Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A: 4ème Dimanche de l'Avent

Année A : 4ème Dimanche de l'Avent

Sommaire

Actualités : Joseph présent en chacun de nous

Evangile : Matthieu 1, 18-24

Méditation : Joseph, le xylosophe. Paternité d’autorité, paternité d’appel

Contexte des versets retenus par la liturgie

Bilan des erreurs d’interprétation concernant ce texte

Piste de réflexion : Il revient à tout chrétien de donner un nom au Christ

Prière à saint Joseph

 

A lir d'urgence: Marcel Légaut. L'homme à la recherche de son identité. (Aubier)

Actualités

Depuis longtemps et on ne sait trop pourquoi, une accumulation de faux-sens, d'a priori, d'erreurs de lecture et de traduction touche le texte que nous venons de lire. Matthieu l'avait construit de façon cohérente et voici que nous héritons d'une source de polémiques ou d'une déformation en un "merveilleux" tout aussi dévastateur. Il serait possible de reprendre un par un les arguments des uns et des autres, mais il est sans doute plus profitable de ne pas nous laisser piéger par ces déformations. Sachons leur apporter les rectifications nécessaires, mais ne nous laissons pas enfermer dans leur horizon limité.

Car, en Joseph, chacun de nous est présent à cette page. C'est au service de chacun de nous que Matthieu a ordonné sa présentation pour que ressorte la mission essentielle qu'il nous revient de poursuivre à la suite de Joseph. Son exemple nous rappelle symboliquement une dimension fondamentale de notre foi : aujourd'hui l'incarnation se poursuit et elle se poursuit par nous. Nous ne sommes pas invités à nous tourner vers l'en-haut d'un autre monde ou vers un spiritualisme d'évasion. Nous sommes appelés à donner un visage "local et actuel", "ici et maintenant" au message qui termine le premier évangile: "Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde!"

Le texte de ce dimanche est donc le texte-clé de la présentation de Matthieu. Il nous élève bien au-dessus de l'anecdote auquel on a voulu le réduire. En son temps Joseph a fourni au Seigneur les éléments sans lesquels l'incarnation n'aurait pas été pleinement humaine. Il a permis qu'elle soit authentiquement implantée au cœur d'un terreau précis. C'est par lui que Jésus a reçu un nom, une hérédité, un foyer, une culture et même un métier. Nous n'avons donc pas à hésiter, laissons agir  les rapprochements relativement faciles qui nous valorisent et nous engagent tout à la fois.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 1/18-24

L'entrée du Royaume dans notre histoire - la mission de paternité confiée à Joseph

(deuxième "source" de la "genèse" de Jésus)

De Jésus, Christ, ainsi fut la genèse:

Comme sa mère Marie était fiancée à Joseph, avant qu'ils ne viennent à vivre ensemble, elle fut trouvée enceinte par l'Esprit-Saint.

(double mission confiée à Joseph)

Joseph, son époux, étant juste (homme religieux), et ne voulant pas la dénoncer publiquement, décida de la répudier à l'insu des gens.

Comme il formait ce dessein, voici : l'Ange du Seigneur lui apparut en songe en disant:

= " Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre auprès de toi Marie, ta femme

= Certes ce qui fut engendré en elle est de l'Esprit-Saint, mais elle enfantera un fils et toi tu donneras son nom Jésus, car lui sauvera son peuple de ses péchés "

Tout ceci est arrivé afin que s'accomplit ce qui fut dit par le Seigneur par le prophète disant: "Voici: la Vierge sera enceinte et elle enfantera un fils, et on appellera son nom "Emmanuel", ce qui se traduit : " Dieu-avec-nous "

(accomplissement de la mission)

Joseph se réveillant du sommeil fit comme lui avait prescrit l'Ange du Seigneur,

= il prit auprès de lui sa femme mais il ne la connut pas (relations conjugales)

= jusqu'au moment où elle enfanta un fils et il lui donna le nom de Jésus.

Méditation : Joseph le xylosophe. Paternité d’autorité et paternité d’appel

 

"La plus haure activité que puisse connaître un homme ici-bas est dans le travail de la foi." (Marcel Légaux; L'homme à la recherche de son humanité.")

 

Dieu confie son Fils unique à un couple : Marie, la mère et Joseph, père adoptif. Il est intéressant de noter que pour cette conception, le principe féminin est sollicité à l’extrême point de son éveil, tandis que le principe masculin l’est au plus profond de son sommeil.

