Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : Dimanche du Christ Roi de l’Univers


Actualité


C'est toujours avec précaution qu'il nous faut aborder le thème du "Christ, roi de l'univers". Tant d'a priori pèsent sur le mot "roi". La plupart des nations ont abandonné cette organisation politique; ceux qui la conservent en ont restreint l'exercice ou l'exercent en accentuant malheureusement les injustices inhérentes à ce système. La fonction de gouvernement a souvent disparu en même temps que les multiples responsabilités qui y étaient attachées et en faisaient un service avant d'en faire un droit. La notion de royauté a ainsi perdu nombre de dimensions qu'elle évoquait dans le passé. Seules ressortent les évocations de fastes et de privilèges, sinon d'arbitraires.

En contraste avec ces clichés, notre "imaginaire religieux" a évolué. Une plus grande attention à l'évangile et une meilleure connaissance des textes ont "rapproché" Jésus des conditions "ordinaires" de son époque. Sa densité d'humanité a été privilégiée tandis que s'estompait le "merveilleux" qui marquait l'enseignement passé. Les évolutions de l'Eglise ont accentué cette prise de distance. Face aux critiques de l'athéisme, un nouvel état d'esprit s'est rapproché d'une simplicité qui se trouve trahie par l'image de la royauté. Explications théologiques ou exégétiques nous paraissent relever de la tradition plus que de la mission actuelle.

Par ailleurs, lorsque nous prenons connaissance des événements du monde, nous ne pouvons manquer de nous poser la question : "Qui est le Roi de l'univers ?". Tant de violences, de dictatures, de répressions, de terreur… Ce qui domine, n'est-ce pas l'argent, l'égoïsme, l'opulence des uns nourrie de la détresse des autres ?… Le Roi de l'univers, c'est tout ce qu'on veut, sauf Jésus-Christ…

 

Evangile

Evangile selon saint Jean 18/33-37

Lorsque Jésus comparut devant Pilate, celui-ci l'interrogea :

"C'est toi, le roi des Juifs ? "

(1. Les conditions habituelles, quelque peu méprisantes, des interventions politiques en foi chrétienne)

Jésus lui demanda : "Dis-tu cela de toi-même ou bien parce que d'autres te l'ont dit de moi? "

Pilate répondit : "Est-ce que je suis juif, moi ?

Ta nation et les grands prêtres t'ont livré à moi. Qu'as-tu fait ? "

(2. Première différence entre foi chrétienne et politique : origine et méthodes)

Jésus déclara : "Ma royauté n'est pas de ce monde.

Si ma royauté était de ce monde, mes gardes auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs.

Mais ma royauté ne vient pas d'ici. "

(3. Deuxième différence entre foi chrétienne et politique : finalité)

Pilate lui dit : " Donc tu es roi, toi ? "

Jésus répondit : " C'est toi qui dis que je suis roi.

Mais moi, je suis né, je suis venu dans le monde,

pour ceci : rendre témoignage à la vérité.

Quiconque est de la vérité écoute ma voix."

Préliminaires concernant les derniers dimanches de l'année et l'appellation qui leur est attribuée habituellement de célébration du "Christ - Roi de l'univers"

En Année A, le texte retenu par la liturgie est celui qui décrit le jugement final en le reliant à l'engagement vis-à-vis des pauvres auxquels Jésus s'assimile : "J'avais faim, vous m'avez donné à manger…" Les remarques concernant le contexte invitent à rapprocher de la parabole des talents et du début du sermon sur la montagne. La piste possible pose l'interrogation : "comportement de brebis ou comportement de chèvres?". Le thème est développé selon les perspectives d'un chantier réussi - un chef de chantier engagé - la mentalité des ouvriers - l'étonnement des brebis.

Le thème de la "royauté de Jésus" n'est pas abordé. Le texte d'évangile reste la référence principale.

