Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 2ème Dimanche de l'Avent

Année A : 2ème Dimanche de l'Avent

Sommaire

Actualité : la figure de Jean-Baptiste chez Matthieu, Marc et Luc

Evangile : Matthieu 3/1-12

Méditation : Jean le danseur

Commentaires sur le contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : continuité et rupture dans notre annonce du message

        A lire d'urgence: Moralités légendaires  de Jules Laforgue, et particulièrement le récit intitulé Salomé

Actualité

Chaque année, les 2ème et 3ème dimanches de l'Avent attirent notre réflexion sur la figure de Jean-Baptiste. Pour éviter la lassitude d'une répétition, il importe de choisir parmi les approches diverses et complémentaires que rend possible l'importance du personnage et de sa mission. Fort heureusement, chaque évangéliste a choisi un angle particulier en cohérence avec la vision de foi qui sous-tend l'ensemble de son œuvre.

Marc est plus propice à une bonne connaissance historique de son engagement et de son destin. Les documents actuels permettent en effet une meilleure appréciation. Le patient travail de décryptage opéré sur les manuscrits découverts en 1947 aux environs de la Mer Morte a permis de faire le point et de dénoncer certaines hypothèses aventureuses.

Il reste possible de recevoir le message de Jean-Baptiste comme un appel personnel au renouvellement. Luc situe Jean-Baptiste à la charnière d'un Ancien Testament qui s'essouffle et d'un Nouveau Testament qui propose la plénitude d'un épanouissement. "La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis lors est annoncée la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu" (16/16)…

Matthieu range résolument Jean-Baptiste dans le temps de Jésus. La référence au même prophète, Isaïe, et les mêmes paroles ouvrent les deux prédications: "Le Royaume est approché". Les mêmes oppositions surgiront et le même destin dramatique scellera leurs témoignages. L'évangéliste assimile ainsi tout chrétien au précurseur. Comme Jean-Baptiste nous appartenons au temps nouveau qui a commencé avec Jésus. La continuité de l'histoire fait de notre mission une mission semblable à la sienne. Ce fil conducteur nous incite à prêter une attention particulière à ce passage.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 3/1-12

L'entrée du Royaume dans notre histoire - le ministère de Jean-Baptiste

En ces jours-là, se présente Jean le Baptiste

a) premier visage de sa mission: la continuité

premier volet de son message en actualisation des prophètes

en proclamant dans le désert de Judée et en disant: " Convertissez-vous, car s'est approché le Royaume des cieux!"

Celui-ci est celui qui fut dit par Isaïe le prophète disant: " Voix de quelqu'un qui clame dans le désert: Apprêtez le chemin du Seigneur, faites bien-droits ses sentiers "(40/3)

Lui, Jean, avait son vêtement fait de poils de chameau et une ceinture de peau autour de sa hanche ; sa nourriture était faite de sauterelles et de miel sauvage.

premier auditoire

Alors, s'en allait auprès de lui Jérusalem, toute la Judée et toute le pays voisin du Jourdain et ils étaient baptisés dans le fleuve Jourdain par lui en confessant leurs péchés.

b) deuxième visage de sa mission : la rupture

deuxième auditoire précurseur du refus final lors de la passion de Jésus

Or, voyant beaucoup d'entre les pharisiens et sadducéens venant vers son baptême, il leur dit :

= Engeance de vipères, qui vous a suggéré de fuir la colère qui va venir?

= Faites donc du fruit digne de la conversion et ne pensez pas dire en vous-mêmes : 'pour père nous avons Abraham', car je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, réveiller des enfants à Abraham.

= Or, déjà la hache se trouve auprès de la racine des arbres : tout arbre donc ne faisant pas un beau fruit est arraché et jeté au feu.

deuxième volet de son message : annonce de la double mission de Jésus : l'Esprit et le feu

= Moi, je vous baptise dans l'eau, vers une conversion. Quant à celui qui vient derrière moi, il est plus fort que moi, lui dont je ne suis pas suffisant pour ôter les sandales.

= Lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint et le feu.

= lui dont la pelle à vanner est dans sa main, et il purifiera à fond son aire et assemblera son blé vers son grenier, et la bale, il la consumera par un feu qui ne s'éteint pas.


