Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 29ème Dimanche du temps ordinaire


Actualité

Depuis plusieurs dimanches, Marc nous propose un même thème de réflexion. centré sur la passion-résurrection de Jésus et ses répercussions pour la foi chrétienne. Il le fait selon un schéma de composition relativement simple : à chaque annonce de la passion-résurrection, il associe un enseignement de portée religieuse ou morale. La première annonce nous invitait à bien percevoir le "style" de messianité vécu historiquement par Jésus. La deuxième annonce abordait quelques points concrets : la vie en communauté chrétienne, la vie familiale, le rapport aux richesses.

L'enseignement qui se trouve associé à la troisième annonce ne semble pas bénéficier de la même clarté. La concision de l'auteur en est sans doute la cause. Il peut donc être utile de préciser le "point sensible" qui commande ce nouvel ensemble. D'autant plus qu'il nous concerne tout autant que les points sensibles précédents.


Evangile 

Evangile selon saint  Marc 10 /35-45

Quatrième développement : la passion-résurrection éclaire la vie du disciple - 3ème annonce - sens de l'idéal chrétien personnel 

Or ils se trouvaient en chemin, en montant vers Jérusalem et Jésus se trouvait à les précéder Et ils étaient stupéfiés or ceux qui suivaient craignaient.

(3ème annonce)

Et ayant pris avec lui de nouveau les Douze, il commença à leur dire ce qui était sur le point de lui advenir :

Voici, nous montons à Jérusalem et

le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, et on le condamnera à mort et on le livrera aux Nations et on le bafouera et on crachera sur lui et on le fouettera et on le tuera et après trois jours il se lèvera.

(Vision triomphaliste de la résurrection)

Et s'avancent auprès de lui Jacques et Jean, les fils de Zébédée en lui disant : Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons.

Celui-ci leur dit : Que voulez-vous que moi, je fasse pour vous ?

Ceux-ci lui dirent : Donne-nous de nous asseoir dans ta gloire, l'un à droite et l'autre à gauche.

(Rectification relative aux apôtres)

Or Jésus leur dit :

Vous ne savez pas ce que vous demandez.

Pouvez-vous boire la coupe que moi, je bois ou être baptisés du baptême dont moi, je serai baptisé.

Ceux-ci lui dirent : Nous le pouvons.

Or Jésus leur dit :

La coupe que moi, je bois, vous la boirez et le baptême dont moi, je serai baptisé, vous en serez baptisés.

Or siéger à ma droite ou à ma gauche, il n'est pas mien de le donner mais c'est pour qui cela a été apprêté.

(Enseignement général)

Et l'ayant entendu, les dix commencèrent à s'indigner au sujet de Jacques et Jean

Et les ayant appelés auprès de lui, Jésus leur dit :

Vous savez que ceux qui estiment être chefs des Nations, se conduisent en seigneurs vis-à-vis d'elles et que leurs grands font sentir leur autorité sur elles.

Or il n'en sera pas ainsi parmi vous mais qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre servant et qui voudra parmi vous être premier sera serviteur de tous.

Car le Fils de l'homme aussi n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ce passage conclut le quatrième développement de l'évangile de Marc. L'idée dominante reste donc la même: la passion-résurrection éclaire la vie du disciple. La composition nous est désormais bien connue et pourtant il est utile de s'y référer car le thème que Marc développe à partir de la troisième annonce peut prêter à confusion.

Marc invite à mesurer la portée des évènements de Pâques en triplant leur annonce. A chaque annonce, il fait correspondre un enseignement. La première lui permettait de dissiper toute confusion concernant le style messianique dont Jésus a témoigné. La deuxième lui donnait l'occasion d'aborder certains secteurs concrets : la vie ne communauté - les questions familiales - la possession des richesses. La composition était claire.

