Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : Dimanche de l'Epiphanie

Année A : Fête de l'Epiphanie

Sommaire

Actualité : la Bethléem de la foi.

Méditation : sept verbes pour bien éduquer, suite (2/7) : partager le pain

Méditation : Aux rois déchus, aux poètes blessés, aux amoureux éconduits……

Contexte des versets retenus par la liturgie : le symbole des mages

Piste possible de réflexion : de Jérusalem à Bethléem… de la religion à la foi…

Prière des Rois mages

Actualité

Le symbolisme des mages étant propre à Matthieu, nous relisons chaque année le même texte d'évangile. En raison de son caractère particulier, bien des commentaires nous reviennent en mémoire. Certes, nous n'en sommes plus à une lecture "folklorique", une meilleure connaissance du genre littéraire symbolique adopté pour sa composition nous permet désormais d'échapper aux impasses historiques… Mais, après ce travail de mise au point, nous sommes quelque peu hésitants pour avancer dans une lecture "sérieuse" de ces versets. Fort heureusement, Matthieu a glissé dans sa présentation un grand nombre de suggestions.

Cette année, nous pouvons prêter attention aux différentes étapes qui jalonnent le déplacement symbolique des mages: ils viennent de l'Orient… ils ne font que traverser Jérusalem… il leur faut poursuivre jusqu'à Bethléem pour qu'aboutisse leur recherche … un nouveau chemin les ramène alors dans leur pays. Il est évident qu'il ne s'agit pas pour Matthieu d'un parcours touristique, nous sentons bien que ce déplacement a une autre portée, en rapport avec la foi.

Pour mieux la préciser, il suffit de remarquer que ce parcours n'est pas présenté comme le passage d'un monde incroyant à un monde chrétien, il est présenté comme l'évolution d'un premier ensemble religieux, porteur d'authentiques valeurs, l'ensemble du judaïsme… à un deuxième ensemble, plus significatif de l'originalité voulue par Jésus, l'ensemble chrétien. Sous cet angle, nous nous retrouvons en pleine actualité, car tel est bien le déplacement auquel nous sommes attelés aujourd'hui dans l'Eglise. Les perturbations historiques des derniers siècles ont déstabilisé la juste perception d'une foi authentiquement chrétienne. Dans un contexte devenu désertique, nous aussi, il nous faut passer d'une chrétienté-Jérusalem à une communauté-Bethléem. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que nous rencontrions des obstacles de même nature que ceux dont parle Matthieu…

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 2/1-12

Portée universelle de la naissance de Jésus. 1er volet: La démarche des mages  

1er temps: annonce portée par les mages-païens

Comme Jésus était engendré à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici:

des mages venus d'Orient se présentèrent vers Jérusalem, en disant :

" est le roi des Juifs qui fut enfanté ? car nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.

2ème temps: réaction ambiguë du peuple juif - fourberie du roi Hérode

En entendant cela, le roi Hérode fut troublé et tout Jérusalem avec lui.

Assemblant tous les grands prêtres et scribes du peuple, il s'enquérait auprès d'eux : " le Christ est-il engendré ?".

Ils lui dirent : "A Bethléem de Judée. Car ainsi il est écrit par le prophète: Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement le moindre parmi les clans de Juda, car de toi sortira un gouvernant qui sera le berger de mon peuple Israël."

Alors Hérode, appelant les mages en secret, se fit préciser par eux le temps de l'apparition de l'astre.

Les envoyant vers Bethléem, il leur dit : "Allez vous renseigner précisément au sujet du petit enfant et, au cas où vous le trouveriez, annoncez-le moi afin que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.

3ème temps: reconnaissance de la royauté de Jésus par les mages-païens

En entendant le roi, ils partirent et voici :

l'astre qu'ils avaient vu à l'Orient, les précédait jusqu'à ce qu'il vienne s'arrêter au-dessus de l'endroit où était le petit enfant. En voyant l'astre, ils se réjouirent d'une très grande joie

Venant vers la maison, ils virent le petit enfant avec Marie sa mère, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ouvrant leurs trésors, ils portèrent auprès de lui des dons: or, encens et myrrhe.

retour

Informés en songe de ne pas revenir sur leurs pas chez Hérode, c'est par un autre chemin qu'ils se retirèrent vers leur pays.

Méditation : sept verbes pour bien éduquer, suite (2/7) : partager le pain

 

 

 Nous l’avons vu la semaine dernière, quand on veut réfléchir aux bons moyens d’éduquer, on trouve de grands avantages à réfléchir sur ce qui constitue l’essence d’un repas….le repas eucharistique étant le Repas des repas !

Il n’est pas de repas sans partage. Par essence, le repas est le lieu  du partage et de l’apprentissage du partage, en  ce qu’une relation juste y est rendu possible par la médiation d’une consommation commune. En m’asseyant à la même table, en goûtant au même plat ou en m’intéressant aux mets que déguste mon compagnon (au sens étymologique du terme, celui qui mange le pain avec….) je découvre le sens de l’intégration de l’autre. Repas, lieu de bénédiction, et c’est sans doute par inversion maligne que les plus violentes disputes éclatent lors de banquets familiaux.

Qu’on réfléchisse seulement à ce qu’un repas suppose de temps donné (sa préparation), de conversations prolongées (les discussions autour de la nappe débarrassée) et de confidences risquées (rassasié à la même nourriture charnelle, je ressens un besoin d’affinité spirituelle).

En partageant la table nous apprenons la convivialité, la réconciliation, la communion.

Dans l’Ancien Testament, Dieu ne cesse d’employer la métaphore du banquet pour dire ce qu’il propose à son peuple…..

Le Seigneur des armées prépare

pour tous les peuples sur cette montagne

un festin aux plats succulents,

un festin de vin vieux ;

des plats garnis, des vins généreux.

Le seigneur Dieu anéantira la mort pour toujours,

il sèchera les larmes de tous les visages

et l’opprobre de son peuple l’éloignera de tout le pays,

le seigneur l’a dit (Is 25, 6-8)

 

Nous sommes ici bien loin d’une image platonicienne, exprimant un monde idéal, supra sensible, puisque ces textes annoncent l’incarnation du Christ. Le Sauveur délivrera lui aussi son message central et ultime, non en termes extatiques ou béatifiques, mais en conviant ses apôtres à un repas festif. Même Judas, le traitre, aura sa place à la  table commune. et sa trahison, finalement, sera de trahir cette table.