C’est ce sommeil de Joseph que je voudrais explorer aujourd’hui….dans ce sommeil nous trouvons les sources de la paternité authentique. Et une sagesse supérieure !

L’amour de Joseph, conjugal et paternel, nous ouvre aux mystères de l’amour spirituel. Par la chasteté envers Marie, son amour conjugal est libéré des dérives de toute possession mutuelle. Par sa dimension adoptive, son amour paternel s’affranchit des  risques de confiscations personnelles, biologiques, sociales, narcissiques….Au contraire, cet amour ressort d’une véritable passion : laisser l’Enfant-Dieu aller vers le Père, par un chemin qu’Il devra  découvrir lui-même et assumer seul. Joseph, père nourricier, père éducateur, s’efface pour laisser celui qu’il a nommé Jésus aller vers son autre nom : Emmanuel. C’est le paradoxe de toute paternité terrestre que d’initier la reconnaissance de la Paternité céleste en chaque homme. Il n’est de père qu’adoptif.

C’est ce que le philosophe Marcel Légaut appelle passer d’une paternité d’autorité (qui éduque, protège, ordonne…) à une paternité d’appel (qui spire l’enfant pour  l’Autre….). Joseph a d’abord exercé sur Jésus l’autorité nécessaire à toute formation - et c’est bien l’une des preuves de la pleine nature humaine du Christ que d’avoir éprouvé cet état de supériorité de l’adulte sur l’enfant, de dépendance totale de l’enfant par rapport à un père. Joseph n’a pas failli à sa mission d’éducateur. Par lui, Jésus a grandi «  en force, en intelligence et en grâce ». Il lui donne le pain quotidien, il lui apprend les merveilles de la xylosophie, il l’ouvre aux splendeurs de la Torah.  Mais ce lien de possession se vide au fur et à mesure que l’enfant s’émancipe. Pour Jésus, cela  a lieu très vite, au Temple : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Vous ne saviez pas que je dois être aux choses  de mon Père ? » (Lc2, 49) (La parole que devrait lancer à ses parents tout adolescent dont l’éducation n’a pas été trop mal conduite.)

Il s’agit donc de passer d’une  paternité d’autorité à une paternité d’appel, pure de tout intérêt propre, une sorte de présence silencieuse du père, une correspondance d’âme à âme entre le fils et le père,  une relation qui opère dans un ordre mystérieux et jamais mieux que lorsqu’elle se réalise sans se manifester.

Joseph l’a admirablement compris, dans le renoncement à soi et  le sacrifice de tout ce qu’ il aurait voulu pour lui-même : offrande sans restriction de ce qu’il est, pour que le Jésus devienne pleinement ce qu’il doit être : le Christ. La vocation paternelle est de laisser place à un Autre et de travailler à l’insertion progressive du rejeton humain  dans le mystère trinitaire du Père.  Chacun devenant par-là pleinement homme, et devenant à son tour un père capable d’actes créateurs oblatifs.

On ne sait rien des modalités éducatrices à l’intérieur de la sainte famille. Sur ce sujet, les imaginations,  les reconstructions sulpiciennes, les modèles moralo-pratiques auto-justifiés par une interprétation factice, sont toujours caduques, mièvres et finalement désastreux. De beaux exemples de fétichisme catholique ! Ce fétichisme qu’il faut débusquer et combattre sans cesse !  Le catholicisme ne saurait se limiter à un ordre étriqué et puritain ! Seigneur, protégez-nous de la belle vignette «Famille chrétienne » !

De Joseph, je ne sais rien d’autre que son Être qui s’efface et qui appelle. Il n’a rien. Il est. Et sans doute  plus souvent dans le silence que dans la parole…. ou par des mots emplis d’un recueillement qu’il puise en Marie…. et bien sûr par le témoignage personnel exemplaire.

C’est ainsi,  par ce signe muet, que Joseph nous est donné aujourd’hui, présenté et rendu présent par l’Evangile. Simple obéissance à Dieu, pur acte de foi,  confiance absolue. Il fait ce qu’il a à faire selon des modalités qu’il doit imaginer. Du comment, on ne nous dit rien. A Joseph,  en son temps, comme à nous dans le nôtre, d’inventer notre réponse à l’appel du Père.