En Année C, le texte retenu par la liturgie est celui qui rapporte le dialogue de Jésus en croix avec un de ses compagnons d'infortune. "Souviens-toi de moi quand tu seras venu dans ton Royaume - Aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le paradis"…

Les préliminaires abordent la question du "malaise" éprouvé par les chrétiens d'aujourd'hui en raison du "décalage" entre le vocabulaire et la sensibilité actuelle des assemblées chrétiennes. Nous y renvoyons sur les trois points qui "débordent" le texte de cette année.    1. l'évolution du vocabulaire : le sens donné à certains mots évolue alors que la phonétique reste la même… 2. ainsi en est-il du mot "Roi": les théologiens arrivent à jongler en introduisant de subtiles distinctions, ils ne peuvent empêcher que de nombreux faux-sens ou contresens habitent les esprits… 3. la fête du Christ Roi a été instituée en 1925 dans un contexte précis qui permet de saisir les intentions de Pie XI - le déplacement opéré par le Concile en la reportant au dernier dimanche de l'année liturgique n'a rien changé à son ambiguïté…

La méthode adoptée pour l'année C invitait à prêter attention au passage d'évangile : "Mort d'un martyr ou mise au monde de l'Eglise": à l'écoute de Luc en ce qui concerne l'ensemble de la crucifixion - à la lumière de Luc pour souligner les deux orientations de la foi chrétienne, une "visée éternelle" et l'aujourd'hui de la vie.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Parler de royauté aujourd’hui est  inconfortable. Les théologiens peuvent se perdre dans des considérations théoriques sur la royauté "éternelle" qui est celle de Jésus en raison de sa nature divine, les exégètes peuvent se perdre dans le commentaire des visions apocalyptiques.  Et le fidèle peut éprouver un certain malaise.

La royauté est une institution de plus en plus périmée comme système d'organisation de nos sociétés. Un certain nombre de handicaps s'attachent à son souvenir et, sur ce point, nous ne pouvons pas regretter l'évolution de nos contemporains. Par ailleurs, la date récente de la fête du Christ-Roi nous permet de percevoir l'objectif dans lequel Pie XI mettait ses espérances en 1925. Il s'agissait d'une "nouvelle chrétienté" selon sa devise : "La paix du Christ dans le règne du Christ". Les perturbations et les mutations qui ont marqué le vingtième siècle ont apporté bien des nuances à l'absolu de ses orientations.

La plupart des chrétiens perçoivent donc que certaines expressions "sonnent faux". Ils y sont d'autant plus sensibles qu'ils perçoivent également qu'elles sonnent faux pour tout observateur "objectif" appartenant à leur civilisation. Le dernier Concile les a ouverts à la possibilité d'une évolution et ils comprennent mal certaines "persistances" qui ne s'imposent pas.

Par "bonne volonté", durant les dernières années, nombre de commentateurs ont quelque peu noyé leur auditoire en subtiles distinctions pour conserver le vocabulaire passé. Bien entendu, ce qu'ils en ont dit était parfaitement exact, mais, d'une part leurs "explications" sont souvent passées "au dessus" de la tête des fidèles et d'autre part ceux-ci sont souvent lassés de la lourdeur qu'engendre cette répétition. Leur réalisme habituel leur fait souhaiter une solution de "bon sens": si un mot ne convient plus, qu'on fasse émerger autrement la réalité qu'il visait à exprimer. Il s’agit de ne pas alimenter cette "lassitude" propre à beaucoup de communautés.

* Pour mieux exploiter le texte d'évangile, plusieurs remarques sont utiles.

=  Se posent d'abord des questions de traductions et d'interprétations, en raison du style "concentré" que Jean adopte dans le dialogue entre Jésus et Pilate. Ainsi, ne s’impose pas la conclusion que Jésus affirme qu'il est roi. Bien au contraire, la phrase peut être interprétée comme un refus qui renvoie sa formulation au gouverneur romain : "C'est toi qui dis que je suis roi"… sous-entendu "tu n'as rien compris, le mot ne convient pas !" Moyennent quoi Jésus précise le véritable objectif qui a dominé son engagement: "rendre témoignage à la vérité". Il est abusif de voir, en ces précisions, la reconnaissance d'une quelconque royauté. Il s'agit au contraire d'une contestation. Il suffit de se souvenir qu'au soir du partage des pains, "Jésus se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi, s'enfuit dans la montagne, tout seul" (6/15)

=  Nous connaissons la réflexion que Jean mentionne à l'issue de ce passage. Jésus a précisé que sa mission était de "rendre témoignage à la vérité". Pilate lui dit : "Qu'est-ce que la  vérité ?" Il est difficile de préciser s'il s'agit d'une réflexion désabusée ou d'une constatation qui traduit la difficulté du gouverneur romain pour voir clair dans la situation complexe dont il hérite.