Le repas est don, service et réjouissance, il culmine en action de grâce : eucharistie.

Toute sa vie, Jésus nous a préparés  à ce banquet des banquets, il a multiplié les repas avec les pécheurs, les marginaux, leur réservant même la place de choix. Il a partage le pain avec tous, l’amour commence par ce geste subversif d’inclusion de ce qui était jusqu’alors exclus.

C’est à ce partage du pain que tout éducateur digne de ce nom doit préparer.

Le rôle fondamental de l’éducation est de créer les conditions de cette inclusion, à la fois individuation de la personne et intégration au corps de l’humanité universelle. L’harmonie est difficile à trouver entre ces deux pôles, je ne la crois possible, en plénitude, que par la médiation du Christ.

Nos relations à l’autre sont trop souvent réduites à un classement entre le digne et l’indigne, le pur et l’impur. Si le Christ fonde le repas eucharistique, c’est pour que nous fassions ensemble l’expérience unique de l’altérité à travers un geste qui nous engage personnellement,  en communion avec lui et avec les autres. Ce n’est réalisable que par cette chère commune.

Car l’altérité ne se résorbe pas. Elle se rencontre.

Communément, dans nos relations, nous livrons l’autre à nos seules forces. Le voici donc livré à notre imaginaire. Selon deux tendances.

Ou bien nous ramenons l’autre à notre semblable. Bien des sympathies, voire des amitiés, naissent de ce processus : non pas deux personnes qui se rencontrent en vérité ; mais deux images que l’on se fabrique (de soi et de lui) qui se croisent.  L’altérité tend à s’effacer et l’autre est réduit plus ou moins au même, au semblable, à l’identique.

Ou bien, inversement, on rejette quiconque comme une menace et un rival, selon le seul critère des images (de soi ou de l’autre) dont on est prisonnier. Préjugés confortables qui flattent notre paresse et rassurent nos conforts.

« A table ! » s’écrie l’éducateur. Eduquer c’est appeler, non  classer.

Le repas éducatif a pour but de libérer la parole qui construit le sujet dans la relation ; il édifie un Je, nourri par l’étonnement et la surprise, et non un Moi gonflé de prétention et de savoir.

Qui pourra dire : « je n’ai rien à recevoir de toi ? Mais tout à craindre ! »

Eduquer, c’est apprendre à croire en l’autre, et former un sujet de parole capable de se situer face à l’autre.

Qu’est-ce qui nous rend immonde, impur ? Ce n’est pas du souillé qui pourrait être purifié ; c’est tout ce  qui tend à exclure l’homme d’une parole responsable en occupant la place où il pourrait naître comme sujet par rapport à un autre. Le repas libère cette place où il pourra parler. L’éducation est invitation !

C’est pourquoi on ne  peut exclure le publicain du banquet en ce que la souillure n’est pas d’être publicain,  mais dans le refus de s’asseoir avec le publicain.  Seul le repas eucharistique permet à chaque homme, pour peu qu’il le veuille et s’y prépare,  l’émergence d’une parole où il n’y a plus de publicain,  mais un sujet qui naît par rapport à un autre.

Concrètement que choisir pour nos enfants qui leur donne le goût de l’autre et de la relation. En vrac

- La famille, lieu d’apprentissage de la fraternité et de lutte contre les rivalités mimétiques.

- La chorale où l’on apprend à s’écouter et à écouter l’autre.

- Le théâtre.

- Les groupes de réflexions spirituelles ou bibliques (comme le MEJ) où l’on partage la compréhension de la Parole.

- Le scoutisme, à condition de bien choisir sa troupe et d’éviter ces meutes paramilitaires qui ne formeront ni de bons chrétiens, ni de bons soldats, mais des samouraïs imbus de valeurs égotistes.

- Les sports d’équipe. A condition là aussi de bien choisir le sport et le club. Et vérifier, au préalable,  si ne règnent pas dans ce club  une effroyable vulgarité (qui n’est pas la saine gauloiserie de troisième mi-temps), où le mépris de l’adversaire, où l’absence de loyauté.

- Les colonies de vacances avec un vrai brassage social,  et plutôt celles qui proposent de construire quelque chose de concret pendant la durée du séjour.

- Tous les projets  caritatifs qui mettent en avant le temps donné aux autres, en équipe.

Je pourrais allonger la liste, mais je préfère vous donner une clef, une réflexion de saint Paul dans sa Lettre aux Ephésiens, sans doute la plus belle définition du chrétien.

« Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondement les apôtres et les prophètes, et le Christ lui-même comme pierre maîtresse. »

Passez toute activité au révélateur de cette phrase, et si vous trouvez qu’elle répond, serait-ce de manière infime (Dieu fera grandir), à cette intégration et à cette construction, foncez.

 

 

Méditation : Aux rois déchus, aux poètes blessés, aux amoureux éconduits……

 .« Je veux faire réfléchir les gens sur le mystère de la vie et sur celui de nos rapports avec le vivant. Ma vocation est de fonder dans la raison les idées du christianisme et de démontrer que toute pensée conséquente culmine dans le religieux et l’éthique.(…) L’éthique du respect de la vie est l’éthique de l’amour élargie jusqu’à l’universel. Elle est l’éthique de Jésus reconnue comme une nécessité de la pensée. »            Albert  Schweitzer (Lettre à un ami, 1923)

 

Le passage de Matthieu qui évoque ces « astrologues païens »,  porteurs d’un triple offrande,  n’a cessé d’enflammer les imaginations. Qui étaient-ils ces mages, qu’on a fini par qualifier de Rois et jusqu’à les nommer  Gaspard,  Melchior et Balthazar ?

En 1980,  Michel Tournier a publié un merveilleux roman sur ce thème. Il y fait de Gaspard un jeune roi africain qui cherche le véritable amour après avoir connu la déception, de Balthazar un vieux Chaldéen amoureux d'art,  en quête de l'image parfaite, et de Melchior un tout jeune souverain dépossédé de son trône et perplexe quant au pouvoir. Tous trouvent une réponse en Jésus.

Il invente même un quatrième roi, Taor, en quête d’une nourriture idéale… Mais je n’en dis pas plus et  recommande vivement la lecture de ce livre.