Une sagesse supérieure !  Pour en parler j’utiliserai - Joseph est charpentier,  le mot de xylosophe. Le néologisme est, je crois,  de Michel Tournier. Joseph est le philosophe du bois. Il  tire sa sagesse de cette matière qui garde en sa croissance les traces profondes d’une épaisseur, s’enracine au plus profond de la création et s’élance au plus haut vers le Ciel.  L’éducation serait cet effleurement qui déclenche en l’être l’émergence de sa puissance trinitaire enfouie.
Tous trinitaires! Tous appelés à être Père par notre action créatrice, tous appelés à être Fils en nos relations fraternelles, tous appelés à être Esprit dans le souffle que nous mettons en tout…

En nourrissant Jésus, en lui apprenant à travailler le bois, en lui récitant les Psaumes, Joseph pouvait-il imaginer que cet enfant deviendrait, demain, la Parole, la Croix et l’Hostie ?

(c) 2013 Franck Laurent

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Matthieu ouvre son évangile en présentant deux "Genèses" de Jésus, Christ. La première le situe en "fils de David, fils d'Abraham". Une longue généalogie mêle éléments historiques et symboles. Les ancêtres de Jésus sont regroupés en 6x7 générations, la dernière restant à construire pour que l'histoire soit parfaite (7x7).

L'auteur distingue trois périodes: d'Abraham à David, construction d'un peuple de façon très floue, les femmes mentionnées sont toutes étrangères… de David à la captivité de Babylone, lente déchéance, non seulement politique, mais religieuse… de la captivité de Babylone à Joseph, attente patiente et douloureuse d'un "petit reste" de croyants. Seul, Joseph n'est pas mentionné comme "engendrant" et, des 5 mères mentionnées, seule, Marie est dissociée de son époux pour donner le jour à son fils.

* Suivront deux brèves indications de lieu: "Bethléem de la Judée" et de temps: "aux jours d'Hérode le roi".

Interviendra alors l'histoire symbolique "de l'Exode en Egypte": venue des mages païens, incrédulité du peuple d'Israël et volonté de persécution. Au long de ces événements, sur nouvelle intervention providentielle, Joseph intensifiera sa mission paternelle et conjugale.

Bilan des erreurs d'interprétation concernant ce texte

Bien que les commentaires se soient depuis longtemps efforcés de remettre les choses au point, nous ne pouvons nous bercer d'illusion. Ce texte cristallise, à propos de Joseph, et donc indirectement à propos de Marie, une série de faux-sens, d'a priori, d'erreurs de lecture et de traduction. Malheureusement, ces erreurs sont passées dans les mentalités courantes. Les uns s'y accrochent au titre du "merveilleux" qu'ils attachent à l'ensemble de leur vision d'évangile, les autres s'y appuient pour critiquer et refuser d'aller plus avant dans la connaissance du témoignage. C'est donc dans leur conversation courante que les chrétiens doivent patiemment contester et rectifier.

Il faut dépasser  ce simplisme de lecture. Nous disposons désormais d'une plus juste interprétation conforme aux textes.

1. Les erreurs indéracinables

Elles affectent principalement deux points où se conjuguent les confusions. Elles sont, en général, évoquées dans l'ordre inverse de la présentation de Matthieu. Il n'est pas inutile de rétablir l'enchaînement dans le sens voulu par l'auteur.

* la conception virginale

Marie n'est pas dite simplement "enceinte", mais "enceinte par l'Esprit-Saint", ce qui a une toute autre portée dans le cadre de ce temps et dans le cadre de la foi juive.

Parlons déjà du cadre de ce temps et n'assimilons pas les conceptions génétiques d'autrefois à nos connaissances actuelles. La transmission d'un capital génétique cellulaire échappait aux plus grands savants. Le lien avec les relations conjugales était des plus flous. Il faudra attendre les derniers siècles pour que soit éliminée l'hypothèse de la génération spontanée. Toute formation d'un enfant dans le ventre de sa mère était attribuée à une action divine, autrement dit à un miracle. Nul n'était choqué lorsque la Bible rapportait certaines naissances inattendues reliées à une intervention particulière de Dieu.

Parlons ensuite de la foi juive. "Enceinte par l'Esprit-Saint" avait une portée bien précise en rapport avec l'attente messianique. Cette référence était même réservée pour évoquer la réalisation de cette espérance. En langage des Ecritures, l'Esprit caractérisait l'action divine au cœur de l'humanité dans le sens d'un dynamisme créateur. Déçus par l'expérience monarchique, les prophètes, Isaïe entre autres, avaient lié la venue du Messie à une action plus directe de Dieu. Pour réaliser ce renouvellement, bien des hypothèses circulaient à propos de la forme que prendrait cet engagement de l'Esprit de Dieu en son peuple.