=  Nous ne lisons qu'un court passage de la passion selon saint Jean. Ceci est compréhensible dans le cadre de la liturgie, mais ceci est dommageable lorsque certains à priori risquent de fausser les commentaires.

Au plan littéraire, Jean donne une grande importance à la comparution de Jésus devant Pilate. Antérieurement, il a abondamment développé les oppositions entre Jésus et les responsables religieux. Par ailleurs, il respecte un fait historique : le Sanhédrin n'avait pas le droit de se réunir la veille de la pâque. Le procès religieux qu'évoquent les autres évangélistes n'a été qu'une parodie de procès destinée à faire pression sur le gouverneur.

Grâce au jeu des entrées et des sorties de Pilate, il est possible de repérer une composition très structurée en chiasme de sept tableaux :

A. 18/29-32 - Pilate sort … Les Juifs réclament que Pilate condamne Jésus sans formuler d'accusation explicite - Le gouverneur les renvoie à "leur" Loi en sachant très bien que le pouvoir romain s'est réservé les condamnations capitales.

B. 18/33-38a - Pilate entre et engage la discussion avec Jésus - premier contact en forme de mépris : "c'est donc toi le roi des juifs" - contre-question de Jésus qui oblige Pilate à faire face personnellement au dossier - dialogue sur la mission que Jésus s'est fixée : rendre témoignage à la vérité

C. 18/38b-40 - Pilate sort et affirme une première fois l'innocence de Jésus - il tente le faux fuyant de la libération traditionnelle d'un prisonnier - les Juifs choisissent le brigand Barabbas

D. 19/1-3 - sans doute à l'intérieur - condamnation à la flagellation et exécution doublée d'une scène de dérision sur le thème "Roi des Juifs"

C'. 19/4-8 - Pilate sort - deuxième affirmation de l'innocence de Jésus - celui-ci est emmené au dehors et présenté : "Voici l'homme" - vive réaction des gardes et des grands-prêtres Troisième affirmation de l'innocence de Jésus - évocation de la Loi juive et du titre de "Fils de Dieu" revendiqué par Jésus - frayeur de Pilate qui voit le procès se déplacer vers une référence religieuse.

B'. 19/9-11 - Pilate entre et engage une discussion "théologique": "D'ou es-tu?" - le silence de Jésus ouvre un exposé aussi théologique sur l'origine des "pouvoirs"

A'. 19/12-15 - Pilate sort avec Jésus - Les Juifs déplacent le procès sur un plan politique - ils menacent d'en appeler à César et en arrivent à renier leur souveraineté nationale - Pilate le "leur" livre

Hormis la flagellation, le centre du chiasme semble correspondre symboliquement à la position des romains vis-à-vis de Jésus durant sa vie publique. Il est impensable que Pilate ne se soit pas renseigné à son sujet dès que sa prédication a exercé une certaine influence sur ses contemporains. Le rapport des espions romains a du ranger Jésus parmi les prédicateurs "spirituels" dont les occupants n'avaient rien à craindre.

En ce dimanche,  nous lisons le 2ème tableau (B), rapportant le premier dialogue entre le gouverneur romain et Jésus.

* Le quatrième évangéliste a concentré sur la passion la mise en lumière du triple combat qui a été celui de Jésus au long de son engagement public : combat contre les pesanteurs religieuses, combat contre les pesanteurs socio-politiques, combat contre les pesanteurs personnelles dont témoignent les foules. Le dialogue avec Pilate dépasse donc la description d'une simple péripétie relative à la passion de Jésus. Il devient un symbole de la position chrétienne face au pouvoir politique. L'auteur y éclaire les pièges contre lesquels il sera toujours nécessaire de se prémunir.

Le modèle "royal" de gouvernement chez les anciens

Il nous est très difficile de rejoindre la sensibilité des anciens à l'égard du système "royal". Il se présentait comme le système "traditionnel"  adopté par  la plupart des peuples. Les réactions concrètes devaient correspondre à celles que nous portons actuellement sur le système démocratique, il paraissait le meilleur malgré ses imperfections et ses abus. Non sans hésitation, les tribus de Palestine centrale l'avaient adopté pour leur fédération vers 1050 avant notre ère. Le peuple juif lui devait sa survie face aux Philistins et aux puissants voisins qui l'avaient menacé par la suite.