Méditation: Jean le danseur

« Naître, c’est sortir : mourir, c’est rentrer » (Proverbes du royaume d’Annan, recueillis par le P. Jourdain, des Missions Etrangères)

 

Saint Jean-Baptiste, un drôle de type tout de même. Et quelle dégaine ! Pas excentrique, originale : c’est-à-dire fidèle à ses origines,  de précurseur : « Et toi petit enfant, tu ouvriras la marche devant la face du Seigneur ». (Lc 1,76)

Dur travail  de  détruire les fausses attentes, celles qui portent sur un personnage de rêve  (Hérodiade s’en souviendra). Non, le sauveur n’est pas celui que vous croyez ! Moi le précurseur je n’ai  rien prévu pour vous plaire ;  je n’ai rien pour vous flatter. Et pourtant j’annonce la vraie joie ! La seule, l’unique, Dieu vient, mais pas comme vous l’aviez prévu…..   Misères de nos fantasmes sans Dieu, misères de nos fantasmes sur Dieu.

En fait, Jean-Baptiste, c’est un danseur. Comment annoncer le Verbe qui s’incarne et incardine, sinon en dansant ?  Sa marche, ses vociférations, ce sont  des danses, aux croisées du corps et de l’esprit. Son vêtement de ruminant, sa ceinture de garde, sa nourriture d’ascète, ce sont les munitions d’un corps fait pour la parole et pour la danse.

Jean le danseur. Ni danseur mondain, ni danseur-étoile. Danseur pour entraîner les hommes, tous les hommes,  sous les étoiles, jusqu’à la fin des lunes. Et nous, spectateurs troublés,   entrerons-nous  dans cette danse pour, de public, devenir peuple ?

Jean  ne danse ni pour les Pharisiens, ni pour les Sadducéens. Sans doute formé à la rigueur de ces Bolchoï, il a vite quitté leurs conservatoires et  leurs corps de ballet pour rejoindre la seule scène possible : le désert, décor suprême abolissant toute décoration. C’est là qu’on ira le trouver, loin des écoles et des  controverses, avec notre seule faim, notre seule soif, purs et libres…

Justement, voici qu’ils convergent de partout. On les espérait  depuis longtemps : un loup et un agneau, un léopard et un chevreau, un veau, un  lionceau, une vache, une ourse, un lion, un bœuf……et des enfants, beaucoup d’enfants, des nourrissons même.

Des nourrissons? Ce n’est pas étonnant. Jean le danseur commença de danser très tôt, dans le ventre de sa mère. Visitation! Pendant les trois mois que Marie reste auprès d’Elisabeth sa cousine, Jean reçoit de  Jésus, à travers la ceinture charnelle des mamans,  les rudiments d’une danse nouvelle, les tressaillez-de-joie des béatitudes en marche.

Depuis ces jours, il danse cette drôle de danse, cette danse inspirée par la plénitude de l’esprit,  danse tranchante  qui annonce le jugement en faveur des petits et des pauvres, contre les violents et les coupables. Le loup et l’agneau contemplent cette danse, fascinés, incrédules ? elle préfigure l’accomplissement d’une paix supraterrestre qui transformera la nature de l’humanité entière.  Alors oui,  un peuple étrange de nourrissons s’assemble, qui se jouent du nid de la vipère.

Ce n’est pas pour lui que Jean danse et ce n’est pas sa danse qui provoque tout cela. Dernier prophète, Jean figure l’ultime octroi  de la possibilité humaine. Pour entrer au-delà, il faudra l’Autre qui vient, Celui dont moi, danseur, «  je ne suis  pas digne d’enlever les sandales ».

Il danse, il prépare le chemin, il confesse, il baptise.  Il y a le désert, il y a l’eau, il y a cette étrange assemblée. Bientôt il y aura l’Esprit, le feu. Et l’église !

C’est la danse du feu ! Le feu de l’amour dévorant qui chasse tout égoïsme des âmes en le consumant ;  le feu qui consumera ceux qui n’osèrent point aimer : si je ne brûle pas de cet amour brûlant, je serai éternellement brûlé dans ce brasier-là. Ce feu me trempe au feu pour résister au feu.