* la mission de Joseph

Les controverses sur la virginité de Marie ont du naître très tôt et prendre rapidement un ton assez vif. D'où les a priori qui ont orienté les commentaires vers une mauvaise utilisation de ce passage. Il a été "récupéré" comme une annonce alors que bien des éléments témoignent qu'il n'adopte que de très loin le schéma "classique" que nous retrouvons dans l'Ancien Testament et chez Luc lorsqu'ils traitent des "annonciations".

La traduction du texte grec en latin s'en est trouvée influencée au point qu'une erreur grammaticale s'est glissée et a fortement contribué à propager cette interprétation, même chez de grands auteurs. Il faut dire que, en ce temps, les traducteurs étaient peu nombreux et soumis à un faible "contrôle" linguistique. Eu outre, leurs ouvrages devenaient rapidement textes de référence.

Rien n'autorise "l'hypothèse d'une ignorance de Joseph" concernant l'origine exceptionnelle de la grossesse de son épouse, comme si Marie ne lui avait rien dit avant que l'Ange ne l'informe. Bien au contraire, deux éléments mettent en cause cette hypothèse hasardeuse et invitent à lire ce songe comme Matthieu l'a écrit, à savoir l'appel à une double mission, celle d'époux et celle de père… ce que Joseph accomplira ensuite en toute fidélité.

1. Les deux parties de l'annonce sont introduites par des conjonctions (en grec "gar" et "de") qui se répondent l'une à l'autre sous la forme : "certes, ce qui fut engendré en elle est de l'Esprit Saint, mais c'est toi qui donneras le nom de Jésus au fils qu'elle va enfanter". Nous retrouvons les mêmes conjonctions dans le verset: "certes il y a beaucoup d'appelés, mais peu sont élus" (22/14).

2. L'évangéliste a présenté Joseph comme un "juste", expression juive qui équivaut à "homme religieux", serviteur irréprochable, celui qui garde le sens de Dieu dans des circonstances difficiles. Cette précision suggère non seulement qu'il est fidèle à la Loi qui prévoyait la répudiation, mais qu'il connaît les références aux Ecritures et qu'il vit les valeurs que portait le judaïsme: disponibilité à Dieu, simplicité, humilité.

3. Sa réaction est facile à comprendre en recourant à ce sens religieux. Etant lié par contrat de mariage avec Marie, de façon inattendue, il se trouve intégré dans le projet messianique. Légalement il devient le père du Messie. Le dilemme se pose alors à lui: au nom des droits que lui confère la Loi, ne risque-t-il pas d'usurper cette dignité?

Le texte grec est beaucoup plus souple que l'expression latine "répudier"; il est parlé de "délier", c'est-à-dire de "rendre sa liberté" à Marie. Il s'agit d'ailleurs là d'une pure hypothèse, car, dans le cadre de ce temps, une telle initiative aurait été loin de simplifier l'avenir de la mère et celui de l'enfant. Comme tout "juste" selon la spiritualité juive, Joseph reste donc disponible à la mission que laisse entrevoir cette nouvelle intervention divine.

Matthieu ne cherche pas à traduire les états d'âme de Joseph, il tient à souligner une réalité "historique": Joseph n'a pas été le père de Jésus par hasard ou par ambition ou par ruse. Il l'a été par vocation, par un choix divin qui l'incluait dans le choix qui avait été fait de Marie. Et, à ce moment, son attitude de foi le rendait digne d'éduquer, avec son épouse, l'enfant qui était confié à leur affection. C'est lui qui, en pleine responsabilité, fournira à Jésus les éléments de son incarnation: son nom, son identité juive, sa culture, son métier.

2°. Les erreurs en voie d'évolution

Elles concernent surtout la vie de Joseph.

La plupart ont été répandues par les écrits dits "apocryphes" (d'un mot grec qui signifie "secret, caché"). Il s'agit là d'une abondante littérature qui a fleuri au long des deux premiers siècles dans les milieux juifs et chrétiens. Les auteurs prétendaient "combler les vides" qu'avaient laissés les écrivains du Nouveau Testament. Ils n'hésitaient pas à en copier le style et trouvaient une grande audience dans des milieux populaires qui ne disposaient pas d'une grande instruction, ni d'un esprit critique.