Le modèle ancien unissait une dimension religieuse à la dimension sociale. L'effroi de Pilate en témoigne, de même que la question "D'où es-tu?", lorsque est évoquée une possible référence à "Jésus - Fils de Dieu". Les rois étaient divins par nature et ce lien justifiait leurs pouvoirs civils et militaires. Israël se démarquait de cette catégorie de pensée en soumettant les rois aux exigences de la Loi et en soulignant que leur souveraineté humaine s'exerçait au nom de Dieu. Dans le dialogue qui précède la passion, il est évident que Pilate en reste à une conception purement politique mais Jésus fait plus que se référer au progrès religieux opéré en conception "ordinaire" par les penseurs juifs. En parlant de "rendre témoignage à la vérité", il entre dans notre humanité de façon totalement inédite.

Il importe donc de ne pas "survoler" la traduction. Jésus "brouille les cartes" non seulement dans l'esprit de Pilate mais en toute réflexion qui se référera à l'évangile en souci de "percevoir la vérité" dans les multiples domaines qui affectent notre vie humaine.

Piste possible de réflexion : une "vraie" question = qu'est-ce que la vérité ?…

Le texte de Jean

Le texte de Jean est des plus nets. Jésus refuse le titre de roi selon la conception "universelle" que partageait la pensée romaine. Il importe de ne pas faire d'erreur d'appréciation sur "l'intelligence" de Pilate. Celui-ci était bien incapable de saisir les nuances que comportaient les premières explications de Jésus. La notion d'un "royaume qui n'est pas de ce monde" parce qu'il s'agit du "royaume de Dieu" était très développée dans la pensée juive. Mais elle échappait aux modèles de pensée des romains, plus "terre à terre" et facilement polythéistes.

La première réflexion de Pilate est d'ailleurs péjorative. "C'est donc toi le prétendu roi des juifs", sous entendu toi dont l'arrestation provoque tant de perturbations inopportunes au moment de la fête. La résidence habituelle du gouverneur était à Césarée, en bordure de la Méditerranée. Pilate avait entendu parler de Jésus, mais il ne l'avait certainement jamais rencontré. L'orgueil romain donne le ton du premier contact, car, à ce moment, Jésus se trouve dans une telle situation qu'il paraît insensé de vouloir lui appliquer le titre de "Roi des juifs".

La deuxième remarque de Pilate est à interpréter dans le même sens. Comme en témoigne le rejet du mot "toi" en fin de phrase, il renforce le contraste avec la situation dérisoire de Jésus: "Dans l'état où tu es, tu continues à prétendre que tu es roi". Jésus est donc amené à reprendre son explication de façon encore plus nette. Il refuse cette formulation en raison du sens que lui donne le gouverneur romain : "C'est toi qui dis que je suis roi"… sous-entendu "tu n'as rien compris, le mot ne convient pas !" Moyennent quoi Jésus précise le véritable objectif qui a dominé son engagement: "rendre témoignage à la vérité".

La suite du récit confirme la conclusion que Pilate tire d'un dialogue qui le dépasse. Par trois fois, il affirmera en public l'innocence de Jésus. Ce faisant, il ira à contre-courant de la pression des grands prêtres et des foules, mais, lorsqu'il s'adressera aux juifs, il précisera: "faut-il crucifier votre roi?" Et, dans le dialogue final, la royauté "juive" de Jésus se retrouvera au même rang politique que la royauté "de César".

Jésus avait mis fin à un même "dialogue de sourds" au soir du partage des pains, "Se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi, il s'était enfui dans la montagne, tout seul" (6/15). Cette attitude s'imposera à toute époque.

Mais Jésus était ensuite descendu de la montagne et il avait rejoint la barque de ses amis aux prises avec la tempête. C'est avec eux qu'il avait accueilli la foule et avait précisé la nature du "pain de vie" qu'il mettait à la disposition de tous en son propre témoignage.

L'évolution des "sensibilités" actuelles face à la vérité

* En écoutant ce passage, nous risquons de limiter notre réflexion en la portant uniquement sur la rectification que Jésus apporte à l'opinion de Pilate. Or, dans cette discussion, Jésus ne se contente pas d'écarter les dérives concernant la place que les hommes pourront lui reconnaître, il ouvre un chantier beaucoup plus vaste qui sollicite les chrétiens de tous les temps. Il rappelle que son engagement vise essentiellement à "rendre témoignage à la vérité" et il souhaite que chacun "se mette à son écoute" pour construire une voie personnelle d'épanouissement.