Je crois que coexistent en chaque homme  un roi déchu, un poète blessé et un amoureux éconduit. C’est avec bénédiction que Dieu reçoit  l’or, l’encens et la myrrhe de nos existences. Mais le Christ transfigure ces offrandes et nous en révèle le sens profond.  Car, devant la crèche où repose l’enfant divin,  nous prenons conscience que nous nous sommes peut-être  trompés de royaume, que nous nous payons de mots ou de fausses images,  et que nos passions amoureuses sont tout sauf l’amour vrai.

Les mages l’ont compris, qui rentrent chez eux par un autre chemin…le texte n’en dit pas plus, mais nous comprenons qu’ils viennent d’inaugurer un autre goût de la vie, un autre niveau de réjouissance.  Ce n’est point que le Christ ait guéri leur blessure, au contraire  il les a blessés autrement, de telle sorte que la blessure ancienne paraît égratignure. Une égratignure qui les a mis en marche, une égratignure qui était grâce d’amorçage pour la blessure unique de l’unique Amour. Maintenant ils  en éprouvent une  nostalgie  telle, qu’ils rentrent chez eux pour l’annoncer. Avec tous les risques que cela comporte, mais il n’y a plus rien à faire d’autre parce que maintenant ils ne peuvent  plus penser aux choses de la terre comme avant.  Métanoia ! Changement de condition intérieure !

Jésus creuse cette plaie par laquelle son Esprit envahit notre esprit, notre âme, notre corps, et nous transforme en Jésus lui-même. Fils de Dieu.

L’or de notre liberté, l’encens de notre prière, la myrrhe de notre générosité, voici ce qu’il convient maintenant de déposer aux pieds du Christ. Et de rentrer par un autre chemin. C’est toujours  chez toi, mais par un autre chemin, c’est toujours ma vie, mais autrement. La même vie….autrement ; ce pourrait être une bonne définition du christianisme.

Et l’itinéraire ne fut pas touristique. Venus d’Orient, les mages ne font que traverser Jérusalem, ca et doivent poursuivre leur route jusqu’à Bethléem. Autrement dit il faut se mettre en marche,  quitter Eden, traverser le désert du monde, cheminer  vers le religieux, puis dépasser ce religieux, pour trouver la foi sous la forme de cet enfant emmailloté dans une mangeoire. C’est le pèlerinage de tout homme sur terre : quitter ses rapports au monde et à la religion, pour trouver la foi, une foi significative répondant à un projet original, voulu par le Christ.

C’est le paradoxe exprimé par les mages : que tout homme éveillé, à la conscience bien formée et aiguisée, au goût affuté et exigeant, à la sensibilité subtile  et délicate, et poussant ces qualités-là jusqu’au questionnement métaphysique (l’étoile), cet homme -là  ne peut que perdre son Eden pour se mettre en route vers Jérusalem, c’est-à-dire vers Dieu…et de là poursuivre  sa route encore,  jusqu’ à Bethléem, jusqu’au Christ.

Devant la crèche, j’ai vu se prosterner  une grande caravane, de rois déchus, de poètes blessés, d’ amoureux éconduits…… qui repartaient baume au cœur, louanges aux lèvres, pour annoncer le Royaume.

© 2014 Franck Laurent

 

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ce passage suit sans intermédiaire la double "Genèse de Jésus": Genèse selon la lignée davidique rapportée dans la généalogie et Genèse par action de l'Esprit mentionnée dans la mission confiée à Joseph.

Il sera suivi des trois temps qui composent "l'Exode de Jésus" en Egypte : Joseph reçoit la mission de partir pour fuir la colère d'Hérode - Celui-ci fait exécuter les garçons de Bethléem - Joseph reçoit la mission de revenir en Israël et établit sa famille à Nazareth.

Il est important de remarquer que l'aspect dramatique des événements qui suivront n'est que pressenti dans notre passage et pourtant il est impossible de l'ignorer. Dimanche dernier, nous reportions à ce jour le soin d'en traiter plus exactement. Nous développons donc les précisions qui concernent l'ensemble. En outre, au long des prochains mois, nous aurons l'occasion de cheminer plus étroitement avec Matthieu et nous devons nous habituer à des modèles de pensée qui ne sont plus les nôtres, à la différence de ses lecteurs juifs qui en étaient imprégnés.

* En lisant cet épisode des mages, on risque d'en rester au cadre d'une "belle histoire". Il faut dire que le folklore  qui s'en est emparé ne facilite pas une compréhension déjà difficile en elle-même.

Evidemment on perçoit d'emblée le contraste entre l'attitude confiante des mages-païens et l'indifférence de Jérusalem. A juste raison, on rapproche leur démarche de l'adhésion ultérieure des nations non juives lorsque la prédication des apôtres sortira des frontières de Palestine. De même le massacre des enfants sur ordre du roi nous rappelle les perturbations qui accompagnèrent la naissance de Moïse.

Mais quelle est la portée exacte de ces intuitions. D'autres remarques ou informations sont donc nécessaires pour entrer dans la pensée de Matthieu.

Interférences

* La manière ancienne de présenter une naissance.

Nos esprits modernes sont très déconcertés par la manière dont les anciens présentaient la naissance des grands hommes de leur époque. Ils recouraient à un genre littéraire particulier, familier à leurs lecteurs et commun à toutes les mentalités, qu'elles soient biblique, égyptienne ou mésopotamienne. Les auteurs, pas plus que les lecteurs, n'en étaient dupes, tous savaient que le rédacteur proposait de réfléchir à cette naissance en fonction de ce qui avait été vécu plus tard par l'intéressé et de ce qu'il représentait dans la continuité du temps.

Rappelons-nous la particularité de l'esprit sémite lorsqu'il pensait le mouvement de l'histoire. Il y voyait une profonde unité entre passé, présent et futur… le passé subsiste dans le présent à la manière d'une source… le présent permet au mouvement de l'histoire de s'insérer dans la vie actuelle des hommes et d'y progresser… certains instants "accomplissent" ainsi le passé, d'autres le relancent vers le futur et, par eux, l'avenir est déjà là avant de s'être réalisé.