L'ensemble construit à partir de la troisième annonce semble moins bien unifié. Les conséquences n'en sont pas dramatiques, mais il faut garder le souci d'une certaine rigueur à partir du texte. Le "cadre" est toujours constitué d'une annonce qui éclaire un enseignement. L'évangéliste a introduit l'épisode de Jacques et Jean au centre de l'ensemble, ce qui témoigne de l'importance qu'il lui donnait en lien avec la pensée qu'il allait suggérer. Or, l'enseignement qui correspond à la troisième annonce semble simplement reprendre l'enseignement de la deuxième annonce.

Difficulté : trouver le fil conducteur de l'ensemble relatif à la troisième annonce.

Il faut partir d'une conviction : ce n'est pas dans l'habitude de Marc "d'entasser" les enseignements de Jésus sans leur donner de fil conducteur. Ce n'est pas non plus  son style de nous "embarquer" dans des considérations spirituelles ou théologiques. Nous en avons eu confirmation dans la première partie de son évangile: avec Marc, les choses sont nécessairement plus simples et plus pédagogiques.

Situons-nous au temps où Marc écrivait, c'est-à-dire après Pâques, et mettons-nous à la place de ses lecteurs, situation proche de la nôtre. La passion-résurrection de Jésus engendre trois difficultés : 1. la passion-résurrection de Jésus pose question sur la manière dont il a vécu sa messianité et, plus profondément, sur le "visage de Dieu" qu'il a révélé… Les difficultés de Pierre sont les nôtres… 2. de façon moins directe, la passion-résurrection de Jésus influence la manière de vivre en communauté la présence du Jésus ressuscité et se répercute en quelques domaines de la vie personnelle comme le mariage et le rapport aux richesses. Mais, rappelons-le, le lien entre la passion-résurrection de Jésus et notre passion-résurrection reste encore sur un plan théorique… 3. arrive le moment où la passion-résurrection de Jésus devient notre passion-résurrection. Il ne s'agit plus d'un lien théorique, il s'agit d'un drame proche et concret. Les conditions actuelles dans la société occidentale le dédramatisent, mais les persécutions qui menaçaient les lecteurs de Marc n'étaient pas fictives.

Nous avons là les fils conducteurs des trois ensembles sur lesquels nous réfléchissons. Il est logique que Marc se répète, mais ses répétitions se trouvent incluses dans une nouvelle perspective : la passion-résurrection n'est pas à "classer" dans le passé avec un soupir de soulagement puisque c'est Jésus qui a payé le prix de notre entrée au paradis. Tout chrétien est actuellement en situation de passion-résurrection.

Marc présente ce lien de plusieurs façons : a) il détaille davantage le déroulement effectif de la passion de Jésus, il mentionne en particulier "qu'il a été livré aux Nations, on l'a bafoué, on a craché sur lui, on l'a fouetté"… autant de supplices réels qu'ont enduré nos frères premiers chrétiens avant comme après la rédaction de l'évangile de Marc… b) les disciples sont présentés comme étant "en chemin, montant vers Jérusalem", donc sans illusion sur l'issue fatale. D'où leur étonnement et leur crainte, car, nécessairement, ils savent qu'ils seront pris dans la tourmente… c) l'évangéliste évoque le martyre de Jacques et Jean. Nous ne savons pas grand chose sur les dernières années de Jean, mais les Actes des Apôtres (12/2) confirment que Jacques fut le premier apôtre à être mis à mort, sans doute vers 44.

Le plan du troisième ensemble se dessine alors. Il envisage les "illusions" ou "tentations" qui peuvent peser devant cette échéance : 1. la première réside dans une "fuite vers le spirituel". Pour reprendre une réflexion bien connue, nous "gagnons notre paradis"… 2. la deuxième peut être assimilée à un certain fatalisme. Il nous faut accepter des conditions défavorables par obéissance passive au nom de l'autorité que nous conférons à Jésus…

Pour Marc, une troisième voie est possible en insufflant aux événements un tout autre esprit. Jésus a dominé sa passion comme sa résurrection en les vivant comme un "service" universel. Il a ainsi répondu à l'espérance qui s'exprimait depuis longtemps comme en témoigne le texte d'Isaïe. Après Pâques, les chrétiens sont investis de la même mission… Ils la réalisent dans le cadre de la communauté: "se faire dernier de tous et serviteur de tous, particulièrement dans l'accueil des petits"… mais ils la réalisent également dans la manière dont ils assument les conditions difficiles que leur imposent "les nations".