Avis aux pharisiens et aux sadducéens, cet amour est infiniment plus qu’une simple morale.  Vipères ! Vous luisez d’écailles brillantes, mais au-dedans, tout n’est qu’ombre et poison. Sans feu,  froids, froids comme la pierre. De ces pierres pourtant……

Metanoiete ! Convertissez-vous ! C’est l’ultime mouvement de la danse.  Cela commence par l’esprit ! Changer d’état d’esprit pour le transmuter au feu,  et puis tourner son corps pour entrer dans la danse :  la justice et la miséricorde s’enlacent  et mettent fin au vieux débat des anges ; elles s’établissent ensemble sans contradiction.

Pour Jean, cela se terminera aussi par une danse.

« La fille d’Hérodiade fit son entrée, elle dansa et elle plut. » (Mc6, 22) Danse pour séduire, danse du monde pour  le monde, danse de la fillette sans joie,  ni désir propre : elle obtiendra pour une mère dégénérée,  la tête de celui qui, nourrisson,  tressaillant de joie  dans le sein d’une mère générante, se rendit  à l’appel du Désir infini.

(C) 2013 Franck Laurent


Commentaires sur le contexte des versets retenus par la liturgie

Préliminaires : Que savons-nous précisément de Jean Baptiste à la lumière de tous les documents évangéliques et profanes

= Jean-Baptiste eut une grande notoriété, sinon une grande influence, en Palestine au temps de sa prédication (février-avril 28).

Les documents qui nous restent de cette époque ne mentionnent jamais Jésus. Au contraire, l'historien juif Josèphe, dans les "Antiquités judaïques", rapporte l'exécution de Jean-Baptiste selon une version qui se recoupe en partie avec les récits de Marc et de Matthieu. Son texte éclaire même davantage les motifs politiques de sa condamnation, à savoir la crainte d'un mouvement populaire en lien avec sa prédication. Effectivement, cette réaction n'aurait pas manqué d'inquiéter les Romains et aurait mis en danger la tétrarchie d'Hérode Antipas, objet de nombreuses convoitises.

= Le groupe des disciples du Baptiste semble avoir été important; au-delà d'une simple annonce, ils semblent avoir reçu de leur maître une formation approfondie. En témoignent Luc 11/1: "Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean l'a appris à ses disciples"... et Luc 5/33: "Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières". Nous ignorons leur message et la manière dont il s'articulait alors à la venue d'un Messie.

= Les rapports de Jésus et du Baptiste avant le ministère public de Jésus sont présentés par les textes, surtout dans le 4ème évangile, de façon plus étroite qu'on ne le dit souvent.

Le fait qu'ils étaient cousins par leurs mères ne va pas loin car les lieux et les modes de vie adoptés dans leur jeunesse sont très différents: Jésus est artisan-charpentier à Nazareth en Galilée... Jean vit "dans le désert", c'est-à-dire en ermite, non loin des groupes esséniens des rivages de la Mer Morte.

Les mots employés par le Baptiste pour désigner le Christ sont à bien traduire. L'expression "Celui qui vient derrière moi" est équivalente à "disciple". Jésus semble donc avoir fait partie, au départ, du groupe des disciples de Jean. C'est au sein de ce groupe qu'il a dû approfondir sa mission en une double direction : conscience renforcée de sa messianité et meilleure perception du "style" qui s'imposait à celle-ci.

Il est certain que Jésus, dès le début de sa prédication, s'est différencié de l'annonce faite par Jean. Celui-ci concevait un messie "fin des temps" dans le cadre d'un jugement définitif. Le groupe initial a dû se dédoubler en fonction des deux personnalités. Le 4ème évangile (3/22) précise qu'au départ les disciples de Jésus continuaient à baptiser, tout comme les disciples de Jean. Il note que, peu à peu, leur succès l'emporta sur ces derniers (4/1) et il attribue à cette rivalité le fait que Jésus se retire en Galilée.

= Nous aimerions avoir plus de renseignements sur la persistance du groupe des disciples de Jean après son exécution et l'activité missionnaire que ce groupe a diffusé au loin comme le signalent les Actes des Apôtres (18/25 19/3).

Tous les évangiles rapportent les propos explicites par lesquels Jean a désigné Jésus comme le Messie dont il annonçait la présence "au milieu" de ses contemporains. Pourtant tous mentionnent qu'un groupe est resté avec lui, sans qu'il paraisse le désavouer, au moment où Jésus commençait sa propre prédication. Et lui-même a poursuivi le premier "style" de sa mission, alors que cette prolongation ne s'imposait pas.