L'auteur suscitait cette réflexion de façons diverses: soit rapprochements avec le passé…soit narration très symbolique… soit allusions à un futur dont la réalisation était bien connue au moment où il écrivait. Il reprenait alors des éléments qu'il jugeait importants et il les insérait sous forme évocatrice dans le récit de la naissance. Bien entendu, la littérature païenne faisait mention de l'intervention des dieux en un sens profond qu'il est faux d'assimiler à de la crédulité…

* La "chaîne de présentations" concernant la naissance de Moïse

La connaissance de ce genre littéraire oblige à revenir sur l'historicité des détails concernant la naissance de certains personnages bibliques. Le cas de Moïse est à la fois le plus significatif et le plus déformé par le folklore habituel. Heureusement nous disposons de plusieurs documents postérieurs qui nous permettent de mettre les choses au point.

= Vers le cinquième siècle avant notre ère, le récit biblique a mis par écrit une tradition sans doute plus ancienne. Elle offre d'étonnantes similitudes avec ce qui est dit de Sargon, roi d'Agadé en Mésopotamie et vivant vers 2450, plus de mille ans avant Moïse. D'origine sémite, lui aussi avait été déposé sur une nacelle confiée au cours de l'Euphrate et avait été providentiellement recueilli par un jardinier.

= Pour faciliter la mémorisation et l'interprétation de ce récit, les rabbins commentateurs l'avaient peu à peu développé et agrémenté pour aboutir à un conte symbolique (midrash). Nous en lisons l'essentiel en plusieurs œuvres anciennes, non incorporées dans la liste canonique ("Targum de Jérusalem" et "Chronique de Moïse"). Nous pouvons alors mesurer les différences et mieux les préciser.

C'est ainsi que les "Antiquités juives" adoptent le déroulement suivant: Amram, père de Moïse, a un songe qui lui annonce la naissance et la mission de Moïse… simultanément, Pharaon voit en songe un "agneau" qui pèse autant que les Egyptiens… Pharaon est alors saisi de crainte à l'annonce de la naissance de l'enfant; celui-ci lui apparaît comme un adversaire qui va soustraire le peuple hébreu à son pouvoir; l'émotion gagne l'entourage du monarque… Pharaon consulte alors ses conseillers et ses astrologues. Il décide de faire périr tous les petits enfants qui peuvent vérifier la prédiction, il compte ainsi éliminer le futur libérateur… La décision est exécutée… Mais le futur libérateur échappe au massacre, car le père de l'enfant est averti par Dieu.

Plusieurs différences avec le récit "classique" de l'Exode sont repérables: des "mages" et astrologues interviennent, le père de l'enfant est mentionné et mis au premier plan pour les révélations comme pour l'exécution des ordres divins, le pharaon décide le massacre des enfants par crainte d'être détrôné et non parce que les enfants des hébreux se multiplient…

* L'influence sur les récits évangéliques de Matthieu et de Luc

Les évangélistes ont eu recours aux manières de parler propres à leur époque. Ils l'ont fait d'autant plus spontanément que le genre littéraire des naissances leur facilitait un rapprochement avec les présentations bibliques antérieures et leur permettait de situer la mission de Jésus en "accomplissement" de ce qui avait été porté par l'espérance des ancêtres.

Il apparaît évident que Matthieu s'est inspiré du conte que connaissaient ses lecteurs. Il suppose également que ceux-ci sont informés du "vrai déroulement" de cette naissance, sans doute des plus discrètes. Ce qui lui importe, c'est d'amorcer trois dimensions "théologiques" qu'il se propose de présenter ensuite plus longuement, en les appuyant sur des paroles et des gestes effectifs. Il n'invente pas ces perspectives, il ne les tire pas d'un "imaginaire" religieux. Lorsqu'il écrit, il sait qu'elles ont été vécues concrètement par Jésus lors de son engagement adulte.

1. En continuité avec l'histoire passée, Jésus doit être situé en nouveau Moïse, ce qui, pour un juif de l'époque, englobait de multiples fonctions: libérateur, prophète exprimant la volonté de Dieu, chef religieux scellant définitivement l'Alliance entre Dieu et les hommes…

2. Dans la même continuité, Jésus a "accompli" les annonces prophétiques de l'Ancien Testament, tout particulièrement celles qui ouvraient à l'universalité du salut.

3. Jésus a mis en marche cette universalité de façon très concrète. Les chrétiens issus des milieux païens constituent désormais une part importante des communautés. Parfois ils sont venus de loin et ils ont dû passer par un certain judaïsme pour comprendre qui avait été Jésus. Quant aux juifs de race, le drame de la croix reste à jamais le signe de leur refus…

C'est qu'il faut placer la "vérité historique" du texte au sens actuel de cette expression… Il n'y a pas eu de mages "physiques" et il n'y a rien d'étonnant à ce que nous ne trouvions aucun écho ultérieur d'un quelconque "trouble" de tout Jérusalem, alors que les mentalités bouillonnaient de l'attente messianique.

Références aux Ecritures

Comme toujours chez Matthieu, certaines références sont clairement mentionnées, mais beaucoup sont suggérées par similitude de vocabulaire, ce qui complique singulièrement la tâche d'un lecteur non juif. Par ailleurs, il faut toujours repérer le contexte des références dans le cadre du livre biblique.

* De façon explicite, il est fait mention de Bethléem, terre de Juda: "Tu n'es nullement le moindre parmi les clans de Juda, car de toi sortira un gouvernant qui sera le berger de mon peuple Israël".

Le livre de la Genèse (49/10) situait déjà la tribu de Juda comme ayant autorité sur tout Israël: "Le sceptre ne s'écartera pas de Juda… jusqu'à ce que vienne celui auquel il appartient et à qui les peuples doivent obéissance".

Matthieu se réfère au prophète Michée (5/1), contemporain d'Isaïe. Mais il "rectifie" la citation qu'il lui emprunte. Il est donc intéressant de connaître exactement celle-ci:

"Mais toi, Ephrata, le moindre des clans de Juda, c'est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël; ses origines remonte aux temps jadis, aux jours antiques. C'est pourquoi Yahvé les abandonnera jusqu'au jour où aura enfante celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d'Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance de Yahvé, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s'établiront, car il étendra désormais son pouvoir jusqu'aux extrémités du pays".