Jésus ne s'est pas retiré du monde. Non seulement, il s'est livré "aux risques d'une vie digne d'être appelée humaine", mais il a fait de son témoignage un combat contre les pesanteurs humaines. Il a "servi" l'humanité en prenant la tête d'un conflit libérateur. Il ne s'est pas payé de mots, il ne s'est pas réfugié dans le ciel, ni avant, ni après le drame. Il a converti ce drame en chantier de re-naissance. En son témoignage historique, il a amorcé ce chantier. Les chrétiens n'ont pas à s'étonner d'avoir à le poursuivre dans les mêmes conditions au long de l'histoire.

Nous avons déjà noté la manière originale dont Marc invitait le lecteur à percevoir les germes de résurrection dans les situations de passion qu'il abordait. Le troisième ensemble ne déroge pas à cette présentation, bien que la concision de Marc rende plus difficile cette perception.

La citation d'Isaïe

Dans l'esprit d'une majorité cette citation risque de susciter une perspective abusive. La plupart des confusions naissent de l'expression : "Jésus a donné sa vie en rançon pour beaucoup". En pensant pouvoir la "résumer" dans la formule "Jésus est mort pour nous", on l'a exposée à tous les "simplismes" de l'imaginaire. 

= Les études récentes ont confirmé ce qui apparaît à la lecture du livre d'Isaïe. Il ne s'agit pas d'un livre, mais de la réunion de plusieurs livres d'auteurs différents, écrits à des dates différentes: soit au temps où l'exil menaçait, soit au temps où il se réalisait (587), soit au moment où les penseurs juifs réfléchissaient à la signification religieuse de cette épreuve.

Le 2ème livre, appelé 2ème Isaïe, mentionne plusieurs fois l'activité d'un "serviteur de Dieu". Les interprétations ont été nombreuses et diverses en ce qui le concerne. Certains passages ne laissent aucun doute sur le fait que l'expression s'applique parfois à Israël en son ensemble, parfois à Israël en son élite, parfois à l'auteur, et même parfois au roi Cyrus, libérateur des déportés. Mais en quatre passages, isolés les uns des autres, le serviteur reste anonyme

42/1-7 présente le serviteur comme choisi et aimé par Dieu, doté de son Esprit pour être "alliance du peuple et lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles et faire sortir les prisonniers de leur cachot".

49/1-9 introduit le thème de l'aspect douloureux de sa carrière.

50/4-9 émane du cœur de l'épreuve: "en vain je me suis fatigué; inutilement j'ai consumé ma force". Mais le serviteur exprime sa foi en la proximité de Dieu et son espérance en une justice finale: "Ma récompense est auprès de mon Dieu".

52/13 - 53/12 développe et approfondit la valeur de l'aspect douloureux évoqué précédemment. Ce passage est le plus célèbre et le plus souvent cité bien que le plus obscur. Le Nouveau testament en fait explicitement l'application au Messie. En première lecture, la liturgie en propose quelques versets, mais il peut être utile de le lire personnellement en son entier.

" Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance, comme un objet devant lequel on se voile la face ; en butte au mépris, nous n'en faisions aucun cas.

En fait, c'était nos souffrances qu'il portait, et nos douleurs dont il s'était chargé ; et nous, nous le regardions comme un puni, frappé de Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités; le châtiment, gage de paix pour nous, a été sur lui, et c'est par ses plaies que nous sommes guéris.

Nous étions tous errants comme des brebis, chacun de nous suivait sa propre voie; et Yahweh a fait retomber sur lui la perversité de nous tous. On le maltraite, et lui se soumet. Il n'ouvre pas la bouche, semblable à l'agneau qu'on mène à la tuerie, et à la brebis muette devant ceux qui la tondent; il n'ouvre point la bouche.