Par la suite, ces écrits furent décantés de certaines invraisemblances, mais il en resta quelque chose au titre de renseignements qui n'ont aucun appui solide. Des études récentes ont permis de mieux informer sur leur contenu et leurs dates de rédaction. Et il suffit de lire les extraits qui en ont été publiés pour mesurer le peu de crédit "historique" qu'il est possible de leur accorder.

Bien entendu, les évangiles parlant fort peu de Joseph, il ouvrait ainsi un terrain de choix à toutes les imaginations. Son âge avancé, son veuvage après un premier mariage, son choix comme tuteur de Marie grâce à une colombe, les dialogues émerveillés qu'il entretient avec Jésus enfant… autant d'inventions qu'il nous faut dénoncer comme telles. Nous ne savons rien de lui sinon qu'il était charpentier à Nazareth. L'isolement de Marie lorsque Jésus commence à prêcher permet de supposer qu'il est mort avant cette date.

3°. Les points méconnus

La plupart portent sur ce passage de Matthieu et il est donc facile de les repérer aujourd'hui.

* Les coutumes matrimoniales varient selon les civilisations. Nous connaissons mieux celles que respectait le milieu palestinien à cette époque. La plupart du temps, il revenait aux parents de négocier le mariage en raison du jeune âge des futurs époux. Les rabbins fixaient l'âge minimum à 12 ans pour la fille, à 13 ans pour le garçon. Mais, en général, le jeune homme se mariait entre 18 et 24 ans. Des tractations fixaient le montant du "mohar", somme d'argent versée par le futur en compensation des services que rendait jusque-ici la jeune fille dans le cadre familial. Juridiquement, on parlait alors de fiançailles qui liaient l'un à l'autre sans que, pour autant, ils cohabitent encore. Dès ce moment, on parlait d'époux et d'épouse. Ensuite seulement avait lieu la cérémonie du mariage, affaire civile sans rite religieux. Si le fiancé mourait avant le mariage, la fiancée était considérée comme veuve. Seul, le mari avait le droit de rompre le mariage en établissant pour sa femme un acte de répudiation. (Deutéronome 24/1)

*  "L'Ange du Seigneur" apparaît en songe. Encore un mot dont le sens symbolique échappe à la plupart des lecteurs. A ne pas confondre  avec la notion commune des "anges" en tant que membres de la cour céleste.

En milieu juif des derniers siècles avant notre ère, mentionner "l'Ange de Yahvé" équivalait à désigner Yahvé lui-même se manifestant ici bas sous forme visible. Les croyants prenaient en effet de plus en plus conscience de la transcendance de Dieu, de la distance qui le sépare du monde. Le recours à la forme d'un ange médiateur permettait de dominer la distance énorme entre le monde divin et l'histoire humaine, la sainteté et la splendeur de Dieu étaient ainsi respectées tout en traduisant l'aspect discret de son engagement dans le monde.

Matthieu ajoute à l'emploi habituel du mot une ambiance de "songe". Il rappelle ainsi les deux dimensions de la foi : la nécessité d'une réflexion, d'une méditation qui favorise l'ouverture aux réalités surnaturelles… et, dans ce cadre, le "plus" qui révèle la présence active du Seigneur, la lumière qu'il apporte et l'orientation qui rebondit sur l'événement.

* Matthieu éprouve le besoin de préciser pour ses lecteurs grecs que l'appellation "Emmanuel" se traduit "Dieu avec nous". Nous pouvons être étonnés du doublet qui affecte le nom qui doit être donné à l'enfant. Joseph reçoit mission de l'appeler "Jésus", c'est-à-dire "Yahvé sauve" et, dès les premiers versets, c'est ainsi qu'il est désigné.

Chez les anciens, "donner un nom" dépassait la démarche actuelle d'inscription au registre d'état civil. Le nom cherchait à exprimer la personne même, "le mystère de chaque être". Aussi n'était-il pas rare de changer de nom pour signifier une nouvelle personnalité ou une nouvelle fonction sociale. En ce sens, nous comprenons le double nom que Matthieu donne à l'enfant: Jésus en rapport de mission de salut de son peuple, Emmanuel en rapport d'une mission de présence divine.

Pour comprendre la portée de la citation d'Isaïe, il suffit de prendre en compte le dernier verset de l'évangile : "Je suis avec vous (Emmanuel) tous les jours jusqu'à la consommation des siècles". Tout l'évangile de Matthieu se trouve irradié de cette lumière.