Bethléem signifie "la maison du pain". Ephrata signifie "riche en fruits"

Les "rectifications" de l'évangéliste révèlent l'état d'esprit qu'il donne à cet épisode. Bien qu'il l'ait précisé dès le premier verset, il rappelle que Bethléem est terre de la tribu de Juda, ancêtre du roi David, et il contredit Michée en soulignant que ce n'est pas le moindre des clans… Il conjugue ensuite cette référence avec l'évocation du 2ème livre de Samuel (5/2) qui parlait de David comme "pasteur d'Israël peuple de Dieu"…

L'opposition entre Jérusalem et Bethléem ressort alors nettement. Avec le recul des siècles, nous oublions facilement la position minoritaire qu'occupait Bethléem à l'époque de Jésus. Certes des souvenirs ancestraux reliaient cette bourgade à David, mais Jérusalem était devenu le cœur de l'unité nationale et le centre de la vie religieuse. La plupart des juifs assimilaient la destinée d'Israël à l'histoire de sa capitale. C'était vers Jérusalem qu'Isaïe (60) entrevoyait la marche de tous les peuples au temps du jugement final et du salut universel qui devait le suivre.

En elle-même la naissance à Bethléem ne posait pas de problème. Comme le confirme le texte, l'interprétation messianique et géographique du texte de Michée était spontanée dans les milieux proches des grands prêtres et des scribes. Mais il y a rupture dans le fait qu'après cette naissance c'est hors de Jérusalem que Jésus se laisse trouver par ceux qui le cherchent comme "Roi des juifs" et désirent "se prosterner devant lui". L'expression "Roi des juifs" ne sera reprise que par Pilate et ses soldats, donc des païens, au cours du procès (27/11).

* de façon implicite, un autre épisode du livre de Nombres (22 à 24) doit être rapproché du texte de Matthieu: les oracles de Balaam, le prophète. En lui-même ce lien nous paraît très vague, mais l'importance que donne à ces versets la littérature juive des derniers siècles avant notre ère, invite à lui prêter attention.

A la fin de leur exode vers la Terre promise, les fils d'Israël se heurtent à Balaq, roi de Moab. Celui-ci prend peur et recourt à Balaam le devin pour prononcer une malédiction sur les envahisseurs. Sous pression divine, Balaam prononce au contraire une bénédiction promise à un grand avenir puisqu'il lui sera donné ultérieurement une orientation messianique. Le devin invitait d'ailleurs à cette orientation: "Je le vois, mais ce n'est pas pour maintenant, je l'observe mais non de près".

Le passage biblique juxtapose deux perspectives de la part "de celui qui entend les paroles de Dieu, qui voit ce que lui montre le Puissant quand ses yeux s'ouvrent". La traduction des LXX accentuera la suggestion universelle de 24/7: "un homme sortira de la descendance de Jacob et dominera de nombreux peuples"… quant à l'oracle de 27/17: "De Jacob monte une étoile, d'Israël surgit un sceptre", le texte grec l'interprétera en annonce du Messie-roi: "Un astre se lèvera de Jacob et un homme surgira d'Israël".

Au temps de Jésus, l'étoile était donc liée à l'attente du Messie qui devait se lever en Israël. C'est pourquoi, il faut rejeter toute identification entre cette étoile et un phénomène naturel. A la suite de Kepler on a souvent parlé d'une conjonction entre Jupiter et Saturne… d'autres commentateurs évoquent l'apparition d'une comète… mais ces hypothèses ne tiennent pas.

De même il est difficile de se référer à Isaïe (9/1-5) lorsqu'il évoque la lumière qui accompagne la naissance du Messie: "Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière; sur les habitants du sombre pays une lumière a resplendi… Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. Il a reçu l'empire sur les épaules".

L'astre est référé à la naissance d'une personne, en l'occurrence "le roi des juifs". Il a été vu au départ mais il ne se manifeste ensuite qu'à la sortie de Jérusalem. Il se déplace alors au fur et à mesure du cheminement pour s'arrêter au dessus de la maison où est l'enfant.

Dans la Bible, l'astre est une image fréquemment employée en relation avec la naissance des grands personnages. En raison de leur cadre de vie en mode semi-nomade, les anciens orientaux étaient sensibles à la présence des astres. Ceux-ci évoquaient un monde mystérieux dont les puissances redoutables imposaient leur rythme aux destins des hommes. Les auteurs bibliques avaient cherché à contrer toute divinisation à leur sujet, la présentation de la Genèse les situe comme des créatures de Dieu mais leur "rôle dans les mains de Dieu" restait sujet à diverses "explications".

Les mages

Trois questions viennent spontanément à l'esprit : que recouvre la désignation de "mage"? Qui sont les mages mis en scène par Matthieu? Comment ont-ils fait le lien entre l'étoile et la naissance du "Roi des juifs"?… Mais, une juste réponse dépend d'une quatrième question que l'on pose rarement: pourquoi Matthieu a t-il choisi ce symbole pour évoquer l'entrée des païens dans la communauté chrétienne après la résurrection?

* Car c'est par là que tout commentaire doit commencer pour "déblayer le terrain". Les commentaires ont tellement développé le "merveilleux" qu'ils ont fini par éliminer le "sérieux" des présentations. Comme nous l'avons précisé précédemment à propos de tout l'épisode, il nous faut chercher l'historique là où il est, à savoir dans l'itinéraire des premiers païens convertis.

Le texte résume parfaitement cet itinéraire en insistant sur les différentes étapes du cheminement qui est prêté aux mages. Il s'agit bien pour les païens de progresser de Jérusalem à Bethléem, autrement dit d'aller plus avant que les linéaments juifs qui ont pu les orienter vers le témoignage de Jésus,  il leur faut poursuivre jusqu'à la personne même de Celui qui est désormais présent dans sa communauté. Selon l'idée habituelle de Matthieu, continuité et rupture s'imposent à eux.

* A l'origine, le mot "mage" désignait les prêtres de la religion magdéenne, telle que la pratiquaient les anciens Mèdes et Perses. Il s'agissait d'une caste très fermée, menant une vie austère et s'adonnant à l'étude des astres et des songes. Ils n'avaient rien à voir avec les magiciens égyptiens et les astrologues chaldéens. Ils exerçaient une grande influence sur les gouvernants.