Il a été enlevé sous la contrainte et sous le jugement, et, parmi ses contemporains, qui a pensé qu'il était retranché de la terre des vivants à cause de la révolte de son peuple? On lui a donné son sépulcre avec les méchants, et dans sa mort il est avec le riche, alors qu'il n'a pas commis d'injustice, et qu'il n'y a pas de fraude dans sa bouche.

Mais, Seigneur, que, brisé par la souffrance il te plaise. Daigne faire de sa personne un sacrifice expiatoire, qu'il voie une descendance et que le bon plaisir du Seigneur aboutisse par sa main. Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il prolongera ses jours. Reconnu juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur, au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités.

Dès lors je lui donnerai sa part parmi les grands, il partagera le butin avec les forts, parce qu'il s'est dépouillé jusqu'à la mort et qu'il a été compté parmi les pécheurs; puisqu'il a porté les fautes de beaucoup, et que, pour les pécheurs, il vient intercéder". .

= Théoriquement, ce n'est pas le lieu de clarifier le sens qu'il faut donner à l'expression : "Jésus a donné sa vie en rançon pour beaucoup". Marc insiste surtout sur le but immédiat que Jésus a poursuivi et qui était de "servir". C'est là l'exemple qui conjugue "la passion" de tout engagement et "la résurrection" qui bénéficie à ceux que l'on sert. Pourtant la référence à laquelle Marc recourt risque de troubler plus que de clarifier.

Aujourd'hui, en nos pays occidentaux, la condition chrétienne n'a plus rien de dramatique. Il est donc relativement facile de différencier la "passion-résurrection personnelle" de la passion-résurrection qui fut celle de Jésus et revêt une portée unique en raison de son caractère unique. Il n'en était pas de même au temps des persécutions et nous comprenons la portée que l'évangéliste donnait à la référence prophétique. Il nous faut donc nous inspirer de son intention, il a raison d'évoquer le lien qui existe entre les deux passion-résurrection, mais il nous appartient de "formuler" ce lien selon des modèles de pensée compréhensibles à nos contemporains. Sinon nous ne faisons qu'obscurcir une réalité de foi déjà bien "mystérieuse"…

Christian Duquoc résume cette exigence en un passage que nous empruntons à "Assemblées du Seigneur 60 " pp. 50-51 :

"La réalité du pardon acquis en Jésus oblige à abandonner toute idée de transaction entre lui et Dieu. Jésus n'offre pas un prix pour nous acheter et ainsi apaiser Dieu par une juste compensation. Cette perspective (passée ?…) était commandée par l'emprunt de l'image à la structure sociale de l'antiquité… Ce serait aujourd'hui archaïsme que de s'y tenir. Ce serait plus gravement donner une intelligence fausse de notre libération.

Par contre le pardon comme originalité de Dieu à notre égard permet de montrer le caractère onéreux de notre affranchissement puisqu'il en a coûté à Jésus d'être le torturé et l'assassiné. Ce n'est pas Dieu qui exige une victime de compensation, c'est la logique de notre histoire destructrice qui requiert des victimes et des victimes innocentes. Les prophètes d'Israël avaient déjà été ces victimes. Torturé en son Fils, Dieu est victime de cette logique, mais il en brise la répétition en justifiant son Fils qui a pardonné en faisant sien ce pardon, et du même coup il écarte toute connivence de la Transcendance divine avec la logique de la haine et de la vengeance. Nul ne peut plus en appeler à l'image instinctive de Dieu pour justifier sa domination, sa puissance, sa volonté de destruction ou sa haine. Dieu est du côté des victimes et non des bourreaux. Mais il est du côté des victimes qui créent l'histoire car il ne désespère pas que les bourreaux entrent dans une autre logique : celle de celui-là même qui pardonne...