* Nous connaissons le schéma "classique" qui ordonne les récits d'annonciation. Nous le trouvons dans l’Ancien Testament lors de la naissance d'Isaac (Genèse 15/2), de la naissance de Gédéon (Juges 6/11), de la naissance de Samson (Juges 13/1) et, en Nouveau Testament, lors de la naissance de Jean-Baptiste (Luc 1/5), de la naissance de Jésus (Luc 1/26) et en annonce aux bergers (Luc 2/8).

Ce schéma comporte les étapes suivantes: 1. des anges, messagers de Dieu, apparaissent…2. le personnage qui reçoit la visite est saisi d'une crainte religieuse… 3. il est rassuré par l'envoyé en étant appelé d'un nom qui définit son rôle ultérieur… 4. il lui est fait annonce de la naissance d'un enfant providentiel et un nom significatif est précisé pour celui-ci… 5. une difficulté surgit et doit être vaincue pour que cette naissance ait lieu… 6. un signe est donné comme gage assuré de la naissance… 7. le destinataire exprime son accord…

Matthieu prend de grandes libertés avec ce schéma… à moins qu'il ne cherche pas à le suivre pour la simple raison qu'il ne s'agit pas pour lui d'une annonce de naissance, mais d'une mission confiée ensuite à Joseph pour accueillir la mère et l'enfant.

Piste possible de réflexion : il revient à tout chrétien de "donner un Nom" au Christ

1°. au terme d'une histoire…

Avant ce passage, Matthieu a présenté une première source constitutive de ce qu'il appelle la "genèse historique de Jésus". Joseph prend place au terme d'une généalogie marquée de l'esprit que traduit le livre biblique qui porte ce nom et où la création se présente comme une initiative affectueuse de Dieu en faveur de l'homme.

L'auteur ne cherche pas à cacher les grandeurs et les faiblesses de l'histoire juive. Il distingue trois périodes: d'Abraham à David le peuple juif se construit de façon très floue… en David est atteint ce qui sera idéalisé par la suite comme "rêve politique et religieux"… puis une lente déchéance amènera le drame de l'exil et de la captivité à Babylone… au retour, un "petit reste" de croyants entretiendra une attente patiente et douloureuse… Joseph se situe au terme d'un sixième groupe sans grand éclat… homme de son temps en toute simplicité, ni prêtre, ni scribe, ni Docteur de la Loi… son métier n'est même pas précisé…

Telle est notre situation. Nous ne choisissons pas le temps ni le lieu où nous vivons. Nous rêvons parfois des conditions prétendument favorables que mentionnent certaines histoires de l'Eglise. Mais voilà, comme Joseph, c'est la situation présente qui nous sollicite sans autre référence que celle de notre "actualité". Comme Joseph, il semble que ce soit justement cette actualité qui retienne l'attention d'une volonté divine de salut.

2°. le "curieux" destin de Joseph… 

Curieux destin que celui de Joseph. Aujourd'hui nous connaissons mieux les conditions culturelles de la Palestine au début de notre ère. Nous mesurons l'apport de Joseph dans les multiples domaines que sollicitait l'éducation de Jésus. A juste raison, nous contestons les histoires farfelues qui mettaient Joseph à la remorque d'on ne sait trop quel petit ange qui lui aurait soufflé des conseils pédagogiques appropriés à la personnalité de l'enfant.

Jésus a réellement beaucoup reçu de Joseph, au delà d'un rôle "nourricier". Il en a acquis son judaïsme bien au delà d'une référence identitaire de "fils de David". Il sera même appelé "fils du charpentier" (13/55). En retour, Joseph a sans doute beaucoup aimé Jésus comme le traduit la réflexion de Marie lorsque Jésus est rejoint au Temple : "Pourquoi nous as-tu fait cela? Vois, ton père et moi, nous te cherchions angoissés" (Luc 2/48)

Nous pensons souvent nos rapports à Jésus en termes spirituels désincarnés. Nous n'avons pas tort de mesurer tout ce Jésus nous apporte en "Lumière, Vérité et Vie" par le biais de sa Parole et de sa présence. Mais parfois il nous faudrait peut-être entendre, sans en tirer orgueil, le bilan que dresse Jésus à notre propos… non pas le bilan de nos fautes auxquelles on pense le plus souvent, mais le bilan d'un apport concret en témoignage et participation à la vie de l'Eglise. Ultérieurement Jésus exprimera sa joie de voir ses amis apôtres partir et réussir la mission qu'il leur confiait. Pourquoi réagirait-il différemment à notre égard?…

3°. les risques d'une trop grande "modestie religieuse"

Depuis longtemps, les études d'évangile ont montré qu'il y avait eu erreur à interpréter ce texte comme une annonce de la conception virginale, comme si Marie n'avait pas été la première à en informer Joseph. L'intervention divine porte, non sur des suspicions éventuelles, mais sur la mission complémentaire qui est confiée à Joseph pour être époux et père.