La littérature de la fin du premier siècle avant notre ère témoigne à la fois de leur éclatement en tant que caste et de la place croissante qui devient la leur. Leur rôle politique s'amplifie sans cesser de rester en lien avec leur rôle religieux. Bien entendu c'est à eux que l'on recourt pour interpréter des événements extraordinaires et ils font une place de plus en plus large à l'astrologie dans leurs commentaires ou leurs prévisions. Ils se déplacent souvent et parfois fort loin comme en témoignent des récits de visite ou des descriptions de couronnement. La plupart des cours du Proche-Orient se les attachent de façon permanente.

* Pourquoi Matthieu recourt-il à ce symbole?

Sur ce point, nous sommes réduits à des hypothèses. La plus solide ressort de l'étude des mentalités soumises aux perturbations des débuts de notre ère. Nous connaissions l'état d'esprit superstitieux qui marquait les romains, mais les découvertes de Qumran ont mis à jour un horoscope du Messie attendu. Les juifs s'étaient donc mis à recourir à l'astrologie. Jusqu'à présent, on pensait que ce mode de prévision était seulement le fait des païens.

Hérode

L'épisode des mages ne révèle pas explicitement son caractère. Nous soupçonnons sa duplicité mais tous les lecteurs connaissent la suite, à savoir la persécution contre Jésus et le massacre des enfants de Bethléem. La présentation de Matthieu correspond assez exactement à ce que nous connaissons du personnage grâce aux auteurs contemporains.

Tout son règne a été dominé par la hantise de voir son pouvoir usurpé par un autre. Il faut préciser que ce pouvoir était bien fragile, il l'avait obtenu des romains et il ne réussit jamais à se rentre populaire, malgré une bonne administration et les travaux qu'il entreprit pour restaurer le Temple. Tout au long de son règne, mais plus particulièrement dans les dernières années, il voyait des complots partout… c'est ainsi qu'il en vint à faire tuer trois de ses fils (il a été marié dix fois), sa belle-mère et jusqu'à la femme Mariammè à laquelle il était le plus attaché.

L'historien Josèphe raconte la conjuration d'inspiration messianique qui projetait de transférer la couronne au frère d'Hérode, Phéroras, tétrarque de Pérée. C'est à la mort de ce dernier, en 5 avant notre ère, que l'intrigue fut éventée et sévèrement réprimée.

Archelaüs ne valait pas mieux que son père. En la pâque de l'an 4 de notre ère, il n'hésita pas à faire massacrer des juifs. Par la suite, son souci principal fut de défendre sa couronne auprès des autorités romaines.

Le roi Hérode qui régnait au temps du ministère adulte de Jésus et qui fit exécuter Jean-Baptiste était le petit fils d'Hérode le Grand par son épouse Mariammè l'asmonéenne et Aristobule, le fils qu'elle lui avait donné.

venus d'Orient ?…

Où faut-il situer l'Orient dont il est parlé par trois fois dans notre passage?… Cette question est rarement posée et pourtant elle ouvre la possibilité de plusieurs "interprétations".

- Pour un occidental moderne, il s'agit d'une direction parmi quatre autres directions. Pour les anciens il en allait tout autrement. De l'orient jaillissait chaque jour la lumière, précédant de peu le soleil, source de chaleur. Celui-ci s'étant couché à l'ouest, son cheminement mystérieux durant la nuit pouvait laisser planer quelques craintes, car l'alternance nuit-jour rythmait les activités de façon vitale. Cette importance matérielle ne pouvait qu'engendrer de nombreux symbolismes. De façon générale, l'Orient était symbole de vie. A la création, le jardin d'Eden avait été planté "à l'Orient" (Genèse 2/8). Selon le livre de la Genèse, c'était de là que les hommes étaient partis, puis avaient été dispersés "sur la face de toute la terre" après que Dieu ait confondu leur langage (11/7) en vue d'arrêter la construction de la Tour de Babel.

Quelques siècles avant notre ère, les perturbations historiques du peuple juif avaient ajouté une autre perspective. C'était Cyrus, roi de Perse, venu de l'Orient, qui avait mis fin à la captivité de Babylone. Les rescapés avaient opéré leur retour par la route directe qui débouchait sur la Palestine par l'est. Antérieurement, ce qui était logique géographiquement, les prophètes avaient exprimé leur espérance à partir de cette direction: Isaïe (43/5)… Baruch (4/36)… Ezéchiel (43/2)... L'avenir messianique fut alors calqué symboliquement sur ces paroles. L'Orient devint la direction privilégiée d'où surgirait le Messie, réalisant l'intervention définitive de Dieu. "L'imaginaire" fonctionnait d'autant mieux qu'à l'est de la Palestine s'étendait le vaste Désert oriental… toute liberté était laissée à Dieu pour choisir le mode d'exécution!

- De quel Orient parle Matthieu à propos de l'origine des mages?… Si l'on s'en tient à la direction, il suffit de regarder une carte pour constater qu'à l'est de Bethléem s'étend le désert… Les mages ne viennent donc "de nulle part"!… Et ils marchent "à l'envers" puisqu'ils prétendent avoir vu l'astre à l'est et qu'ils prennent la direction ouest pour se rendre à Jérusalem.

Il vaut donc mieux donner à leur origine un sens symbolique, mais il nous faut alors reconnaître que Matthieu nous entraîne très loin. Car, l'Orient ne peut être pris au sens juif de libération nationaliste puisque, pour Matthieu, les mages représentent les païens. Nous serions donc invités à remonter à l'idée de création et de renouvellement de celle-ci par le témoignage de Jésus et sa présence actuelle dans l'Eglise… L'orient de l'astre manifesterait qu'il émane du côté du "jardin d'Eden" de même que l'orient des mages correspondrait à l'itinéraire des hommes au lendemain de Babel. L'évangéliste évoquerait dès cet instant l'humanisme "qu'accomplit" Jésus, thème qu'il développera abondamment dans la suite de son œuvre.

De fait, rien n'empêche de relier au symbolisme "historique" de la conversion des païens dans la primitive de l'Eglise le symbolisme "prophétique" de l'universalité que traduisaient les écrits anciens. Ce "doublement" ne devrait pas nous étonner de la part de Matthieu. Nous avons parlé de l'originalité de la pensée juive au sujet du mouvement de l'histoire. Sous cet angle, nous aurions en cet épisode une merveille de composition selon un modèle de pensée typiquement juif…

Mais, la critique reste possible. Les manuscrits anciens étaient écrits en majuscules et il est impossible de différencier les divers sens d'un mot qui peut être traduit par ORIENT ou par LEVANT.