Il faut admettre qu'à force d'être commentées, ces paroles ont été figées. Pas question de sous- estimer le souci qu'ont eu les penseurs chrétiens des siècles passés en vue de mieux exprimer la vérité qu'éclairaient les évangiles. Mais le genre littéraire qu'ils ont souvent adopté a fini par donner à cette vérité un visage doctrinal qui la situait hors du temps et de l'existence concrète des croyants. La "méprise royale" a fait de nouveau son apparition sous une forme aussi dommageable que celle que Jésus refusait. La "Vérité" a été dressée comme un absolu qui exigeait une adhésion totale et aveugle, son interprétation étant réservée à une élite "de droit divin".

Fort heureusement, les évolutions contemporaines remettent en question cette stagnation et nous invitent à situer autrement nos rapports avec la vérité de l'évangile. Il est dommage que la liturgie fasse l'impasse sur la remarque spontanée que Pilate ajoute à notre passage : "Qu'est-ce que la vérité?". Jamais une remarque ne fut plus actuelle.

* Nous pouvons d'abord remarquer l'amplitude que l'évangéliste donne au mot "vérité". Il se garde de l'enserrer dans une liste de sujets précis. Nous n'avons pas tort de nous reporter au ministère historique de Jésus pour repérer les domaines qu'il a abordés dans son enseignement ou qu'il a éclairés par son engagement. Mais nous constatons alors que la liste est impressionnante et il nous est difficile de prétendre la clore : lumières sur le "visage de Dieu" aussi bien que sur le "visage de l'homme", lumières sur les rapports étroits entre monde divin et monde humain, lumières sur nos problèmes de société comme sur nos problèmes personnels, lumières sur la paix et le partage, lumières sur la joie comme sur la souffrance, etc…etc…

Nous percevons également qu'une telle diversité a fait éclater le cadre historique limité de la première prédication de Jésus. Le travail des évangélistes, tout autant que notre foi en la résurrection, nous encourage à aller toujours plus avant dans l'accueil d'une "vérité" qui poursuit son influence au service des temps et des lieux. L'Esprit qui nous est donné dans la foi au Christ n'est pas un esprit de conservation, mais un esprit d'avenir qui libère tout son dynamisme lorsqu'il s'agit de construire le présent.

Il est donc naturel que nous cherchions à discerner les routes qui peuvent faciliter l'accueil de la vérité évangélique dans le monde d'aujourd'hui. Pour diverses raisons, ces routes peuvent paraître nouvelles. Et pourtant il serait facile de reprendre au sujet de la Vérité ce que l'Apocalypse nous dit de la présence de Jésus: "Elle se tient à la porte et elle frappe; si quelqu'un entend sa voix et lui ouvre, elle entre chez lui et prend place à sa table pour nourrir sa vie" (3/20)

* Pour être bref, notre époque est marquée de trois orientations qui la situent différemment  du siècle passé. Nous percevons nettement ces aspirations dans le domaine des sciences astro-physiques ou micro-organiques, mais elles marquent tout autant notre inconscient et notre attitude face à la "vérité", qu'il s'agisse du monde matériel, du monde humain ou du monde divin

1. Nous avons conscience de la profondeur du réel, tout en sachant que nous n'arriverons pas à atteindre ses limites. De ce fait, nous refusons toute explication superficielle. Loin de contester une part d'inconnu, nous "sentons" les artifices qui tentent de cacher le "terrain mouvant" de certaines présentations. En outre, la meilleure connaissance que nous avons du passé nous invite à une présentation équilibrée, à la fois plus précise et plus relative.

2. Nous sommes devenus sensibles à "l'illusion des apparences". Ceci est spontané lorsqu'il s'agit des explications concernant le monde matériel. Effectivement, nous sourions en prenant connaissance des analyses anciennes qui ne disposaient pas du matériel d'analyse qui favorise notre rapport au réel. Mais ceci influence également nos relations mutuelles, en positif comme en négatif. Les sciences humaines ne nous font pas désespérer des valeurs que chacun porte en soi et des sentiments qui guident les activités. Mais leur influence est indéniable tant pour excuser certaines déficiences que pour tempérer certaines admirations. Il serait dangereux d'exclure de cette sensibilité la "vérité religieuse". Cette tentative ne peut que favoriser le rejet total que prône l'athéisme ou réduire la foi à un fidéisme anachronique qui n'a rien à voir avec la vérité de l'évangile.