Dieu n'a pas besoin de rançon pour se faire bon à notre endroit. Mais Dieu entrant dans notre histoire et voulant en jouer le jeu sans intervention miraculeuse est contraint de se soumettre à la puissance de ceux qui s'opposent à ses prophètes de façon à la rompre de l'intérieur par cet acte fou d'espérance qui consiste à inviter à pardonner jusque dans la mort, à celui qui l'inflige. Un autre avenir s'ouvre ainsi, dont le malfaisant lui-même, s'il cesse d'être malfaisant, s'il fait sienne la bonté créatrice de celui qui pardonne, devient également l'acteur."

 Le double symbolisme de la coupe et du baptême

Il n'est pas contestable qu'au moment où il écrit, Marc pense à la vie sacramentelle de l'Eglise. La coupe suggère l'eucharistie et le baptême suggère le sacrement d'entrée dans l'Eglise. De même il n'est pas contestable que ces signes ont été choisis à partir de leurs symbolismes courants.

Au cours du repas, une coupe unique circulait de convive à convive. L'usage oriental voulait qu'aux grandes occasions, le chef de famille présente lui-même à chaque invité une coupe déjà remplie. Mais lorsque les textes bibliques parlent de coupe, ils évoquent la destinée de la personne. La coupe est coupe de bénédiction ou d'action de grâces pour évoquer la faveur divine. Elle devient coupe de colère lorsqu'il s'agit des pécheurs.

Le baptême tire son nom du geste de "plonger" ou "d'être plongé". Ce rite est commun à de nombreuses religions, mais il évoque à la fois la purification et le renouveau. L'insistance peut être mise sur l'immersion et les eaux peuvent être celles du malheur ou de la colère divine. L'accent peut être mis sur le dynamisme puisé dans l'eau purificatrice et nourricière.

Piste possible de réflexion : quand la passion-résurrection de Jésus devient notre passion-résurrection …

La passion-résurrection personnelle de tout disciple après Pâques

L'ambiance de ce passage nous situe délibérément après la résurrection, au sein d'une communauté chrétienne qui s'engage dans la mission. La "faveur" que demandent Jacques et Jean suppose une vision de gloire dont nous savons qu'elle a été amorcée par les apparitions et mûrie par une réflexion postérieure. La mention de leur martyre suppose connu au moins celui de Jacques, mentionné par les Actes des Apôtres vers 44.

Pour mesurer la portée des recommandations que Marc regroupe dans notre passage, il importe de percevoir la nouvelle étape à laquelle étaient affrontés les disciples au moment où il écrit, à savoir l'étape des persécutions. La résurrection de Jésus et les premiers succès en milieu juif avaient suscité le rêve d'une diffusion pacifiée du message chrétien. Et voici qu'après plusieurs années favorables, l'Evangile rencontrait de fortes oppositions. Qui plus est, les chrétiens étaient décimés comme de vulgaires perturbateurs de l'ordre public! Outre qu'elle n'était pas facile à vivre, cette situation remettait en question certaines espérances liées à une foi naissante.

Nous avons tendance à être trop rapides lorsque nous évoquons les différentes "évolutions" qu'ont dû assumer nos frères premiers chrétiens. Avec le recul, il nous est facile de les analyser et d'en apprécier l'enchaînement. Mais les événements concrets qui les ont engendrées ne parlaient pas d'eux-mêmes

A l'écoute des enseignements et des engagements pacifiques de Jésus, la formation première des disciples s'était trouvée bousculée. Voici quelques dimanches, les hésitations de Pierre témoignaient de la mutation qui s'était imposée en conception messianique… La passion avait représenté un nouveau choc. Ce choc ne s'était pas limité aux événements du vendredi-saint, il s'était poursuivi encore longtemps dans les esprits pour "comprendre" ce drame… La résurrection avait cassé l'ambiance de morosité qui entourait le déroulement historique de la passion, mais elle avait ajouté un nouveau choc pour assimiler ce qui ressortait de son caractère unique et "mystérieux". Et voilà que se profilaient les persécutions.