= Vers 1947, la découverte des manuscrits esséniens dans les grottes de Khirbet Qumran, aux bords de la Mer Morte, a permis une meilleure connaissance des mouvements baptistes de renouveau spirituel que signalaient certains documents anciens, sans grande précision. Il s'ensuivit une prolifération d'hypothèses concernant la personne et l'enseignement du Baptiste. Il fallut quelques années pour mener à bien leur rassemblement et leur traduction. L'essentiel de ce travail a permis d'établir les rapprochements et surtout les différences. Même si Jean a pu avoir des contacts avec les centres spirituels établis avant lui dans cette région aride, sa doctrine ne peut être assimilée à celle des esséniens.

Vers 130 avant notre ère, ceux-ci s'étaient coupés du Temple en raison de la manière dont le culte était pratiqué. Ils s'étaient regroupés autour d'un mystérieux "Maître de justice" et ils vivaient dans l'attente du "dernier jour". Leur règle, très stricte, faisait une large part à l'étude de la Loi et aux rites de purification. Bien entendu, ils faisaient référence aux prophètes et particulièrement aux textes qui avaient trait au désert.

Nous trouvons ainsi dans leur règle la citation d'Isaïe 40/3: "Quand cela existera en Israël, ils se sépareront du milieu de la demeure des hommes pervers, afin d'aller au désert pour y préparer le chemin de Celui-là, ainsi qu'il est écrit : 'Dans le désert, préparez un chemin pour Yahvé, tracez dans la steppe une route pour notre Dieu'.

Contexte des versets retenus par la liturgie

= Ce passage se présente en nouvel ensemble, nettement détaché de l'ensemble précédent qui se concluait par le retour de l'enfant-Jésus en Israël à la suite de la fuite en Egypte.

Il sera suivi d'un dialogue de transition entre Jean et Jésus à propos de la démarche que celui-ci entreprend pour être baptisé lui-aussi. Alors commencera la présentation des "débuts de Jésus à la lumière des prophètes", ce qui nous incite à comparer avec la présentation du ministère de Jean-Baptiste et à déceler un même schéma. Le fait qu'il soit beaucoup plus développé lorsqu'il s'agit de l'activité de Jésus permet de mieux le saisir et invite à un retour plus attentif vers le passage d'aujourd'hui.

= Il est facile de repérer dans celui-ci deux parties, apparemment "complètes" et pourtant fort contrastées. Chacune pourrait se suffire à elle-même et pourtant Matthieu a tenu à les rapprocher.

* Les premiers versets définissent parfaitement la personne, le message et le ministère de Jean. Ce n'est pas le baptême qui est évoqué en priorité, mais l'annonce de la proximité du Royaume, selon l'espérance prophétique. Cette proximité nécessite une "conversion", mot à prendre dans le sens très large de "retournement". Le mot évoque d'abord un changement de perspective : si le Royaume est approché, il ne faut plus tourner le regard "vers le haut". En second lieu il évoque l'esprit qui doit correspondre à son accueil: il nécessite un aveu purificateur.

Jésus commencera sa prédication en reprenant le même thème. Matthieu relie donc étroitement Jean et Jésus pour leur fonction dans l'histoire du salut. Jean appartient au temps nouveau qui commence avec le Messie. Nous percevons la différence avec Luc qui situait la coupure des époques entre Jean et Jésus (Luc 7/28). Cette unité se trouvera renforcée par l'opposition semblable qu'ils rencontreront de la part du monde juif.

En ce temps, le baptême désignait un rite diversement utilisé selon l'étymologie du mot : baptiser = plonger. Le baptême de Jean doit être distingué du baptême des "prosélytes", utilisé pour les païens qui se convertissaient au judaïsme. Il se distingue également des ablutions fréquentes que pratiquaient des groupes comme celui des esséniens. Matthieu ne fait que suggérer en finale le sens qui lui était donné, à savoir la reconnaissance des péchés.

Le désert ainsi que la tenue vestimentaire de Jean le relie au monde prophétique. Le 2ème livre des Rois présente Elie comme "un homme velu avec une ceinture autour des reins". (1/8)

Le peuple répond favorablement à l'appel de Jean; nous retrouverons cet auditoire comme une composante des "foules nombreuses" qui prêteront attention à la prédication de Jésus. (4/25)

* Un changement d'auditoire détermine assez brutalement une deuxième partie. Souvent, c'est la seule que l'on retient pour le ministère de Jean alors que les deux "volets" de la prédication de Jean sont révélateurs de la pensée de Matthieu à son sujet.