Piste de réflexion : de Jérusalem à Bethléem… de la religion à la foi…

1er point : Jérusalem et ses lacunes

Le recul des siècles, la perte d'influence du judaïsme après le drame de 70 et les critiques que nous trouvons dans l'évangile à l'encontre de certaines déformations pharisiennes faussent quelque peu notre estimation pour juger de l'importance de Jérusalem.

En tenant compte de l'ordre dans lequel l'évangéliste aborde les handicaps de la capitale, nous pouvons distinguer trois axes d'influence: une importance politique, un déploiement cultuel, un monopole de pensée religieuse.

Au temps de Jésus, la ville représentait effectivement un pôle d'unité politique pour tous les juifs dispersés au pourtour du bassin méditerranéen. C'est d'ailleurs ce qui faisait sa force vis-à-vis des romains. Ceux-ci ne comprenaient pas grand chose à une culture qui leur restait étrangère et ils composaient avec elle en lâchant quelques privilèges. C'est également ce qui avait fait son intérêt pour Hérode le Grand, juif d'origine étrangère, qui avait obtenu son pouvoir par faveur de l'occupant et ne se préoccupait guère de religion, comme le prouve son ignorance des Ecritures.

C'est surtout le plan spirituel qui valorisait Jérusalem. Elle était considérée comme la Ville Sainte par excellence, le lieu unique où résidait le Dieu de l'univers au milieu du peuple qu'il s'était choisi. Le Temple offrait aux croyants un centre exceptionnel de célébration, les rassemblements de foules à l'occasion des pèlerinages permettaient l'entretien d'une structure "cultuelle" imposante, basée sur la permanence et l'importance des sacrifices. Hérode ne s'y était pas trompé lorsqu'il avait entrepris de rénover et d'agrandir le Temple.

Le troisième pôle d'influence résidait dans le regroupement à Jérusalem des penseurs juifs et de leurs écoles. Référé à des documents antérieurs et à des traditions anciennes, l'enseignement n'était pas aussi sclérosé que peut le laisser supposer la pensée pharisienne et sa référence scrupuleuse à la Loi. Il développait un authentique sens de Dieu, cohérent avec le culte qui était rendu au Temple. Dieu est le Dieu trois fois saint, inaccessible, mystérieux en son être comme en son activité. Mais ce Dieu est aussi créateur et ami de l'homme, s'engageant dans son histoire pour le sauver. L'humanisme que développait ainsi la pensée juive la situait fort en avance sur la pensée des autres civilisations.

La destinée de la capitale avait fini par être assimilée à l'histoire même d'Israël. Au temps de la déportation, les prophètes avaient soutenu l'espérance des exilés en parlant d'une restauration de la ville. Au retour, les visions messianiques avaient rebondi sur leurs écrits et en avaient conclu à l'importance universelle qui devait marquer le destin de Jérusalem. A la fin des temps, tous les peuples marcheraient alors vers elle pour honorer Dieu dans son Temple.

Matthieu adresse principalement trois critiques au "système Jérusalem".

* En situant Hérode comme celui qui est troublé en premier, l'évangéliste dénonce l'envahissement du "politique" dans le religieux… envahissement d'autant plus inacceptable que le politique témoigne de son incompétence en ce domaine. Toute l'espérance juive de ce temps était concentrée sur l'irruption d'un Messie libérateur. Or Hérode n'a d'autre souci que de "récupérer" cet avenir en vue de le "verrouiller" et de le neutraliser.

* La foule de Jérusalem sort quelques instants de sa torpeur, mais elle y retombera bien vite. Les mages sont entrés seuls dans la ville, ils en sortiront seuls. Ils n'auront suscité qu'un mouvement superficiel de curiosité, leur venue est à ranger dans la rubrique des faits divers.

* Les responsables religieux seront marqués d'une apathie semblable. Ils connaissent les textes susceptibles de les mettre en route mais ils demeurent bloqués dans leurs interprétations du passé et refusent une éventualité non conforme à leurs commentaires habituels.

Il n'est pas besoin d'insister pour faire correspondre à ces handicaps les pesanteurs que l'on retrouve dans tout système religieux lorsque dominent la politique, la structure et la tradition. A certaines époques l'Eglise n'a pas été dispensée de ces germes et nous sortons à peine de ce "type Jérusalem".

2ème point : Bethléem et ses contrastes

Le déplacement vers Bethléem n'est pas plus folklorique que le passage à Jérusalem. Matthieu accentue même sa dimension de foi. Au départ l'astre avait été seulement "vu à l'Orient"… c'est après l'étape de Jérusalem qu'il se manifeste de nouveau et favorise plus précisément la marche vers son point d'achèvement: "la maison où était l'enfant".

Trois contrastes sollicitent alors notre réflexion: il s'agit d'un retour aux sources et à leur simplicité… priorité doit être donnée à Jésus dans le cadre de la communauté… le culte se veut spontané et se nourrit des sentiments et des valeurs personnelles.

Retour aux sources et à leur simplicité…

A 8 kilomètres au sud de Jérusalem, Bethléem faisait figure de petite bourgade. En raison de son passé, elle restait cependant au cœur de la foi juive, c'était la "ville de David". Tous savaient que son histoire modeste était antérieure à celle de la capitale. C'est là que Samuel avait conféré l'onction royale au jeune berger, choisi par Dieu pour fédérer les tribus et constituer un vrai peuple. Certes, David avait ensuite choisi la citadelle voisine pour en faire sa capitale et y concentrer le culte de Yahvé en ramenant l'arche de l'Exode… mais, malgré ses faiblesses, sa simplicité était restée légendaire et, spontanément, sa personne avait été amplifiée comme modèle et figure du messie qui devait naître de sa race.

C'est là qu'aboutit la recherche des mages, dans la simplicité d'une maison semblable aux autres, ramenant à la simplicité du passé… à faible distance d'un Temple immense que tous admirent mais dont il ne restera pas pierre sur pierre dans moins d'un siècle.