Il nous faut bien comprendre l'ébranlement qu'elles causaient dans la foi en Jésus. Sur ce point, la situation se présentait de façon quelque peu différente de la nôtre. Les interrogations ne portaient pas sur le fait de la résurrection, les témoins étaient connus et ne pouvaient être suspectés d'affabulation. Leurs interrogations portaient sur les conséquences de la résurrection. Le lien avec Jésus ressuscité semblait se distendre selon le schéma habituel des religions : celui d'un Dieu lointain, isolé dans son propre monde, témoin distant des aléas de l'histoire des hommes…

La présentation de Marc nous paraît couler de source. Il s'agissait au contraire d'une dernière évolution qui "sauvait" l'originalité de la foi chrétienne. L'évangéliste refusait de sacrifier l'humanité, l'efficacité et l'universalité qu'il admirait dans le témoignage historique de Jésus. Pour ce faire, il invitait à les lire dans l'action actuelle du ressuscité au cœur de son Eglise.

Une formule peut résumer les grandes lignes de sa pensée : la passion-résurrection de Jésus domine le temps en suscitant et soutenant la passion-résurrection des chrétiens. Mais il vaut la peine de suivre les étapes de cette transmission…

1. Le salut que Jésus a apporté au monde n'a pas été un salut "invertébré" sous couvert de sa dimension divine. Il s'est exprimé en un engagement aux contours précis dans la forme comme dans le fond. Il s'est agi d'un triple combat contre les pesanteurs humaines : pesanteurs religieuses engendrées par le faux visage que l'imagination humaine donne au monde divin… pesanteurs socio-politiques qui écrasent la personne en privilégiant la violence et l'égoïsme au lieu de privilégier l'amour… conception négative de l'homme et de ses possibilités créatrices…

2. En un premier temps, Jésus a ouvert le champ de ce combat par sa parole et son action. Inévitablement il s'est heurté aux forces dont il dénonçait l'influence. Inévitablement celles-ci ont réagi selon leur manière habituelle d'éliminer toute opposition. La passion n'a pas été imposée à Jésus du dehors, elle lui a été imposée du dedans de l'humanité en laquelle il s'incarnait. Il lui a donc été possible d'en faire un témoignage de vérité : vérité sur la mission qu'il s'était fixée, vérité sur le vrai visage des pesanteurs qui pèsent sur les hommes, vérité sur la route à adopter pour les déraciner.

3. Sa mort fut ainsi une victoire, car elle ouvrait une brèche dans une domination dont les effets pervers étaient universels. Il est certain que sa résurrection confirma cette victoire au plan personnel. Pourtant la discrétion qui l'entoura semblait laisser en suspens l'action entreprise. Elle ne bouleversait par l'ordre du monde. Celui-ci restait le monde avec ses pesanteurs et leur cortège de misère.

C'est alors que ses amis prirent conscience d'une évidence qui se situe désormais au cœur de la foi chrétienne. La manière dont se manifeste la résurrection rejoint la manière dont Jésus a vécu sa passion et témoigne d'une autre constante qui a porté tout son engagement. Sans conteste possible, l'action divine reste le salut des hommes, mais son point d'impact essentiel se situe volontairement dans le cadre de leur propre humanité.

4. Ainsi naquit l'étape actuelle, nouvelle étape où le divin et l'humain continuent de se conjuguer au service du monde. Les chrétiens sont appelés à prolonger la mission de Jésus en l'actualisant au long de l'histoire. Ils ne peuvent séparer leur foi en Jésus ressuscité de l'engagement qu'ils construisent à la lumière de son propre témoignage. Il leur revient de faire pression sur leur histoire de telle sorte qu'elle concoure à l'épanouissement de chacun.

5. Mais ils ne peuvent alors s'étonner de trouver en face d'eux les pesanteurs qui se sont ligués lors de la condamnation en croix. Au temps de Marc, cette opposition prenait le visage dramatique des persécutions. Aujourd'hui, elle présente des visages variés selon les continents, mais le triple combat de Jésus continue de s'imposer. De ce fait, il est inévitable que la destinée des chrétiens se révèle semblable à celle de leur Maître. Semeurs de résurrection, sans qu'ils le cherchent expressément, ils se trouveront nécessairement en situation de passion. Ce qui vaut du Christ vaut de l'Eglise.