Cette précision invite à ne pas dire n'importe quoi lorsqu'on évoque les "hésitations de Joseph". Matthieu tient à préciser qu'il faisait partie des "justes", autrement dit des "hommes religieux" au sens que la pensée juive donnait à ce mot. Il connaissait donc les Ecritures et il savait ce que voulait dire "enceinte par l'Esprit-Saint", il ne s'agissait pas essentiellement d'un "miracle" en un temps où les connaissances génétiques étaient fort limitées. Il s'agissait de l'amorce de l'ère messianique, cette période dont tous espéraient qu'elle serait marquée d'un nouveau mode de présence de l'Esprit qui soutenait l'histoire du peuple juif depuis les origines.

En raison du contrat antérieur qui le liait en mariage avec Marie, il se trouvait nécessairement en position d'époux et de père du futur enfant. Il refuse d'usurper cette dignité. C'est donc par humilité qu'il pense à se retirer, ne voulant pas abuser des droits légaux dont il dispose. Bien entendu comme tout "juste", il reste disponible à toute autre initiative que lui inspirerait le Seigneur. Car on ne voit pas en quoi la répudiation aurait simplifié l'avenir légal de Marie et de Jésus. La réponse à ses hésitations correspond parfaitement à cet état d'esprit. "Certes, ce qui fut engendré en elle est de l'Esprit Saint, mais c'est toi qui donneras le nom de Jésus au fils qu'elle va enfanter."

Nous aussi, nous savons quel Esprit a révélé la personnalité et le témoignage de Jésus. Nous ne le situons pas en leader que les hommes se seraient donnés parce qu'il répondait à leurs aspirations. Nous l'accueillons dans la foi comme celui qui nous a été donné et dont la richesse émane de l'ailleurs créateur qui apporte inlassablement son soutien à chacun de nous.

Et pourtant que d'hésitations pour orienter notre participation alors que l'incarnation exige d'être sans cesse actualisée. En raison de certains préjugés dits religieux, humilité et disponibilité ont parfois du mal à faire bon ménage. Notre réaction est souvent proche de celle de Pierre lorsqu'il se vit associé à la mission de Jésus: "éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur!" (Luc 5/8). Luc et Matthieu se rejoignent dans une même réponse: "Sois sans crainte, tu seras pécheur d'hommes"… "Sois sans crainte, c'est toi qui donneras son nom à l'enfant"…

4°. le "nom" que Joseph doit donner et donne effectivement à "l'enfant"

Joseph parle peu et agit beaucoup. Mais il est une chose pour laquelle il a dû parler, c'est le choix du nom. En ce temps, "donner un nom" dépassait la démarche actuelle d'inscription au registre d'état civil. Le nom cherchait à exprimer la personne même, "le mystère de chaque être".

Matthieu évoque une difficulté que nous risquons de ne pas soupçonner. Comme pour Jean-Baptiste, le nom qui doit être donné à l'enfant ne correspond pas à la tradition. La coutume voulait que le prénom du père passe de génération en génération. Et, par ailleurs le prophète avait proposé le prénom d"Emmanuel", Dieu avec nous pour le futur messie.

Nous aussi nous risquons d'être affrontés à ce même décalage. Certes, pour donner aujourd'hui un nom à Jésus, il ne suffit pas de le nommer. Nous savons au contraire les confusions, les déformations ou les oppositions qui jaillissent spontanément de cette seule évocation et ce ne sont pas nécessairement les grands discours qui rendent compte d'une juste orientation. Cependant, pour contester les clichés déformants dont nos contemporains ont hérité sous l'influence d'une première éducation, il nous faut parler. Nous ne pouvons éviter de "donner un nom" cohérent avec l'activité où nous entraîne notre foi.

