Messie, c'est-à-dire en solidarité avec Dieu… De ce fait, c'est au cœur de ce drame qu'il nous a livré un "visage de Dieu" tout autre que celui qui émane habituellement de notre imaginaire humain.

Le mot "Messie" doit donc être dépassé sous la pression de ce témoignage. Faute d'expression plus adéquate pour exprimer un lien qui nous échappe, nous disons de Jésus qu'il est "Fils de Dieu"

Conclusion

Il est fort peu probable que nous entraînions nos amis jusqu'à ces conclusions. D'autres cheminements sont certainement possibles puisqu'ils ont été adoptés par les autres évangélistes.

Marc n'avait d'autre objectif que d'ouvrir à la foi un monde dont nous savons qu'il était au carrefour de plusieurs cultures sous le couvert de la "paix romaine". Lui-même avait sans doute bénéficié d'un enracinement juif, il bénéficiait également d'une formation chrétienne privilégiée. Pourtant il se sent sollicité par un monde grec en plein essor. Pour répondre à cette attente, il ne peut pas s'appuyer sur les mêmes références que la génération précédente.

Il part donc de la conviction qui le taraude au nom de sa foi. L'Evangile est loin d'être tari dans ses virtualités et ses possibilités de réponses aux situations évolutives des hommes. En raison des évolutions, un mûrissement interne de pensée s'imposera sans cesse. Mais encore faudra-t-il que la porte soit ouverte pour que la Bonne Nouvelle résonne à toute époque.

Méditation sur le Premier Dimanche de l’Avent

Que les hommes, aujourd’hui, ne soient guère sensibles aux exhalaisons de l’automne, souffles du temps qui passe, aux morsures de l’hiver, serres des germinations futures, aux moirures de la nuit, étoffes des gestations silencieuses…faut-il le regretter?

Que ce Dimanche, où l’Eglise rappelle l’étonnante Nouvelle, n’ait pas le prestige des transhumances estivales, des rentrées énergiques ou des orgies du Nouvel An…faut-il le déplorer ?

Qu’en  nos Travaux et nos Jours, sous nos constellations habituelles, il ne se passe, autour de ce Dimanche, rien d’inhabituel : « on, mange, on boit, on s’unit. »…faut-il le condamner ?

En cette fin Novembre et ce début Décembre, rien à noter de particulier dans le calendrier du Monde, mais n’est-ce pas une chance ? La chance d’une vraie pauvreté, la chance de ne pas se tromper de nouveauté.

L’Avent : mot discret ! Il murmure pourtant quelque chose de différent, quelque chose de tout autre, quelque chose du Tout Autre venant se faire si proche. Un signe discret revient chaque année. Comme reviennent les cycles ? les saisons païennes ? les années civiles ?

Non ! Cela ne revient pas comme un cycle, comme une saison, comme  une année. Le temps liturgique n’est pas celui d’un éternel retour. L’Avent revient comme le rappel de l’aube, rappel à entrer dans un autre temps. Chaque matin ouvre une porte à l’éternité. Paradoxalement, l’Avent célèbre chaque année la fin des cycles étouffants et de toutes les répétitions désespérantes. Notre attente n’est plus survivance, elle devient rencontre du toujours neuf.

Mais Jésus nous laisse le temps, celui d’une exhortation : « Veillez ! » Dans cette parole à la fois pressante et équanime, se trouve la genèse de l’Homme nouveau : une conscience qui, pour exiger le renoncement à bien des désirs imaginaires, nous fait entrer dans une vie humaine sauvée.

Sauvé ! Salvus, c’est-à-dire bien portant, c'est-à-dire nous portant bien et nous portant les uns les autres, alors que nous sommes tous malades du péché.

Voici  le caractère inouï de l’Incarnation du Christ  à laquelle nous nous préparons maintenant, pour mieux entendre Son enseignement et entrer dans le mystère de Sa mort et de Sa résurrection. Il y a là bien plus que Jean-Baptiste, Elie et tous les prophètes, modèles anciens et déjà connus, encore qu’ils annoncèrent la rupture. Il y a là, hic et nunc, l’à-venir ! Non le futur que les hommes imaginent dans l’angoisse lancinante des mauvaises visées (on rate toujours une cible qui n’existe pas), mais l’à-venir tel que Dieu veut qu’il ad-vienne.

La crèche et la croix, le berceau et le tombeau vide, les langes et les bandelettes, mettent un terme aux rondes humaines et rendent caduques les mimesis. Il est bon d’arrêter la danse pour se prosterner devant l’Enfant-Roi.

Les feuilles qui tombent, l’austérité de l’hiver, le silence de la nuit, tout passe. Penta rei ! Mais comme l’écrit Dante, « l’homme ne s’en rend pas compte ». «  Or le monde passe avec ses convoitises, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement (1, Jn 2,17) ». Qu’ad-vienne celui qui éradique nos apocalypses : celles, explosives, de nos fantasmes ;  celles, implosives, de nos décès spirituels.

J’aime que l’année liturgique soit, avec pudeur et humour, en avance sur l’année civile. Dans un mois, le cœur encore bedonnant des agapes d’un  Noël désurnaturalisé, nous échangerons quelques vœux niais pour « le saut de l’an », des veux pour le train de vie, pour continuer à faire ce que l’on a à faire, dans le souci du souci minimum. Pourtant, depuis un certain Premier Dimanche, nous saurons  que cela ne vaut pas, qu’il n’y a aucun vœu  à formuler, qu’il y a  seulement à veiller.

Ici-bas l’éternité c’est l’heure de vigilance. Et chaque heure est celle du choix en faveur de ce qui nous délivre du sommeil et de la mort.

Veillez !

 

 

  


Mise à jour le Vendredi, 01 Décembre 2017 18:27
 
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