Tel est donc le fil conducteur des réflexions que Marc regroupe à la lumière de la troisième annonce. Nous comprenons pourquoi il détaille dans cette annonce le déroulement effectif de la passion. Comme Jésus, au nom même de sa foi, tout chrétien est livré aux nations. Que ce soit au plan religieux ou social, il ne peut manquer de dénoncer les conservatismes et les injustices. Pour cette raison, même s'il n'est pas rejeté, il ne peut manquer d'être bafoué et critiqué. Dès lors, il risque de partager les sentiments des apôtres alors qu'ils montaient vers Jérusalem. Ils étaient "étonnés" et ils "craignaient". A ce moment en effet, ils ne pouvaient entretenir aucune illusion sur le drame qui attendait Jésus et qui, indirectement, les menaçait.

Les "illusions" ou les tentations face à notre passion-résurrection

Après ce que nous venons de préciser, l'objectif que poursuit l'évangéliste en commentaire de la troisième annonce, s'éclaire plus nettement. Avec réalisme, il envisage les réactions qui risquent de naître spontanément en raison des difficultés que nous ne pouvons manquer de rencontrer. Il y voit l'action sournoise des trois virus dont nous cherchons à contrer l'influence à la suite de Jésus: le virus religieux, le virus social et le virus personnel.

L'action sournoise du virus "religieux" …

Devant la menace des persécutions, Marc n'envisage pas la possibilité d'un reniement de la foi. Il n'envisage pas non plus la solution d'une "fuite au désert". Il fait confiance au premier élan de la foi.

Il s'attache plus longuement à la réaction de Jacques et Jean, attitude que nous pouvons définir comme une "fuite vers le spirituel". Il pourrait en dénoncer la naïveté, car la demande des deux frères repose sur un imaginaire bien fragile en ce qui concerne le ciel et la répartition des places d'honneur. Marc coupe court à toute dérive dans cette direction: "Vous ne savez pas ce que vous demandez". Il ne condamne pas leur espérance, il les ramène au plan concret de leur engagement.

Le fait que cet état d'esprit continue de contaminer la foi de certains chrétiens nous incite à bien analyser ce qui en est dit.

* Une ancienne tradition fait des deux apôtres des cousins de Jésus. Leur demande pourrait alors se référer aux privilèges que les lois orientales accordaient à la parenté. Dans le passage parallèle, Matthieu attribue à leur mère cette démarche en leur faveur. Ceci ne retire rien à l'erreur de perspective qui s'y exprime.

* On a beaucoup épilogué sur cette demande de Jacques et Jean, en faisant appel à leur "psychologie" ambitieuse. Une remarque plus simple justifie une autre manière de lire le texte. En ce passage pas plus que dans ceux qui concernaient Pierre, Marc ne nous transcrit un reportage, il concentre en des exemples-type les déviations qui menacent tout chrétien. Par ailleurs, s'agit-il d'une déformation "historique" des deux apôtres quant au sens de l'idéal chrétien ou s'agit-il d'une lecture faussée de leur destin par certains membres de la communauté primitive ? L'essentiel n'est pas là.

Nous savons, par les Actes des Apôtres (12/2), que Jacques fut le premier apôtre condamné à "périr par le glaive". L'évangéliste ne fait donc que rappeler un destin connu de ses lecteurs. La réponse affirmative de Jacques et Jean : "nous le pouvons" à propos de l'éventualité du martyre n'a rien de prétentieuse si nous tenons compte du temps de la rédaction.

* Mais, dans ce cas, une autre dérive apparaît. Bien entendu, il ne s'agit pas directement d'un "marchandage" entre Dieu et nous. Les deux frères n'exigent rien et demandent une "faveur" à leur égard. Pourtant ils témoignent d'un mauvais rapport entre passion et résurrection. C'était déjà l'erreur de l'homme riche lorsqu'il cherchait des assurances pour acquérir la vie éternelle. C'est malheureusement la déformation commune des mentalités qui nous environnent.