Pour qui connaît les catégories qui composent ce nouvel auditoire, les désignations posent question et invitent à percevoir le symbolisme de cette interpellation. Une démarche positive des pharisiens auprès de Jean apparaît étonnante puisqu'en 21/32 il leur sera reproché de "n'avoir pas cru en lui". La présence des sadducéens est encore plus invraisemblable lorsqu'on connaît leur doctrine. Par ailleurs, Matthieu est le seul évangéliste à regrouper pharisiens et sadducéens en de rares passages.

Il s'agit là de la convergence des oppositions que Jésus rencontrera par la suite. En effet Matthieu "distillera" dans les interventions des pharisiens la résistance aux "ruptures" introduites par l'enseignement de Jésus. Quant aux sadducéens, détenteurs des plus hautes fonctions sacerdotales ou membres des familles influentes de Jérusalem, ils contribueront au rejet dramatique que prononcera le Grand Conseil.

Dimanche dernier, nous précisions la continuité du temps et de l'histoire selon la conception sémitique. Nous en avons ici une parfaite illustration. Le vocabulaire des reproches anticipe celui de Jésus avec les mêmes formules. L'expression "engeance de vipères" se retrouvera dans les invectives aux pharisiens à la veille de la passion (23/33)… l'allusion au "plant que le Père n'a pas planté" complètera l'enseignement sur le pur et l'impur (15/13)… l'exemple de l'arbre improductif constituera une mise en garde contre les faux prophètes (7/19)…

Ceci met bien en évidence les deux dimensions que l'évangéliste attribue à l'action de Jésus: le don de l'Esprit et le feu. Il importe de bien les différencier. Il est vrai que Luc, à la Pentecôte, parlera du don de l'Esprit comme d'un feu qui se pose sur chacun des apôtres en dynamisme de mission. Mais, nous sommes ici chez Matthieu et il ressort du verset suivant qu'il s'agit du "feu qui consumera la bale" autrement dit du jugement et non de l'Esprit.

= Lorsqu'on perçoit les deux horizons qu'ouvre ce passage, il est facile d'extrapoler et de repérer comment le rythme continuité et rupture sous-tend l'ensemble de l'évangile de Matthieu et peut être perçu dans la présentation qu'il nous propose du Baptiste. Les exemples ne manquent pas:

continuité et rupture dans la "genèse" de Jésus : il prend place dans la longue chaîne des ancêtres qui ont construit l'histoire du peuple juif… mais "ce qui est engendré en Marie est de l'Esprit-Saint". (1/20)

continuité et rupture dans la naissance de Jésus : il naît dans la discrétion et l'indifférence… mais il est menacé de mort dès cet instant et ses parents doivent fuir en Egypte.

continuité et rupture dès le départ de sa mission : il prend conscience de son identité de "Fils bien-aimé sur qui l'Esprit demeure"… mais il se trouve affronté aux "tentations" qui sont le lot humain de tout engagement.

continuité et rupture dans la présentation de son message : il est venu "accomplir la Loi et les prophètes"… mais il se trouve obligé de rectifier "ce qui a été dit aux anciens".

Il en sera ainsi lorsque la montée des oppositions témoignera du contraste avec un témoignage qui se voulait service des pauvres et proclamation de la vérité. Il en sera ainsi lorsque l'échéance tragique contraindra à un choix dans la diversité des perspectives messianiques que recelaient les Ecritures. Il en sera ainsi au matin de Pâques et il en sera ainsi jusqu'au terme de l'histoire.

= Pour la pensée sémitique, il n'y a là rien que de très naturel et ceci nous donne l'occasion de compléter la liste des particularités dont Matthieu héritait et qui peuvent enrichir nos esprits formés par le modèle grec de pensée.

Le rythme continuité et rupture est le rythme de l'histoire parce qu'il est le rythme de la vie. Lorsque nous cherchons à percevoir les sentiments propres aux civilisations passées, nous sommes prioritairement sensibles à la fragilité de leurs conditions d'existence. Nous pensons aux conditions précaires de la vie et de la survie d'un clan nomade… nous pensons aux incertitudes climatiques qui pesaient sur le monde rural et conditionnaient une récolte dont il restait étroitement dépendant dans un cadre économique autonome.