Priorité à Jésus "jeune" présent dans une communauté

Dans le cadre de l'imposant bâtiment de Jérusalem, les meilleurs des juifs "se prosternaient devant Yahvé", le Dieu des ancêtres, le Dieu libérateur de l'esclavage d'Egypte comme de la captivité de Babylone. Et voici qu'à Bethléem un nouveau "visage de Dieu" est proposé. Il s'agit d'une personne, bien incarnée… non pas un bébé, mais un jeune en attitude d'accueil et de dialogue personnel… un jeune comme l'était David de Bethléem au départ de l'aventure juive… C'est lui le Sauveur en mode d'Emmanuel, Dieu-avec-nous.

Pour Matthieu, il ne s'agit pas d'un "Dieu au rabais" comme le laissent entendre parfois ceux qui s'effraient de cette simplicité. Certes, cette présentation se révèle déconcertante pour qui "rêve Dieu" selon le modèle que suscite à toute époque l'imaginaire des hommes. Mais, elle ne déconcerte pas ceux qui ont su dépasser Jérusalem pour aller à Bethléem. "Ils se réjouissent d'une grande joie". Ils ont trouvé celui qu'ils cherchaient.

Culte spontané, nourri des sentiments et des valeurs personnelles.

Dans cette ambiance de joie, ils "osent" répondre à la simplicité par la simplicité. Ils ne construisent pas ailleurs un lieu de culte, ils le créent sur place, "ils se prosternent devant lui"… Mais ils font plus. Souvent nous ne prêtons qu'une attention distraite aux dons que les mages portent à Jésus. Or, leur symbolisme va beaucoup plus loin que la simple reconnaissance d'une "royauté"

N'oublions jamais le contraste avec le Temple. Nous avons là les éléments du culte nouveau qui convient au cadre de toute communauté chrétienne. L'or sera simple et ne cherchera pas à rivaliser avec les dorures du Temple… l'encens des prières émanera de chacun sans qu'il soit besoin d'un "autel permanent"… et surtout la Parole remplacera les sacrifices, baume précieux qui enrichit de la densité d'humanité que recèle le témoignage adulte de Jésus.

3ème point : venus d'Orient ???…

D'où venaient donc les mages et vers quel pays sont-ils repartis? C'est là une question à laquelle on apporte souvent une réponse évasive. Elle vaut cependant la peine d'être posée en conclusion de notre réflexion.

Au plan symbolique, il est évident que Matthieu voyait dans la démarche des mages l'adhésion ultérieure des nations non-juives lorsque la prédication des apôtres sortira des frontières de Palestine. Le cheminement des païens correspondra à cette présentation. Il s'agira pour eux de progresser de Jérusalem à Bethléem, autrement dit d'aller plus avant que les linéaments juifs qui ont pu les orienter vers le témoignage de Jésus… il leur faudra poursuivre jusqu'à la personne même de Celui qui est désormais présent dans sa communauté.

Si l'on s'en tient à la direction de l'Orient, c'est-à-dire à l'est, il suffit de regarder une carte pour constater qu'à l'est de Bethléem s'étend le désert… Les mages viennent donc "du désert du monde" et ce symbolisme rejoint l'idée précédente qui voit en eux les chrétiens issus du paganisme.

Mais une chose est curieuse. Ils prétendent avoir vu l'astre à l'est et ils prennent la direction ouest. Pour aller à Jérusalem, ils marchent donc "à l'envers". Si nous écartons cette matérialisation, un autre sens apparaît.

En bon oriental, Matthieu considère l'Orient comme symbole de vie. Mais en connaisseur des textes sacrés, il se souvient également des premiers chapitres de la Genèse. C'est à l'Orient que Dieu avait planté le jardin d'Eden lors de la création. C'est de là que l'homme avait été chassé avant que ses descendants ne soient eux-mêmes dispersés "sur la face de toute la terre" au lendemain de Babel.

Nous voyons donc poindre l'idée de création et de renouvellement de celle-ci par le témoignage de Jésus et sa présence actuelle dans l'Eglise. Matthieu élargit le symbolisme "historique" de la conversion des païens dans la primitive de l'Eglise, il l'intègre dans le symbolisme "prophétique" de l'universalité que traduisaient les écrits anciens.

Ce "doublement" ne nous étonne pas de la part de Matthieu. Dès cet instant, il introduit le thème qui sous-tend son œuvre, à savoir l'humanisme "qu'accomplit" Jésus. Ce faisant, il se révèle digne héritier de la pensée juive au sujet du mouvement de l'histoire. L'orient d'où sont partis les mages coïncide avec l'orient d'où chaque homme est amené à partir pour construire sa destinée. En raison des valeurs que recèle la religion-Jérusalem, il est normal que sa recherche le guide d'abord vers elle, mais, au nom même de sa quête d'épanouissement, il lui faut poursuivre jusqu'à Bethléem. C'est là seulement qu'il peut découvrir "l'autre chemin" susceptible de le ramener "chez lui"…

 

Prière des Rois mages

 

Prière des Rois mages

Seigneur,

Aide-moi à voir dans ces mages une image…

Une image de moi-même

et du chemin qui me conduit à toi.

Aide-moi à contempler l’astre de ton Incarnation,

Non dans le Temple immense de Jérusalem,

mais dans la simplicité d’une maison semblable aux autres.

Non dans le Dieu des ancêtres et des vainqueurs,

mais dans la jeunesse de l’Emmanuel, Sauveur du monde.

Non dans le labyrinthe des faux cultes ou des vénérations factices,

mais dans une prière qui engage ce qui est simple : prosternation et offrande.

Je dépose ce coffret,

il est plein de ma vie: mes pensées, mes actions, mes amis, mes ennemis peut-être

Que ma prière soit or, encens et myrrhe…
         et non dorure, fragrance ou pommade.

Avec Toi, point de maquillage !

Reçois l’or que l’on trouve au plus profond d’un cœur converti,

l’encens qui se lève par l’Esprit et le feu,

le baume qui se répand d’un corps transfiguré.

Tout cela non abandonné, mais consacré par Toi, et emporté par Toi, devant Dieu.

Seigneur, je ne sais plus très bien d’où je viens,

d’Eden ou de Babel ? En tous cas des déserts du monde !

Quelle grâce! J'ai vu se lever Ton étoile et je l’ai suivie jusqu’à Toi !

Maintenant je rentre chez moi, par un autre chemin.

Ce chemin vers le Visage que Tu me donnes!


Mise à jour le Samedi, 04 Janvier 2014 12:59
 
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