Elle correspond à une préoccupation spontanée quasi naturelle. Au plan religieux, elle aboutit au pharisaïsme et surtout elle rejette la résurrection à un autre monde. La passion envahit le champ de la conscience et contribue au visage "mortel" qui affecte souvent la pratique chrétienne. Or, tout comme Jésus, le chrétien est semeur de résurrection; ici et maintenant. C'est le but essentiel fixé à la passion qui accompagne parfois son engagement.

L'action sournoise du virus "social" …

Dans notre passage, Marc semble reprendre les recommandations qu'il reliait à la deuxième annonce de la passion : "être serviteur de tous". Nous n'avons pas à nous en étonner car une communauté chrétienne ne peut vivre en vase clos, l'exemple de sa vie interne est reflet de sa foi.

Nous pouvons repérer dans la formulation une amplitude très grande. Il est question de se différencier des "chefs des nations" et de ne pas se référer à une autorité de "seigneur". Ce titre a souvent été appliqué à Jésus et nous ne pouvons oublier la manière dont certaines époques l'ont interprété en manifestations spectaculaires parfois peu évangéliques. Marc rappelle le double secteur d'engagement chrétien. Il est fondamental que les chrétiens se fassent "servants" de leurs frères chrétiens, mais il est tout aussi fondamental que leur attitude habituelle revête le visage d'un humble service envers leurs contemporains, quelle que soit leur appartenance religieuse.

Il s'agit là aussi du lien entre passion et résurrection. En dynamique chrétienne, l'exemple de "service" que Jésus a laissé s'étend au-delà du simple soutien matériel. Il a pris la figure du triple combat dont nous parlions précédemment. La passion ne peut donc manquer à ceux qui le reprennent, mais sa densité de résurrection est tout aussi perceptible, quelle que soit l'époque.

L'action sournoise du virus "personnel" …

Nous avons tous en mémoire les présentations qui intégraient à l'engagement de Jésus une vision pessimiste du monde. "Jésus est mort pour nos péchés"… "Ce sont nos péchés qu'il a portés"… Nous sommes donc plus à même de remarquer l'optique différente que l'évangéliste glisse dans le dernier verset : "Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir".

Il est vrai, en raison de notre formation, nous risquons de dramatiser la référence que l'évangéliste suggère avec un poème d'Isaïe. "Jésus a donné sa vie en rançon pour beaucoup". Plusieurs siècles avant notre ère, il y était question de l'espérance en un messie qui serait "serviteur". Le prophète situait son action dans un contexte de refus et même de persécution. Or, en ce temps, tout échec était vu comme une "punition" de Dieu. Isaïe conteste ce jugement et emprunte à la structure sociale de l'antiquité l'image de la libération des esclaves.

Il ne peut être question de forcer cette citation. Elle doit être prise comme la prenaient les lecteurs de Marc, peu connaisseurs des Ecritures juives. Elle rappelle que, lorsqu'il s'est agi de s'engager dans le salut des hommes, Jésus "y a mis le prix". Tel est le modèle qui doit inspirer tout chrétien

Conclusion 

En dégageant le fil conducteur de ce passage, il est relativement facile de percevoir son actualité. Aujourd'hui encore la foi chrétienne se présente en passion-résurrection pour ceux qui la choisissent comme moteur de vie. Il n'y a là rien de dramatique, car elle rejoint la vérité de notre condition humaine. Le vrai pouvoir ne consiste pas à acquérir des privilèges. L'homme devient lui-même quand il sert, c'est-à-dire quand il concoure à faire mieux exister.

Balayons donc les confusions habituelles concernant l'éternité. Incarnons Jésus au présent en donnant, nous aussi, notre vie en partage quotidien.

Mise à jour le Vendredi, 19 Octobre 2012 17:47
 
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