Nous oublions le lien au réel et la réaction humaine qu'il engendrait. Les anciens ne pouvaient compter que sur l'immédiat, mais celui-ci en prenait une importance particulière. Faute de recourir à l'abstraction dont ils ne savaient pas comment la faire fonctionner, ils valorisaient l'émotion que suscitaient certains événements: l'enfant qui naissait, le nouvel agneau, le retour du printemps…

Nous avons parlé de la continuité qu'ils introduisaient entre passé, présent et avenir. Nous pouvons y ajouter le rythme qu'ils avaient appris à lire "par expérience" en tout ce qui les entourait, y compris en tout homme. La nature est faite de printemps et d'hiver, la vie de toute personne comme de tout groupe humain est faite de naissance et de décès. Ils en tiraient une manière de "sentir" l'histoire et de la présenter, de façon symbolique et personnelle.

Il ne s'agit pas de revenir sans cesse sur les grandeurs et les faiblesses que comporte tout changement de civilisation. Mais il est certain que Matthieu "valorise" en de multiples domaines "l'humanité et le concret" de la foi chrétienne. De ce fait, il se présente souvent en rupture avec les séquelles que nous conservons de l'esprit scolastique qui  autrefois domina dans l'Eglise.

 

Piste possible de réflexion : continuité et rupture dans notre annonce du message

Annonce en deux temps

Matthieu présente le ministère de Jean-Baptiste en rapprochant deux petits ensembles contrastés. Chacun pourrait se suffire à lui-même. Il est facile de constater que l'auditoire, le ton et l'enseignement y sont très différents. Les premiers versets définissent parfaitement la personne, le message et le ministère de Jean. Puis les reproches aux futurs opposants, pharisiens et sadducéens, donnent l'occasion de préciser la double perspective qu'ouvrira le témoignage de Jésus : don de l'Esprit et feu d'une critique sans appel.

Dès le début de son évangile, Matthieu nous a habitués à cette alternance de continuité et de rupture. Lorsqu'il parle de la "genèse" de Jésus, il énumère la longue chaîne des ancêtres qui ont construit l'histoire du peuple juif, mais tout aussitôt après, il précise que "ce qui était engendré en Marie était de l'Esprit-Saint" (1/20. Il fournit peu de renseignements sur la naissance, soulignant sa discrétion, mais tout aussitôt après il  parle de la persécution d'Hérode et de la fuite en Egypte.

Bien d'autres exemples témoignent de ce rythme que l'évangéliste imprime aux événements et aux enseignements. Il ne s'agit pas pour lui d'un procédé littéraire, il s'agit d'un mouvement qu'amorce Jean-Baptiste, que Jésus confirmera et qu'il épanouira de façon unique… mais il s'agit du mouvement même de la foi chrétienne, la nôtre et celle qu'il nous revient de proposer à nos contemporains.

C'est dire l'intensité de la pensée que l'évangéliste concentre en ce passage. Car pour lui il ne s'agit pas de n'importe quelle continuité ni de n'importe quelle rupture.

La personne, le message et le ministère "ordinaire" de Jean

* En ces jours-là… nous savons comment ils se présentaient et les rapprochements avec notre époque sont nombreux: en Palestine, l'occupation romaine favorisait l'influence d'une civilisation peu religieuse, ouverte au matérialisme et à la violence… la religion entretenait la nostalgie d'un passé glorieux mais se sclérosait dans des traditions de plus en plus inadaptées… le temple restait un bâtiment majestueux mais, en son sein, des luttes d'influence déchiraient le peu d'autorité que concédait la force occupante…

* C'est dans ce désert que Jean se présente… Bien entendu le mot "désert" est à prendre au sens symbolique et, sous cet angle, il convient parfaitement à la situation actuelle. Les voix chrétiennes ne sont pas dominantes dans le concert des médias et le faible nombre des chrétiens ne constitue pas un phénomène de masse semblable à ceux qui touchent nos contemporains.

Peu importe, Jean ose se présenter, se rendre visible selon un style contrasté et sans doute méprisé par beaucoup. Et il ose "proclamer" sans trop savoir qui recueillera son annonce.