3. Enfin, nous somme plus sensibles que par le passé au devenir des êtres et des choses. La stabilité du monde cosmique a été mis à mal par les précisions astronomiques. Il en a été de même de la stabilité de notre environnement. La théorie de l'évolution a été supplantée par l'imprévu des mutations. L'apparition de nos ancêtres a été de plus en plus reculée dans le temps sans parler de l'inconnu qui pèse sur les premiers millénaires de leur histoire. La mondialisation actuelle accentue cette fluctuation tant pour le passé que pour le présent. Il est possible d'en tirer une vision pessimiste, mais il est également possible d'en tirer des motifs d'espérance.

Témoigner de la vérité aujourd'hui …

La manière ancienne de présenter l'Eglise catholique comme détentrice de "la vérité" ne nous facilite pas une présentation renouvelée de l'Evangile à la lumière des aspirations de notre temps. Il est certain que nous retrouverons souvent l'ambiance de suspicion et d'incompréhension qui a marqué la comparution devant Pilate. Pourtant, cette pesanteur ne doit pas nous empêcher de nous sentir investis de la mission que Jésus s'était fixée et qu'il soutient aujourd'hui de son Esprit : "rendre témoignage à la vérité en faisant entendre sa voix" parmi les clameurs du monde.

Première exigence : revenir à la source …

Il importe avant tout de ne pas faire de complexe. Chrétiens, nous vivons, directement ou indirectement, de la vérité dont Jésus a témoigné. Notre lien avec lui se situe même au-delà. Comme Jean l'écrit à propos de l'Esprit de vérité, "il demeure auprès de nous et il est en nous".

Saint Jean de la Croix avait également une belle formule lorsqu'il faisait dire à Dieu: "Si je t'ai tout dit en ma Parole qui est mon Fils, je n'en ai point d'autre que je puisse maintenant révéler. Regarde-le seulement et tu y trouveras encore plus que tu ne demandes et plus que tu ne saurais souhaiter. Si tu le regardes bien, tu y trouveras tout, parce qu'il a été toute ma Parole, ma révélation, ma réponse…que je vous ai manifestées et révélées en vous le donnant pour Frère, pour Maître et pour compagnon… Regarde-le, lui qui ne parle plus. Tu trouveras tout cela déjà fait et donné en une seule fois"…

Notre attitude doit donc se démarquer de celle de Pilate qui se contentait d'un regard impersonnel, suscité par l'environnement du moment. Elle doit se démarquer également de celle des foules qui ne dépassent pas le plan des "leaders" à la manière de ce monde.

Deuxième exigence : intégrer de nouveaux modèles de pensée …

"L'Esprit vous enseignera tout en vous rappelant ce que je vous ai dit" "Il ne parlera pas de lui-même. C'est de mon bien qu'il recevra et il vous le communiquera"

En nous appuyant sur les évangiles et leur densité "historique", nous bénéficions de nombreux atouts pour "témoigner de la vérité" dans le monde d'aujourd'hui. Il est vrai que leur présentation ne nous est pas familière et que le passé a souvent "sélectionné" les points de référence en vue de répondre à une actualité qui n'est plus la nôtre. Mais le simple souvenir des lectures du dimanche fournit de nombreux exemples cohérents avec la sensibilité actuelle.

Ainsi en est-il de l'aspiration à la profondeur du réel. Il est indéniable que Jésus a fait l'impasse sur certains points "scientifiques". A la différence des récits bibliques, il n'a rien dit de la création du monde et de l'apparition de l'homme, il n'a donné aucune précision sur la fin des temps et le monde futur… ce qui ne l'a pas empêché de mettre en évidence la richesse de personnalité que tout homme porte en lui et d'ouvrir des horizons universels auxquels nos civilisations ont mis bien du temps à accéder. Avec le recul nous pouvons mesurer cet équilibre. Il est dommage que la plupart des commentaires passent rapidement sur une densité d'humanité qui fait le poids au regard des multiples théories et des nombreuses présentations pédagogiques actuelles.