Il est facile de constater que les deux secteurs qui semblent les plus touchés par les perturbations actuelles sont effectivement le salut et la présence du Christ. Depuis quelques siècles, la croix a totalement monopolisé la perspective du salut et l'a déstabilisée. Elle a été amputée de la densité d'humanité qui la rattachait au triple combat mené historiquement par Jésus contre les forces qui se liguèrent contre lui. Quant à la présence de Jésus, les faux-sens concernant sa résurrection l'ont rejetée dans les nuages d'un ciel lointain au terme de la vie.

Il reste donc beaucoup à dire pour que Jésus soit vraiment perçu comme "Jésus = celui qui sauve" et "Emmanuel = celui qui est avec nous". Matthieu a d'ailleurs une manière bien à lui de nous suggérer comment Jésus a assumé les deux prénoms sans qu'il nous faille reprocher quoi que ce soit à Joseph. Au dernier verset de son évangile, Jésus enverra ses apôtres aux quatre coins du monde en leur certifiant "Je suis avec vous", autrement dit "je suis Emmanuel" tous les jours jusqu'à la fin du monde. Les deux prénoms se complètent donc: Joseph avait ouvert la voie en parlant très concrètement d'un "Sauveur". Jésus avait déjoué les fausses conceptions de ce salut en soulignant sa Présence au cœur de ce salut.

Le double prénom du Christ met donc à notre disposition une diversité d'approche. Face à la simplicité et à la complexité du quotidien, nous pouvons commencer par le "salut", le soutien qui ressort de l'humanité du message et de l'humanité que nous conférons à la présence de Jésus. A l'inverse, face à certaines tendances dites spirituelles en enseignements ou en célébrations liturgiques, nous pouvons rappeler que la route de notre foi a été ouverte par des voies très simples, révélatrices du visage nouveau que Dieu présentait aux hommes.

5°. prendre auprès de soi Marie = prendre auprès de soi "la communauté"

Evidemment il apparaîtrait curieux de voir Joseph récupérer l'enfant et partir de son côté pour veiller à son éducation. Aussi ce rapprochement entre Marie et la communauté doit être évoqué avec précaution et en portée fortement symbolique.

Il n'empêche que cette recommandation aide à réfléchir. Jésus ne s'est pas construit en pensionnat ou au Temple, il est devenu Jésus dans le cadre d'un couple. Cette importance le différencie de Jean-Baptiste. Car il est hors de doute que celui-ci a également bénéficié dans son enfance de la sollicitude du couple Zacharie-Elisabeth. Pourtant il en paraît plus détaché, ne serait-ce que par la mention du désert où Luc le situe très tôt. Jésus, au contraire, nous est présenté en lien plus étroit avec ses parents sans que pour autant cette dépendance étouffe sa personnalité.

C'est là un point de réflexion qui rejoint notre souci de présenter Jésus de la façon la plus "complète" en humanité, en réponse aux aspirations de notre temps. Bien entendu, il ne s'agit pas de copier la vie en communauté sur la vie en couple, il s'agit de voir comment ne pas perdre les richesses complémentaires qu'analysent fort bien les ouvrages pédagogiques. La diversité des générations, la diversité des sensibilités, réactions et réflexions masculines et féminines, la diversité des formations antérieures, autant d'éléments dont il faut favoriser le brassage alors que l'individualisme affecte souvent le domaine religieux.

Conclusion

Tels sont quelques-uns des rapprochements qu'il est possible de faire entre le destin de Jésus qu'a construit Joseph en son temps et le destin que nous construisons au même Jésus en notre temps. La seule différence, et elle est de taille, c'est que Joseph était porté par l'espérance du futur alors que nous bénéficions d'un premier temps de réalisation, analysé avec foi et intelligence par nos amis évangélistes. Il n'empêche que nous sommes toujours à un point de départ et que l'incarnation de Jésus a besoin, aujourd'hui encore, de l'activité des chrétiens.

 

Prière à saint Joseph

Ô saint Joseph, patron des éducateurs

Aide-moi à charpenter ma vie

Aide-moi à reconnaître l'homme en Dieu afin de faire grandir Dieu en l'homme

Et puisque, grâce à l'admirable échange, la réciproque est vraie

Aide-moi à reconnaître Dieu en l'homme afin de faire grandir l'homme en Dieu

Guide-moi pour faire de ma vie un évangile, de mon jardin une terre de mission

Ma vie sans éclat et mon petit lopin

Justement donnés pour que s'y réalise le Salut!

Mise à jour le Dimanche, 18 Décembre 2016 12:26
 
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