* Prêtons une attention particulière à cette annonce. Deux handicaps risquent de nous éloigner de son sens exact. L'appellation qui désigne habituellement Jean, à savoir "baptiste", fausse l'ordre des priorités que Matthieu souligne entre foi et rites sacramentels; nous pouvons le remarquer, le baptême n'arrivera qu'en finale et en une simple allusion. Par ailleurs, le mot que l'on traduit par "conversion" a une portée beaucoup plus vaste que ne lui donne le sens courant et il ne fait qu'introduire l'essentiel, à savoir la nouvelle manière de situer le Royaume.

'Le Royaume des cieux s'est approché"… Jésus reprendra les mêmes termes au début de sa prédication. Il s'agit là d'une contestation radicale de tout ce qui se concevait et continue de se concevoir en matière religieuse.

Il  faut y insister, car cette annonce invite à un "retournement de pensée", bien avant d'engendrer, si besoin, un retournement moral. La majorité des "systèmes religieux" sont orientés "vers le haut", dans le recours à un Etre suprême dont on cherche à provoquer l'intervention à notre profit; son efficacité semble être d'autant plus grande qu'il se situe "en dehors", "au-dessus" de cette contingence humaine dont nous subissons les pesanteurs. Or, le mouvement de la foi chrétienne s'oriente en sens inverse, elle est accueil d'une présence très concrète, celle de Jésus.

En rapport avec cette priorité que souligne Matthieu, nous pouvons mesurer aujourd'hui les méfaits du glissement progressif qu'a entraîné la crise catholiques-protestants. En voulant trouver un facteur de paix dans un vague déisme consensuel, la religiosité occidentale s'est trouvée déstabilisée et éloignée du pivot essentiel de la foi chrétienne: Jésus et son évangile. En milieu catholique, nous en sortons à peine, mais il est évident qu'un "retournement de pensée" doit rester le cœur de notre annonce de la foi. Les considérations morales et la pastorale des sacrements viendront après.

* dans la ligne d'Isaïe le prophète… Il faut légèrement rectifier ce que nous disions précédemment des religions. Le judaïsme, en son courant prophétique, avait entrevu cette        "voie nouvelle" que le Seigneur proposerait aux hommes. Il l'avait entrevu comme une voie libératrice, d'où le thème du désert qui évoquait la libération d'Egypte et le retour de l'exil. Il l'avait entrevu comme une voie difficile, d'où la mention de sentiers à rendre "bien droits".

Ce sont là deux éléments positifs pour un dialogue avec nos contemporains. Lorsque nous présentons une vision équilibrée de notre foi, nous ne cédons pas à un phénomène de mode, et encore moins à un souci de recrutement alors que le groupe chrétien se fait minoritaire. Nous revenons aux sources par-delà les temps confus des siècles dits de chrétienté et nous le faisons avec un souci de "libération" et de "création" selon l'esprit authentique de l'évangile.

Bien entendu, il faut faire admettre que le vêtement de l'évangile est le vêtement du désert, dépouillé de certains oripeaux dogmatiques qui peuvent sécuriser certains. Il  faut faire admettre que la nourriture de la foi est d'ordre frugal, pain et vin, signe d'une présence qui se veut discrète. Et il nous appartient de vivre en premier cette cohérence.

* La description du premier auditoire appartient au domaine historique. L'historien Josèphe nous renseigne sur la grande notoriété, sinon la grande influence, qu'eut Jean Baptiste au temps de sa prédication. Nous retrouverons cet auditoire comme une composante des "foules nombreuses" qui prêteront attention à la prédication de Jésus. (4/25)

Face aux ruptures inévitables

* Un changement d'auditoire détermine assez brutalement la deuxième partie de notre passage. Souvent, c'est la seule que l'on retient pour le ministère de Jean alors que les deux "volets" de la prédication de Jean sont révélateurs de la pensée de Matthieu à son sujet. Avant d'en préciser le contenu et la portée, deux remarques s'imposent.

= Cette présentation est symbolique. Pour qui connaît les catégories qui sont avancées, les désignations posent question. Une démarche positive des pharisiens auprès de Jean apparaît étonnante puisqu'il leur sera reproché ensuite de "n'avoir pas cru en lui". Quant à la présence des sadducéens, elle est encore plus invraisemblable lorsqu'on connaît leur doctrine.