Ce que Jésus a révélé du monde de Dieu est affecté d'une grande discrétion de détails. L'imaginaire religieux habituel y tient peu de place et pourtant le "visage de Dieu" qui émerge de l'enseignement de Jésus est suffisamment précis pour remettre en cause bien des conceptions, que ce soit la conception juive ou la conception déiste que les philosophes grecs ont imposée aux siècles suivants.

Nous pourrions poursuivre sur la perspicacité de Jésus face à "l'illusion des apparences". Les pièges de ses opposants se sont souvent ajoutés à l'incompréhension de ses compagnons. Et pourtant, sa lucidité fut rarement prise en défaut, y compris lorsqu'il risquait d'être la victime de cette franchise. La fin du dialogue avec Pilate en est un parfait exemple.

Lorsque nous disposons d'un temps suffisant de conversation, n'hésitons pas à évoquer les épisodes qui témoignent de l'immense confiance que Jésus attribuait au "devenir". Nos contemporains ne peuvent manquer d'y être sensibles. Ils sont souvent marqués d'une certaine suspicion vis-à-vis du futur et il est difficile de le leur reprocher au constat de l'actualité. Les évangiles rayonnent une toute autre ambiance. Jésus a osé un "pari positif" sur l'homme de son temps et, par voie d'extension, sur les hommes de tous les temps.

Le regard de Jésus a été pénétrant, sans préjugé ni compromission. Il n'a jamais dramatisé pas plus qu'il n'a condamné définitivement. Nous appelons cela résurrection, d'autres l'appellent humanisme. Peu importe, le monde d'aujourd'hui en a toujours besoin.

Troisième exigence : "exprimer" la vérité ….

Nous ne pouvons sous-estimer les confusions religieuses qui ont marqué les derniers siècles. Il était légitime que l'appel au témoignage soit présenté en première influence pour valoriser la foi chrétienne au regard de nos contemporains. Mais, tandis que le contexte culturel profane familiarisait avec un enseignement plus direct, le discours religieux est resté très dépendant d'une forme et d'un langage devenu inexpressif.

Sans cesser de "témoigner" de la vérité, il s'agit maintenant de la dire… non pas dire machinalement des formules que l'on tient pour sacrées, mais dire la simplicité de celui qui est pour nous Chemin, Vérité et Vie, à partir d'un témoignage précis. Comme Jésus en dialogue avec Pilate, nous aurons parfois l'impression de ne pas donner aux mots le même sens. Pilate en restait à la dimension politique lorsqu'il se référait au mot "roi". Un grand nombre de nos amis sont de même en total décalage avec l'évangile lorsqu'ils se réfèrent à Jésus. Il s'agit le plus souvent de bribes enfantines qu'ils ont vaguement assimilées et dont ils contesteraient la pertinence en tout autre domaine. Si nous ne parlons pas, qui parlera ?

Est-ce si difficile de descendre des hauteurs d'un faux sacré alors que les récits évangéliques se révèlent souvent comme étant en "prise directe" avec les mentalités actuelles ? Débarrassé de tout le folklore dans lequel on l'a étouffé, le témoignage de Jésus recèle  une densité de vécu qui s'harmonise avec les aspirations contemporaines.

 

Conclusion  

 

Une dernière référence peut nous soutenir face aux difficultés que nous rencontrons pour rendre témoignage, de façon active, à la vérité. Dès le début de son évangile, Jean en fait un drame éternel.

Au commencement était le Verbe, source de toute vie, d'une vie qui est lumière des hommes car elle dissipe leurs ténèbres. Il n'était pas hors du monde, il était dans le monde qu'il avait lui-même créé et pourtant les siens ne l'ont pas reconnu.

C'est alors qu'il est venu chez lui, il s'est fait chair de notre chair. Il a pris visage d'un Fils unique, révélant la présence divine comme source de bienfait et comme source de vérité susceptible d'éclairer notre route.

Les siens ne l'ont pas accueilli, mais il s'est trouvé un petit groupe d'amis qui ont cru à ce projet apparemment insensé et lui ont donné leur foi. Ils se situaient ainsi en authentiques enfants de Dieu. Comme Jean-Baptiste, ils avaient conscience de ne pas être lumière mais d'avoir à lui rendre témoignage et ceci au bénéfice de tous.

Ils furent ainsi introduits dans la vérité entière, non comme des serviteurs, mais comme des amis, dépositaires d'un capital de vérité susceptible d'épanouir les virtualités que recèle la création.

 
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