Matthieu tient donc à anticiper la convergence des oppositions que Jésus rencontrera par la suite. Les pharisiens sont symboles de conservatisme: ils ne cesseront d'opposer une constante résistance à l'enseignement de Jésus. Les sadducéens sont symboles d'agressivité violente: détenteurs des plus hautes fonctions sacerdotales ou membres des familles influentes de Jérusalem, ils contribueront au rejet dramatique que prononcera le Grand Conseil.

Dimanche dernier, nous précisions la continuité du temps et de l'histoire selon la conception sémitique. En voici une parfaite illustration. Le vocabulaire des reproches anticipe celui de Jésus avec les mêmes formules. L'expression "engeance de vipères" se retrouvera dans les invectives aux pharisiens à la veille de la passion (23/33)… l'allusion au "plant que le Père n'a pas planté" complètera l'enseignement sur le pur et l'impur (15/13)… l'exemple de l'arbre improductif constituera une mise en garde contre les faux prophètes (7/19)…

= Convient-ils aux chrétiens de recourir à des termes aussi virulents que ceux de Jean-Baptiste. Le genre littéraire du pamphlet a été adopté autrefois par quelques écrivains catholiques et conserve son influence dans l'expression de certaines publications.

Peut-il être concilié avec l'esprit de l'évangile? Il nous revient d'y réfléchir.

* Il n'empêche que Matthieu est des plus clairs lorsqu'il parle de Jésus comme celui qui nous plonge dans l'Esprit-Saint et le feu… non pas l'Esprit seulement, non pas le feu seulement, mais l'Esprit et le feu… Dans son esprit, il s'agit là de deux orientations dont il perçoit qu'elles sont différentes mais qu'il inclut dans la mission en exigence de complémentarité.

Ne confondons pas la pensée juive de Matthieu avec celle de Luc qui, à la Pentecôte, parlera du feu comme symbole de l'Esprit. Il s'agit ici du feu " qui brûle la bale" après que "l'aire ait été purifiée". Il suffit de lire le verset suivant pour lever toute ambiguïté. Certes, le langage sémitique procède souvent par antithèse, mais, en cette mention, il s'agit de deux aspects complémentaires du témoignage de Jésus.

* Il en ressort l'importance des trois reproches qui font symétrie à la séparation finale en disposition littéraire. Ils sont exprimés en langage d'époque, mais leur portée est universelle.

Premier reproche : l'hypocrisie… "Qui vous a suggéré de fuir la colère?"

L'évangéliste va plus loin que les simples sentiments. Il en appelle à un personnage qui n'est pas nommé mais qu'il est facile de préciser en rapprochant du récit des "tentations de Jésus au désert", car le désert est également le lieu symbolique où règne Satan. Pharisiens et sadducéens font semblant d'être poussés vers Jean par un désir de repentir, mais ce n'est qu'une façade. Comme le précisera le quatrième évangéliste : "vous vous dites fils d'Abraham, mais votre père, c'est le diable"(8/44).

Deuxième reproche : les fausses sécurités qui se cristallisent sur le passé

Là aussi, ce reproche est commun à Matthieu et au quatrième évangéliste. Celui-ci s'exprime peut-être plus clairement. Aux juifs qui prétendent: "notre père, c'est Abraham!", Jésus rétorque: "Si vous êtes enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham or maintenant vous cherchez à me tuer…"

Troisième reproche : l'absence de fruits

Avec le recul, il est facile d'applaudir  la présentation faite des déficiences du judaïsme. Il est plus délicat de tenter la même analyse et d'aboutir à des conclusions aussi tranchées lorsqu'il s'agit des déficiences de l'Eglise dans le passé. Car, malgré le retard qu'ont pu prendre les évolutions qui s'imposaient, nous sommes bénéficiaires du courant qui continuait de progresser "sous les feuilles d'automne".

Conclusion

Il  faut donc tenir compte de la diversité des interlocuteurs et de la variété des dialogues pour ne pas refuser certaines évidences. Mais elles ne doivent pas nous rendre timides pour affirmer que le message dont nous sommes dépositaires est marqué d'Esprit et de feu. Ces deux constantes sont appelées à rythmer la vie de l'Eglise en lui imprimant un mouvement fait de continuité et de rupture. Mais la foi chrétienne ne les invente pas, il s'agit du rythme de la vie des hommes, que ce soit le rythme de leur histoire personnelle comme celui de leur vie communautaire.

Mise à jour le Lundi, 05 Décembre 2016 14:05
 
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